‹ Œuvres (volume 3)Chapitre 60 sur 77 · LE FRÈRE ET LA SŒUR · texte numérisé non relu

LE FRÈRE ET LA SŒUR

Après avoir essayé d'imiter quelques lieds de Gœthe, j'ai fait deux modestes tentatives d'imitation de son théâtre : le Frère et la sœur et la Fiancée de Corinthe.

Le nombre de ces lieds susceptibles d'être traduits en français est trcs limité. La plupart de ces charmantes petites pièces sont , pour ainsi dire . édifiées sur la pointe d'une aiguille, sur moins encore. Ce sont, en général, des mièvreries d'une saveur trop fade pour nous ou des puérilités qui ne résistent pas à l'analyse la plus indulgente. Notre poésie, quelque tolérante qu'elle soit pour la rêverie ou pour la

fantaisie de l'artiste, demande néanmoins, même dans les manifestations les plus capricieuses de la pensée, à être plus nourrie de faits et d'idées que ne le sont ces bulles de savon qui miroitent sans doute un moment au regard, mais que le moindre souffle crève sans qu'il en reste rien à l'esprit ni aux yeux.

Une difficulté d'un autre genre, mais tout aussi sérieuse, arrête celui qui veut traduire les drames de Gœthe avec l'intention de les transporter sur notre scène. On y rencontre des détails d'une familiarité choquante, des trivialités de ménage, de cuisine même, que le génie de notre langue se refuse complètement à accueillir.

En outre, dans le Frère et la sœur, la donnée du drame est déjà fort délicate, presque scabreuse.

Par amour pour une femme morte, qu'il a autrefois aimée, Guillaume en épouse la jeune fille, laquelle le croit son frère. Il est temps que le dénouement arrive, avec sa moralité irréprochable, pour dissiper le vague parfum d'in-

ceste qui semble s'exhaler de cette situation pourtant si chaste en elle-même.

Il existe ensuite dans cette petite comédie, deux scènes qui répugnent absolument à notre tempérament dramatique. C'est d'abord une discussion très vive entre Guillaume et Marguerite sur la meilleure manière de faire cuire les pigeons au sang; et ensuite un mélancolique tableau du marchand de fromages qui, les lunettes sur les yeux, débite gravement, en tranches aussi minces que possible, sa marchandise aux clients besogneux.

Ma traduction, à l'époque où je l'ai faite, devait être représentée à TOdéon. Il était impossible d'y laisser subsister ces deux scènes. Elles eussent infailliblement croulé sous les sifffets. La première pouvait être supprimée sans nuire à la marche du drame. C'est ce que j'ai fait. La seconde a été remplacée par la scène où Fabrice tente sa déclaration d'amour par une chanson sur les ileurs.

Je sais bien qu'en supprimant ces détails intimes, on détruit en partie le caractère de bonhomie qui est un des charmes de l'œuvre

dans le texte originaire. Mais d'un autre coté, je le répète, les vers et le public français ne digéreront jamais au théâtre les pigeons cuits au sang ni le fromage si parcimonieusement découpé.

Nous affichons, surtout depuis quelques années, de grandes prétentions au réalisme en toutes choses. Et cependant, je le répète, le réalisme répugne à notre tempérament artistique. En matière théâtrale , notamment , tout est convention et fiction^ et personne^ même parmi les maîtres les plus habiles, ne pourrait impunément s'en écarter.

Ces difficultés m'ont arrêté net dans mes projets de traduction ou d'imitation. Mon respect, mon admiration réelle pour le grand poète de l'Allemagne, me défendaient dé mutiler ou d'altérer ainsi son œuvre.

J'ai mené à fin, comme je Tai pu, le Frère et la sœur. Je publie cette petite comédie à la suite du Bouquet de Marguerites^ parce qu'elle me paraît entrer dans le même cadre de sentiments et d'idées, parce qu'elle a été écrite en même temps et sous la même inspiration.

Quant à la Fiancée de Corinthe, les difficultés dont je viens de parler m'ont déterminé à en abandonner la traduction qui n'a jamais été

achevée.

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