‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 59 sur 62 · A MÉRY · texte numérisé non relu

A MÉRY

Maître, vous reprochez à ma pensée austère De ne point s'occuper des choses de la terre, De trop aimer la rime et trop peu la raison ; De suivre du regard la nue à l'horizon ; De passer sans les voir à travers les misères Qui tiennent notre ville enlacée en leurs serres; De ne point protester, luth farouche ou moqueur, Contre ce qui révolte et les yeux et le cœur, Et d'être indifférent à l'odieux supplice Que d'être toulonnais le toulonnais rougisse.

Voire critique amie ajoute que ma voix, Désignant le pavé, parle du haut des toits, Et ne sait adresser de poétique rite Qu'au ciel où, par le cœur, je vis en sybarite.

Eh bien ! de ces hauteurs aujourd'hui je descends. Mais, avant de risquer sur les pavés glissants Mon inhabile piel que votre exemple entraine, J'ose vous demander, pour balayer l'arène, Le fouet de*Némésis sifflant comme un obus, Dont jadis votre main a cinglé tant d'abus.

Beaucoup s'étonneront de cet exorde hostile. Qu'ils sachent tout d'abord que je change de style. Toulon dont j'ai décrit la force et la grandeur, M"a lusse voir à nu sa fange et sa laideur, El sa lèpre aujourd'hui m'inspire un tel martyre Que ma muse a senti le fiel de la satire Aigrir de jour en jour ses paisibles accords. Or, ce fiel, aujourd'hui, je l'épanché au dehors.

Que de fois nous avons, admirateurs candides, Chanté Toulon, son golfe et ses vaisseaux splendides Ses rivages aimés dont le vent de la mer Baise le pin suave et le genêt amer ; Ses monts au profd grec, où la neige s'arrête, Et dont notre soleil dore la vive arête ; Ses robustes remparts où l'on voit se plier, Par les jours de mistral, le front du peuplier ; Et l'azur de ses flots, leurs caresses lascives, El la fécondité de nos heureuses rives.

Sans doute, cher ami, quand nous l'avons chanté, Nous n'avions vu Toulon que par son heau côté : Le ciel y prodigua tant d'or et de lumière Que nous avions gardé l'impression première, El que notre cœur, plein de ce doux souvenir, .N'avait parlé que pour admirer ou bénir.

Mais nous voilà tiré de cette erreur charmante î Nous avons découvert le cancer qui tourmente, Le ver qui ronge au cœur cette fleur du Midi. Eh bien ! pour l'extirper soyons assez hardi. Venez, maître, venez ; descendons dans ces rues Qu'ensemble tant de fois nous avons parcourues. Venez ; je ne crains pas, à peine à mon début, Les colères de ceux que je prendrai pour but, Et du nouveau chemin que ma verve se fraie, Si je suis avec vous nul écueil ne m'effraie. Venez ; et que mon bras longtemps inoccupé, Frappe d'autant plus fort qu'il n'a jamais frappé.

D'abus municipaux notre ville est pavée. Il faut que par nos vers sa face en soit lavée. Il faut leur faire un siège en règle et, par la peur, Des conseillers urbains secouer la torpeur. Guerre au passé momie ! Il faut que la police S'arme des arrêtés et qu'elle l'abolisse. Mais toutefois, parmi ces mille abus flagrants, Nous devons nous borner à citer les plus grands. C'est pour le bien de tous que notre voix s'élève Et, pour être éloquente, elle doit être brève.

L'abus qui. dans Toulon, nous choque le premier, C'est celui qui le change en un vaste fumier D'où, pour asphyxier le public dans les rues, S'exhalent nuit et jour des vapeurs incongrues ; C'est tout ce qu'on entasse en fétides monceaux Et qu'on laisse croupir sur le bord des ruisseaux ; Ce sont les tumulus de ce gravier immonde Jalonnant les pavés où l'eau pourtant abonde, Et que, hideux objet d'horreur et de pitié, Un vidangeur boiteux n'enlève qu'à moitié.

Après ces détritus, ces collines d'ordures Que, le long des trottoirs, on range en deux bordures, Aliment et foyer du choléra-morbus, Vient la procession des pesants omnibus, Des tombereaux chargés de boue et de décombre, Traversant lentement les places qu'elle encombre, Sans qu'un maire ait jamais, magistrat vigilant, Tracé d'itinéraire à ce chaos roulant.

