‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 40 sur 62 · LA SAINTE THÉRÈSE, A ENDOUME · texte numérisé non relu

LA SAINTE THÉRÈSE, A ENDOUME

à Casimir Larguer.

C'était un rocher gris, nu, pelé, calciné, Plus chauve que ne l'est le front d'un centenaire. Mais tu l'aimais : l'amour transforme et régénère. De roses et de pins tes mains l'ont couronné.

Quelle page de fleurs sur ce roc tu rédiges ! Que d'essais, que de soins, quel permanent souci ! Mais quelle récompense et quel succès aussi ! Jamais magicien n'opéra tels prodiges.

Hier, par un ciel plus noir que l'àme d'Astaroth, Vers toi, de toutes parts, comme un vol d'hirondelles, Tu nous vis accourir, groupe d'amis fidèles, Dans ton Eden battu du mistral et du flot.

Chacun, dès le matin, s'était mis en campagne, Arrachant aux jardins leur parure d'été. El tous, avec nos vœux, nous avons apporté Cne moisson de fleurs aux pieds de ta compagne.

Ces voyages charmants de tout temps m'ont séduit. Ce n'est qu'en vieillissant que j'en deviens plus sobre. Mais pour venir encor fêter le quinze octobre, Ton appel, cher poète, en tes bras m'a conduit.

Je comptais, au départ, dilater ma paupière A notre beau soleil déchu de son renom, Que tes vers ont chanté, comme autrefois Memnon Saluait Osiris de ses lèvres de pierre.

Je comptais réchauffer mon esprit cl mes sens A cet air tiède et bleu qui, sur la roche même, Fait éclore le thym comme un vert diadème Et dore aux bords des flots tes pins adolescents.

J'espérais en ces jours où le gibier émigré, Des appeaux matineux provoquant la chanson, Cribler sur tes cimeaux la pive et le pinson Et réhabiliter nos chasses qu'on dénigre.

Mais entre nos étés et nos hivers, toujours L'automne a, sur nos bords, de ténébreux entr'actes. Et le ciel, d'humeur rogue, ouvre ses cataractes Et la mer fait entendre au loin des sanglots sourds.

11 faut alors fermer la porte et la fenêtre. Habitués à vivre en plein air, la maison Pour nous, même l'hiver, devient une prison, lia' té de provençal, gaîlé de baromètre.

Caries et dominos dorment sur le tapis. L'homme fume; la femme est à sa broderie. Adieu la promenade, adieu la causerie.

Et, tristes, dans un coin nous demeurons blottis.

Mais qui trouva jamais le bonheur sous ses pas 1 Mirage qu'on poursuit et qu'on n'atteindra pas, Montagne dont Dieu seul veut occuper le faite !

Dieu jaloux ! nous avions toutes les voluptés : La santé, l'amitié, l'enfance fraîche et rose. Mais pour qu'à ces plaisirs il manquât quelque chose. Il éteint le soleil qui les eut complétés.

L'un chantait, d'une voix de banquier qu'on détrousse. Un fragment d'opéra qu'il lisait à rebours ; L'autre l'interrompait par d'affreux calembours ; Le docteur agacé parlait d'ouvrir sa trousse ;

Le Mozart Marseillais, catafalque vi\ant, N'aurait pas desserré les dents pour un empire : Et, marsouin endormi, l'émule de Shakespeare Ronflait, couvrant le bruit de la pluie et du vent.

Bref, on était boudeur, absurde et très maussade ; On avait l'air si sot, le front si rembruni Que, la bombe éclatant, nous avions tous fini Par pouffer de l'excès de notre débandade.

.Mais si nous n'avons pu tirer un seul moineau, Si tes cimeaux n'onl pas reçu la moindre charge, Nous avons admiré, dans les brumes du large Lh tempête et les bricks cinglant vers Ratonneau.

Si sur nous l'équinoxe, arrivant comme un traître. Du ciel et de la mer a voilé le miroir, Si nous sommes restés cloîtrés de l'aube au soir, Nous avons du foyer savouré le bien-être.

Et la table nous a plus longtemps retenus. Nous avons mieux goûté l'agape fraternelle. Puis, le soleil couchant a doré la tonnelle Et le rire et l'esprit sont enfin revenus.

Ces instants fortunés passent vite. — Qu'ion; orie De leur cher souvenir on aime à s'enivrer Comme dans un flacon on aime à respirer L'essence d'une fleur depuis un siècle morte.

Lorsque le quinze octobre est ramené par Dieu, Brisant le joug auquel notre vie est contrainte, Nous nous réunissons dans une immense étreinte, Kl l'espoir du retour console de l'adieu.

Saintes fêtes du cœur, vous les seules que j'aime, Olfaucun remords ne suit et qui n'insultez pas A tontes les douleurs qui pfeurent ici-bas, Que l'amitié vous chante un éternel poème!

Et toi, poète, vis heureux dans ce Tibur Créé par toi, conquis sur la roche sauvage. Que Dieu, parmi les fleurs et les pins du rivage, T'inonde de bonheur sous un ciel toujours pur.

«SëD

Page 1