ARD-EL-KADER
Des ardeurs du soleil la nuit a triomphé. Le classique chybouck fume avec le café
Sur la terrasse et sous la tente.
Dans les champs, le colon, à travers les cactu>, S'aventure sans peur loin des sentiers battus
Vers toute oasis qui le tente.
Le front du vieux Sahel brille des feux du soir
Et, sans les blonds dattiers qu'il porte, on croirait voir
Quelque Etna rouge de colère.
Seuls, de leurs cris plaintifs, l'hyène et le chacal Troublent l'auguste paix de ce ciel tropical
Et des champs féconds qu'il éclaire !
Plus de canons roulant sur leurs pesants affûts : Partout des blés, partout des foins hauts et touffus.
Des chants joyeux dans chaque ferme.
On sent que le repos luit sur ce sol bruni, Et qu'au règne du sabre, à tout jamais banni,
Le ciel clément a mis un terme,
C'est que ces champs, foulés parles goums de l'émir, Du sommeil de la paix peuvent enfin dormir.
C'est que l'émir qu'on y vénère Dont le glaive et les yeux nous inondaient d'éclairs, Est tombé, comme tombe en traversant les airs
Un aigle atteint par le tonnerre.
De sa brusque défaite étonné spectateur, Le monde a contemplé ce beau gladiateur
Grandi par celte chute même ; Et nous avons senti pour ce front foudroyé Couler de notre cœur l'estime et la pitié,
Comme un sympathique baptême.
Oui, l'homme qui, dix ans secoua la terreur, Noos l'avons admiré comme cet empereur
Dont nous exaltons la mémoire. Auprès d'un ennemi plus heureux et plus fort, Comme Napoléon il vient chercher un port
Pour sa fortune et pour sa gloire.
Il trôna quatorze ans de la mer à l'Atlas ! De ce trépied sublime il tomhe dans nos bras
Poussé par les destins contraires.
Mais dés que Dieu sur lui fait peser son courroux, Le marabout vaincu ne doit trouver en nous
Que des protecteurs et des frères.
Ne te plains pas, émir, ton rôle était fini. Parmi les tils d'Allah ton nom est trop béni,
Ton dévoûment trop exemplaire, Pour que, lorsqu'à la vie il faudra dire adieu, Lorsque de ton passé tu rendras compte à Dieu,
11 te regarde avec colère.
Dans les travaux géants dont tu fus assailli, N as-tu pas, 6 croyant, n'as-tu pas recueilli
Des souvenirs ineffaçables, Des souvenirs profonds comme l'azur des cicux, Qui passent dans ton sein ardents, tumultueux
Comme le simoun sur les sables?
Ne te souvient-il plus des jours où ton coursier
Faisait jaillir du feu de ses ongles d'acier, Franchissait collines et plaines, T'emportait au galop comme un sombre ouragan, Tandis que les éclairs de ton long yatagan
Laissaient les âmes d'effroi pleines?
Ne le souvient-il plus de les bruns réguliers Escaladant des monts les âpres escaliers,
Soulevant la tribu soumise, Et, sans vouloir percer tes desseins ténébreux, Marchant, guidés par loi, comme le peuple hébreux
Au geste royal de Moïse.
Oui, tes soldats de fer, ta splendide smala,
Tes chevaux indomptés sont toujours, toujours là
Excitant tes noires prunelles, Troublant ta veille austère ou charmant ton repos, Déroulant à tes pieds les frissonnans drapeaux,
Les fantasias éternelles.
Tu revois l'oasis où, sous la tente assis, On entend des vieillards les bibliques récits,
Où le lion rugit dans l'ombre, A l'heure où le soleil incendiant les cieux Au désert inédit plonge silencieux
Comme un vaisseau de feu qui sombre.
Ces souvenirs heureux, dans ton cachot obscur Versent les rayons d'or dont briHe ton ciel pur.
Tandis que ton cœur saigne et prie Sans doute quelque arabe, Homère aux cheveux blancs, Aux pâtres des gourbis raconte en vers brûlants
Ce que tu fis pour ta patrie.
Vis en paix, vis sans crainte au pays des chrétiens. Nous tiendrons nos serments, car désormais des tiens
Nul ne peut douter sans injure. La France souveraine accueille ton appel. Son grand cœur ne peut pas te ravir à ton ciel
Ni te tuer par un parjure !