Puis ce sont ces chaîneaux saillissant des façades, Qui, lorsqu'il pleut, sur nous déversent leurs naïades : Les mille chiens errants qui souillent la cité Des scandaleux ébats de leur promiscuité; Les cris des charretiers brutaux, dont la colère Epuise de Vadé l'affreux vocabulaire, Et les baigneurs, rivaux du triton impudent, Embrassant Amphytrite en costume d'Adam.

De la ville un moment abandonnons le centre Où, comme en plein soleil le nègre étend son ventre.

Ces monstruosités bravent tous les affronts. Leur liste n'est pas close, et nous y reviendrons.

Franchissons cette place à nos yeux ravalée Depuis qu'on y dressa Péchafaud de Vallée. Ce n'est point sans péril. Tel est l'encombrement Qu'il est prudent de faire, avant, son testament. Allons respirer Pair auprès des casemates. On dit que les remparts sont couverts d'aromates, El que leurs vieux canons, héroïques défunts, Ont pu braver la rouille à force de parfums.

Ah ! mon Dieu ! quelle est donc cette brune colline Exhalant autour d'elle une odeur alcaline, Et que, d'un pas hâtif, les passants consternés Ne gravissent qu'avec un mouchoir sous le nez ? Nous Pavions deviné, c'est une tannerie ! Par quelle déplorable et coupable incurie N'a-t-on pas expulsé cet horrible chantier Qui distille la peste à tout le vieux quartier ? Il est temps qu'un édit d'hygiène publique Relègue à l'abattoir sa puanteur toxique.

Partons vite, quittons cet homicide lieu. Descendons vers la mer, cette fille de Dieu. Nous voilà sur le port, en face delà raie ! Pour le coup, c'est ici qu'il faut qu'on rétrograde. Car tout ce que l'on verse au ruisseau du trottoir Vient aboutir ici comme en un dépotoir, Et la darse d'azur où le flot se balance, Celte darse n'est plus qu'une fosse d'aisance.

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Nous nous croyions sauvés loin des cuirs, et \ Que nous sommes tombés deCharybde en Scylla.

Ainsi donc le marin que les vents tourmentèrent . Et que des pays chauds les lièvres respectèrent : nui disputant, avec un courage de fer, Sa mâchoire au scorbut et ses jours à la mer, De sa vie, à Toulon, vient dépenser le reste, A l'espoir consolant d'y mourir de la pesle î

A l'œuvre, à l'œuvre, avant que l'hiver soit parti. Curez, pour l'assainir, tout le quai du Parti, (]ar l'été, dilatant ces vapeurs sous-marines, Peut nous faire avaler la mort par les narines.

Puisque nous sommes près de notre port marchand, Allons le visiter. Je vais tout en marchant Vous conter en deux, mots un piquant dialogue, .le le voulais d'abord garder pour épilogue, Mais un hasard heureux l'amène sous ma main Pour égayer un peu les ennuis du chemin. Cette disgression ne sort pas de mon cadre.

Un étranger naïf, venu pour voir l'escadre, L'arsenal, les forçats, la mer, le Mourillon, sa de chercher autre chose à Toulon.

Il faut en convenir, c'était de l'exigence. Mais l'hospitalité commande l'indulgence, Et, sans le commenter, je dois citer le fait.

Il me dit, d'une voix qui mendie un bienfait Et que cette demande avait sans doute u — Pourriez-vous m'indiquer, Monsieur, votre musée

— Volontiers, mais il est ferme.— Quand l'ouvre-t-on?

— Jamais. — Vous plaisantez? — Je vous jure que non. Vous saurez seulement qu'en mil huit cent quarante, Le conseil a voté quinze cents francs de rente

A l'auteur et gardien d'un musée inconnu,

Dont aucun Toulonnais ne sait le contenu.

Monsieur, répondit-il, j'aime bien cette histoire,

Mais, par respect pour vous, je ne veux pas y croire.

A défaut du musée, au moins, ne puis -je pas

Voir la bibliothèque? — Allons-y de ce pas.

A peine arrivions-nous que, levant sa paupière :

— Mais, Monsieur, me dit-il, c'est un banc de fripière, Vous vous moquez de moi, que vous ai -je donc fait ? Et j'ouvris de grands yeux, et je vis, en effet, Pêle-mêle entassés, dans un obscur vitrage,

Des vestes de marins, des habits d'un autre âge, Et, pendus à des clous que l'on scelle an dehors, Les restes du trousseau des poitrinaires morts. Alors ce fut mon tour d'humilier ma tête, Et, comme l'étranger, je battis en retraite. Sa colère tomba devant mon désespoir.

