BRUMAIRE
Déjà la brume aux cieux et la boue aux pavé*, La faim aux galetas, la neige aux monts livides, Les fleurs mortes, les bois dépouillés, les nids vides El les jeux de la rue aux enfants enlevés !
Déjà l'hiver ! déjà le cours des nuits s'allonge !
Déjà le deuil du ciel dans nos seins descendu !
Le bonheur tellement à l'homme semble dû
Qu'il n'en sait même pas jouir quand Dieu l'y plonge.
Au lieu de chants, des jeux et des vêlements blanc>,
Voici les nuits sans fin, les lourdes insomnies : Voici les soleils froids, les langueurs infinies, Le chômage des bras, les ennuis accablants.
Hélas ! c'est bien l'hiver puisque le froid qui tue Du toit hospitalier chasse le martinet, Puisqu'au milieu des chants qu'à peine elle entonnait. La cigale homérique en expirant s'est tue ;
Puisque les vents glacés hurlent l'affreux concert Qui ramène les loups et fait fuir l'hirondelle, Et puisqu'ils ont déjà dispersé d'un coup d'aile Le doux festin de fleurs que chaque été nous sert.
Adieu donc, tièdes nuits que la muse idolâtre, Vignes couvrant nos murs de sarments aux longs nœud.» Fêtes aux bords des mers sous les pins lumineux. Adieu ! l'hiver maudit rive nos pieds à l'àtre.
Et nous aussi !. . . les jours de notre été si cher Sont tombés sans retour dans le gouffre suprême. Triste et glacé par l'âge aux souvenirs qu'il aime, Notre cœur se réchauffe et dit : « déjà l'hiver ! »
Uni, c'est l'hiver. — Pourtant si l'homme et la nature A l'immuable cours des saisons sont soumis, L'esprit, l'àme qu'en nous le divin souffle a mis Echappe à cette loi si fatale et si dure.
Oui, la fleur meurt, l'oiseau déserte notre ciel ; L'homme, chargé de jours, sous leur fardeau succombe. Mais par delà les cieux, mais par delà la tombe L'àme voit se lever le printemps éternel !
A M. CHRISOSTOME