A M. VICTOR CL
Marseille, 22 mai.
Si VOS yeux, ce matin, vont au calendrier Demander quel patron céleste on doit prier,
Il répondra : Sainte Julie.
Quelque charme pour moi qu'aient nos bords toulonnais Un jour comme aujourd'hui ne m'y cherchez jamais :
Je suis riiùte de Massilie.
A rijeiire où le soleil envaliit l'horizon. J'arrive et, désertant ma roulante prison.
Aux bras de mes amis je tombe.
Aucun d'eux cepenclani ne connaît mon dessein : Il tient à cet amour que je cache en mon sein
Scellé comme dans une tombe.
Oui, le but qui m'amène est ignoré de tous ; Ce mystère pourtant n'en est plus un pour vous
Depuis qu'une lèvre inconnue Osa \ous révéler mes intimes secrets Et mit à mon insu, sous vos regards discrets.
Mon âme entière toute nue.
Puisque voire regard dans ma vie est entré Et puisqu'il a si loin dans mon cœur pénétré
Qu'il n'y rencontre aucun nuage, Sacliez donc tout ; sachez pourquoi, quand de ce jour L'inexorable année indique le retour.
J'accomplis ce pèlerinage.
Elle naquit ici l'an mil huit cent Ircnle-un, Le vingt-deux mai : doux mois de chant cl de parfum Où, des sommets à la ravine.
Un lit Je fleurs s'étend sur charfue région -, Où l'enfance, la muse et la religion
Fêlent la Vierge, fleur divine !
Elle naquit ici, sur le coteau riant
Qui protège des flots Marseille, à l'orient,
Et qui se prolonge en presqu'île Jusqu'au passage étroit par où tant de vaisseaux Entrent, pour s'abriter et des vents et des eaux.
Dans le port immense et tranquille.
Du nid qui la vit naître, on contemple à la fois Les archipels d'Endoume et l'océan de toits
De la populeuse Phocée.
C'est là qu'à son aurore, au bruit joyeux des flots. Aux refrains inédits des rudes matelots.
Sa vie heureuse fut bercée.
C'est là que ses pieds blonds s'essayant à marcher. Le flot jaloux pour eux tapissa le rocher
Des mousses glauques de la rive ; C'est là que le soleil, brunissant sa beauté. Lui fit ces yeux profonds tout pleins de sa clarté
Dont l'éclair jusqu'à l'àme arrive !
Chacun s'est étonné qu'enfant, j'aie en mes vers Avec tant de bonheur traduit Thymne des mers.
Moi, j'ai la clé de ce problème :
Pour attendrir son cœur dont j'allais être épris. Par instinct, des tlots bleus qu'elle aimait tant, j'appris
Le sympathique et doux poème.
C'est ainsi que le temps vient, sur nos premiers pas Sur nos jeunes désirs qu'on ne s'expliquait pas
Jeter une lueur magique ; C'est ainsi qu'aux regards du monde stupéfait La cause se produit souvent après l'effet
Et fait éclater sa logique.'
Je viens donc tous les ans sous son toit ignoré Revoir l'humble mansarde où cet être adoré S'épanouit au jour comme une fleur splendide. Et baiser ce vieux seuil d'où son regard candide
Chaque jour, au réveil, prenait un vol joyeux Sur l'azur de la mer et dans l'azur des cieux. Et, de l'alcôve blanche à la blanche fenêtre; Mon œil explorateur dans tous les coins pénètre. Cherchant à découvrir, sous l'ombre du passé. Quelque vestige d'elle encore ineffacé.
J'évoque son enfance heureuse et bohémienne. Et ce cher souvenir me rappelle la mienne, Et mon sein dilaté, pendant ces courts moments. S'emplit d'un flot de pleurs et de rayonnements î
Or, tandis que le golfe exhale son cantique Dans l'air tout imprégné de flamme et de senteurs, De Saint-Victor, la cloche au timbre prophétique Mêle sa voix auj^uste aux voix des flots chanteurs.