Puis, me serrant la main, il dit : — Voici le soir. L'ennui vient me traquer jusques au coin de Pâtre, Et je voudrais passer ma soirée au théâtre. Voudriez-vous, Monsieur, y venir avec moi ? Pour le coup, je pâlis et de honte et d'effroi, El sentant, sous mon front, ma raison se confondre, Je partis au galop sans oser lui répondre.

Voici le port marchand, bâti sur pilotis. Ses pavés dans la mer, semblent s'être engloutis. «:"esl la centième fois pourtant qu'on les exhausse. On n'en marche pas moins dans une boue atroce, Cloaque ténébreux où le piéton martyr Une fois engagé n'est plus sûr de sortir.

Nous avons sous les yeux la plus grosse bévue Que puisse enregistrer cette courte revue. Les hommes que naguère encor nous consultions A propos de ce port, tombeau de nos millions, Assuraient que jamais capitaine un peu sage .N'aborderait ce port impropre à son usage. Voilà votre logique, ingénieux savants î Toulon, vous le saviez, ne craignait d'autres vents Que ces coups de mistral féconds en avaries, Et vous avez ouvert ce port à leurs furies î De sorte que bientôt nous aurons remarqué Des navires marchands naufrageant bord à quai. Et puis, en accouchant de cette œuvre honnie, Votre génie avait oublié le Génie.

Or, le Génie a mis l'embargo de la mort Sur tout l'emplacement de l'ouest et du nord, Et vos bassins, vos docks sombrent à sa remorque. Voilà l'emploi de l'or que l'impôt nous extorque î Voilà, maître, voilà le résultat exquis De deux ou trois millions péniblement acquis, Trésors qui, par le fait d'une alchimie étrange, Ont été convertis en montagnes de fange.

Retournons clans la ville et laissons les faubourgs Qu'on bâtit comme on veut, c'est-à-dire à rebours. Leur tour pourra venir si nos muses bohèmes Cherchent extra-muros des sujets de poèmes, Si la moisson d'abus manquait à notre faim.

Supputez maintenant ces étages sans fin Que, sur des murs pourris, l'un sur l'autre on entasse Sans sonder leurs vieux flancs que ce fardeau crevasse, Sans penser qu'un beau jour, écrasé sous ce poids, Le pavé peut servir d'oreiller à leurs toits. Si toutes nos maisons n'avaient que trois étages, Si tous ceux qu'on élève au-Jessus des nuages Se trouvaient tout à coup par miracle jetés Sur des terrrains voisins par la ville achetés. Vous verriez, cher poète, incroyable merveille ! Toulon presque aussi grand que votre grand Marseille. Mais lorsque notre voix redemande à longs cris Ces développements qu'il nous faut à tout prix ; Quand nous osons parler d'abattre ces murailles Qui de notre cité compriment les entrailles, L'un contre l'autre armés de nos quinteux journaux, Le Génie et la ville ouvrent leurs arsenaux, Défendent, acharnés, ce terrain pouce à pouce. Les intérêts privés viennent à la rescousse. Chaque propriétaire, affamé de gros sous, Des cartes du voisin embrouille le dessous, Et, dans ce laid conflit de sordides menées, Tout échoue à la fois, nos vœux, nos destinées,

Tout; et, comme un fœtus, la grave édilité Enterre en ses cartons l'avenir avorté.

Pendant ce temps aussi, l'abus se perpétue, L'arbitraire à la loi partout se substitue, Et, sans aucun souci de la communauté, Chacun, impunément, tire de son côté.

