‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 60 sur 62 · A CHARLES PONCY · texte numérisé non relu

A CHARLES PONCY

Hyères, hôtel Susanne.

Dans la tiède oasis, inaccessible aux glaces,

Je reçois votre épître et vous rends mille grâces ;

J'applaudis à vos vers heureux et je vous lis

Au doux bruit des ruisseaux qui courent dans leurs lits,

Et semblent répéter le chant des lavandières

Devant les palmiers verts, sous les collines d'Hyères,

Sous un soleil paré d'un vif rayonnement .

Qui prodigue l'insulte à l'almanach qui ment.

Dans ces pays si beaux, et comme on n'en voit guères, Il nous faut donc causer de ces choses vulgaires, Et suivre dans la rue où trébuchent nos pas, Vos conseillers urbains qui ne conseillent pas.

C'est cruel ! Je dormais si bien sous les oranges, Dans des murmures doux comme un bruit d'ailes d'anges, Avec la mer en face où souvent nous allons Entendre ce que dit le rivage aux vallons !

Mon ami, quand je vins ici d'un pas agile, Pour la première fois, j'expliquais mon Virgile. J'avais douze ans; le banc venait de délier, Pour les vacances d'août, mes chaînes d'écolier. Vous le voyez, c'était dans la nuit de mon âge ; Pauvre piéton, je fis ce dur pèlerinage Avec un but bien simple, oh ! je vous en réponds ! Enfant, je voulais voir des vaisseaux à trois ponts.

On jouait ce soir là, dans cette hutte immonde Que vous nommez théâtre en langue du beau monde.. On jouait l'opéra qui m'a tant réjoui, Fernand Cortez, chanté par Monsieur de Jouy. Un Toulonnais très vieux, assis dans une stalle, Près de moi, comparait Cortez et la Vestale, Et disait : « Ce théâtre est un bouge hideux ; Ces opéras n'ont point un palais digne d'eux, Mais on va leur bâtir un superbe édifice ; La ville enfin consent à ce grand sacrifice ; Hélas! c'est un peu tard pour moi, car je l'attends Ce théâtre nouveau, promis depuis trente ans ! Encore il m'est bien doux, en marchant vers ma tombe.. De la voir démolir cette salle qui tombe, Et de m'asseoir, avant de me fermer les yeux, Sur un banc de velours promis à mes aïeux. »

En ce lemps là, Toulon était inhabitable ; Augias, dans ses murs, avait mis son étable, N'ayant pour se laver qu'un souffle aérien, Hercule qui balaye et ne demande rien.

La lèpre des Laïs, la lèpre de la boue Les jets fangeux sifflant à l'orbe d'une roue, Les squalides amas aux tronçons des trottoirs, Les ossements rougis du sang des abattoirs, Les cadavres hideux des races domestiques, Les haillons secoués sur le pain des boutiques, Tout ce chaos sans nom, qui croupit au chemin, Qui s'amollit au pied et répugne à la main, S'étalait au soleil ou dans les recoins sombres Que délaye en étang l'humidité des ombres, Et narguant, à l'abri de l'hémisphère austral, Ce grand balai du ciel qu'on nomme le Mistral. Et l'on disait : « Depuis l'arrêté de Brumaire De l'an sept, promulgué par notre premier maire, Nous attendons en vain du matin jusqu'au soir, Vn bras municipal porteur d'un arrosoir. Mais le voilà venu ! Dieu soit béni ! la ville Cessera d'être un jour comme une mare vile ; Il était, en effet, bien temps que ce jour vint, El ce sera l'honneur de l'an dix-huit cent vingt ! »

Un quart de siècle après, visitant vos murailles, J'ai vu la même fange au fond de ses entrailles, Et l'on disait encor sur un air triomphant Ce qu'avait entendu mon oreille d'enfant ;

On disait : « Grâce à l'or de nos économies Nous allons réveiller nos caisses endormies ; Toulon est riche ; il faut que dans un an, Toulon Soit, aux pieds du passant, poli comme un salon. Nos montagnes de l'Est, voisines ou lointaines, Nous versent, par torrents, l'eau de mille fontaines, Naïades, qui, fuyant vers le rivage amer, Vont, sans laver Toulon, prendre des bains de mer. C'était un long abus, l'autorité plus sage Arrêtera ces eaux, demain, à leur passage ; Elles ne quitteront désormais nos pavés Que lorsqu'ils seront tous bien polis et lavés. >.