Je quitte alors son toit et, poursuivant le rêve Qui plonge ma pensée en des jours morts pour nous. Je viens, dans cette église assise sur la grève, Prosterner devant Dieu mon cœur et mes genoux.
Lorsque j'entre, le prêtre, en chasuble, officie Et sa voix reproduit le miracle éternel
Qui fait passer la cLair et le sang du Messie Dans le pain et le vin consacrés à l'autel.
C'est dans ce temple, ami, quelle fut baptisée Un beau jour de printemps à celui-ci pareil Et que son front reçut la divine rosée, Comme la fleur reçoit le baiser du soleil.
Et je prie !... oh ! je prie avec toute mon âme, Avec toute ma sève et toute ma ferveur. Appelant sur les jours de cette jeune femme Les grâces et les dons sans fin du Christ sauveur î
Je prie avec une âme ardente, enthousiaste, Pour cette brune enfant dont mon cœur est rempli ; Pour ceux qu'elle chérit ; pour notre amour si vaste Qui, rivé dans mon sein, y brûle enseveli ;
Pour sa mère et sa sœur, ces deux saintes amies Qui dans nos yeux avaient deviné notre amour. Et qui sont maintenant dans la mort endormies Comme tout ce qui vit doit y dormir un jour.
Et comme la prière agrandit le domaine
De nos vertus, domaine en fruits bien pauvre, hélas !
J'élcncls mon vœu pieux sur la famille humaine. Sur toul ce qui respire, aime et souffre ici-bas.
Et quand j'ai relevé mon front de la poussière D'où j'invoque pour tous la céleste bonté. Je crois voir rayonner sur la nature entière La paix, la confiance et la sérénité î
Désormais, mon ami, vous connaissez ma vie Comme Dieu seul et moi la connaissions encor. Et cette passion tenace, inassouvie.
Dont un effort cruel comprime en moi l'essor.
Vous connaissez à fond cet amour implacable . Digne d'envie au moins autant que de pitié. Mais qui, fortifié par tout ce qui l'accable, Ne dégénérera jamais en amitié.
C'est l'oasis suave où je me réfugie Après les durs labeurs et les sombres ennuis ; C'est la source où mon cœur puise son énergie. Sa force pour les jours, son calme pour les nuits.
C'est l'asile où, fuyant nos discordes publiques.
Pour servir l'idéal ma lyre se cloîtrait.
Le sanctuaire où j'ai déposé ses reliques :
Ses lettres, ses cheveux d'ébène... et son portrait.
Hélas î quand vous m'avez demandé de lui rendre Ces gages d'un bonheur dont elle m'a sevré, Je vous ai répondu : « qu'elle vienne les prendre! » Avec un cri du cœur dont vous fûtes navré.
Ce refus déchirant, dans votre âme subh'me
^'inspira contre moi ni froideur, ni mépris.
Et votre affection, votre solide estime
M'ont bien prouvé, depuis, que vous m'aviez compris.
Oui, vous avez compris qu'un pareil sacrifice Est par trop au-dessus des dévoûments humains, El, bieii que vous pensiez que pour vous je le fisse. Vous ne m'avez pas moins tendu vos nobles mains.
Aussi, dans mon esprit, comme le lierre au chêne, Son souvenir au vôtre est désormais lié Et, pour l'éternité, ce souvenir enchaîne A mes jeunes amours notre vieille amitié.
Ces vers, dès aujourd'hui vous en donnent la preuve.
Et je ne doute pas que votre cœur fervent Lorsque vous les lirez, mon ami, ne s'émeuve. Comme le mien s'émeut en vous les écrivant.
Vous me rencontrerez maintenant dans la vie Distrait par le devoir, les soins et les soucis. Mais cette heure d'extase à mes ennuis ravie Luira comme un soleil sur mes jours obscurcis.
Et n'importe quel sort à l'amour qui me presse La volonté de Dieu garde dans l'avenir, Votre nom et le sien vivront dans ma tendresse Parmi ceux que mon cœur doit à jamais bénir