Dites-moi de quel droit nos cent apothicaires .Aux angles de nos murs qui narguent les équerres. Sur le soubassement des plus chastes maisons, Placardent sans pudeur leurs sales écussons ? Pourquoi tolère- t-on ces écriteaux infâmes Charbonnés de noms vils qui font rougir nos femmes, Et qui pourraient plus tard faire croire à nos fils Que leurs pères sont tous morts de la syphilis? Pourquoi laisser ainsi mille dévergondées Courir un peu partout d'insolentes bordées, Et vendre, au prix de l'or, à l'affamé marin Leur chair où la débauche imprima son burin ? Pourquoi, fatal oubli ! de la Poissonnerie Laisse-t-on subsister la charpente pourrie Qui, cédant sous le faix des hivers destructeurs, Un jour peut engloutir quatre cents acheteurs ? D'où vient qu'au grand profit des drogues qu'il étale. L'épicier, des trottoirs prend la largeur totale ? Pourquoi l'entassement de ses paquets rivaux Jelle-t-il nos enfants sous les pieds des chevaux? Depuis quand permet-on que, brandissant *>on glaive, Chaque boucher, à l'heure où l'aube au ciel se lève,

Égorge en pleine rue et force le passant A rougir ses souliers dans des mares de sang? Qu'au bout de longs roseaux le charcutier suspende Le boudin cylindrique en fumante guirlande, De sorte qu'on ne peut se soustraire à l'affront D'ensanglanter contre eux ses habits et son front?

Pourquoi, pour l'ouvrier que la pauvreté sèvre De cette instruction dont a soif notre lèvre, Notre ville, oubliant son maternel devoir, N'a-t-elle pas ouvert des écoles du soir? Naguère d'un lycée on leurra notre attente. Quelle est cette lenteur absurde et révoltante Que l'on met à voter des fonds pour ce projet? Chacun dit qu'on a peur de vider le budget Et que, noire des noms que le conseil butine. Une pétition suspecte et clandestine Doit tuer ce projet, comme on a récemment A huis clos déchiré le plan d'alignement.

Enfin ce n'est pas tout : le docte aréopage Qui vient tous les trois ans, mendiant leur suffrage, Devant les électeurs traîner ses deux genoux, N'est pas seul, dans Toulon, à se moquer de nous. La Marine au dehors si puissante et si fière, La Marine elle-même affiche sa misère.

Un exemple éclatant, entre mille choisi, Avant de terminer doit figurer ici.

Venez vous promener jusqu'au Jardin des plantes. Un portier centenaire, aveugle, aux mains tremblantes,

Vous ouvre ce désert qui vous ravit les sens

Par sa profusion de végétaux absents.

Savez-vous maintenant quel innocent artiste

Soigne ces pauvres fleurs quand l'hiver les attriste ?

Eh bien ! c'est un forçat, un rouge épouvantai!

Qui fait mourir de peur cet odorant sérail,

Qu'on vous donne pour guide et qui, changeant les rôles,

Espionne vos pas, vos gestes, vos paroles,

Et qui, si votre doigt effleurait une fleur,

Vous crîrait : « Halle-là î vous êtes un voleur ! . . . »

Voilà le sentiment qu'on a de l'harmonie !

La chaste Flore avec le bagne impur unie,

Et, tous deux étonnés de leur commun lien,

La rose mariée avec le galérien !..

J'ai dit, et dans ces vers j'ai jeté d'une haleine Une moitié du fiel dont mon âme était pleine. L'autre moitié pourra jaillir du réservoir Si ces abus honteux se font encore voir.

Maître, qu'à votre tour votre verve élabore, Contre ces mille horreurs que notre ville arbore, Un corps d'alexandrins armés jusques aux dents. A vous d'incendier, avec vos vers ardents, Ce vieux théâtre infect, cette ruine immonde Dont le matelot rit aux quatre coins du monde ; De démontrer qu'avec ses riches capitaux, Toulon manque de tout, qu'il n'a pas d'hôpitaux, Que de celui qu'il a la vieillesse tenace, Sur trois cents malheureux de s'abîmer menace.

Dites l'indigne oubli qui couvre le foyer Des artistes que Dieu daigna nous envoyer. J'arrête sur ce point ma plume téméraire, Car, bien que le dernier, je suis pourtant leur frère. Dites, et vous verrez chacun vous applaudir, Que Toulon, à tout prix doit enfin s'agrandir. Soyez notre avocat et que, sous vos auspices, S'élèvent un théâtre et de vastes hospices. Qu'on assure un asile aux mendiants lépreux Surgissant chaque jour plus laids et plus nombreux, Et que, de nos pavés, par la ville emprpssée, A grands coups de balai la peste soit chassée. Que nos vieux conseillers, par vous sollicités, Puissent se réveiller demain ressuscites ; Qu'ils prennent à deux bras l'œuvre que leur impose L'avenir de Toulon qui sur eux seuls repose, El qu'ils ne souffrent pas qu'un ignorant maçon Une seconde fois leur fasse la leçon.

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