Dans vingt ans, cher poète, attendez-moi sous l'arbre Où Puget cisela ses deux dauphins de marbre, Où les plus belles eaux tombent du réservoir, Et, malgré vos beaux vers, je veux vous faire voir L'abus municipal bravant votre colère, Environné partout du respect séculaire, Sur un trône fangeux, criant au grand chemin : « Patience ! je vais me réformer demain ! ■ Seulement, nous verrons dans sa hideuse rue, La salle du théâtre absente et disparue ; Elle va s'écrouler, et ce hideux hangar Sera plus désastreux pour nous que Trafalgar. L'édile cherchera dans sa vaste cervelle, Quelque plan pour bâtir une salle nouvelle. Vingt ans s'écouleront pendant qu'il cherchera Un piédestal pour mettre un ténor d'opéra ;

Nous suivrons en exil Melpomène et Thalie, Et, franchissant alors la porte d'Italie, Nous irons applaudir ces deux sœurs aux abois, Au Champ de Mars où sont vos théâtres de bois.

C'est la fatalité des villes et des hommes ! Fléau municipal de l'époque où nous sommes. Un seul chef autrefois faisait tout vite et bien ; Depuis qu'ils sont quarante ils n'accomplissent rien. Si Vauban aujourd'hui dans les villes de guerre Promenait en vainqueur le compas et Féqucrre, "Vos édiles, cherchant un projet avorton, Dans quinze ans voteraient des remparts de carton. Les esprits généreux, pleins de hautes idées, Nobles âmes, toujours par un grand but guidées, Ne manquent pas chez vous, et d'ici je les vois, Défendre la cité par le vote et la voix ; Mais ils ne brillent point par le nombre, et l'Archonte N'estime pas les voix, au sénat, il les compte ; Et deux faux ergoteurs étouffent aisément Dans le puits du scrutin, la Vérité qui ment.

Ami, résignez-vous à subir l'atmosphère Que notre siècle avare a pris soin de se faire ; Soyez plutôt joyeux ; car enfin vous avez En dépit de la fange éclose à vos pavés, Toute une mine d'or dans un coffre endormie. Vos conseillers urbains sont gens d'économie ; Oh ! comme ils sont heureux, lorsqu'à la fin de l'an Du budget communal ils dressent le bilan,

Et qu'ils peuvent laisser, par leur fortune accrue,

Le trésor à la caisse, et la fange à la rue,

Avec le doux espoir d'enrichir des neveux

Qui réaliseront vos rêves et vos vœux.

Oh ! ne craignez jamais que leur zèle s'allume

En voyant vos beaux vers recueillis en volume :

A\ant de retirer de leur coffre un denier

Ils laisseraient mourir un poète au grenier.

L'artiste Courdouan, l'orgueil de nos rivages,

Est aujourd'hui connu des africains sauvages,

Mais dans les bruits publics jamais on n'a cité

Un seul de ses tableaux acquis par la cité.

Coste, au fond d'un égoût, depuis vingt ans implore

Le rayon de soleil qui réchauffe et colore,

Et, dans l'atelier noir où son talent s'éteint,

Trouve des êtres sourds plus morts que ceux qu'il peint.

C'est ainsi, cher poète ! adieu ; je vous invite

A revoir tous ces vers que j'écris mal et vite :

J'ai la plume d'auberge, un pupitre tremblant,

Et l'encre de hasard qui coule en ruisseau blanc .

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