RENONCEMENT
Enfant, figure-loi le sombre désespoir
D'un marin d'Ischia qui, s'endormant le soir
Aux bords virgiliens de Pouzzole, S'éveillerait, perdu dans l'immense Océan, Sous les cieux froids du Nord, chantés par Ossian,
Sans voir d'étoile et sans boussole !
Eh bien î l'homme endormi dans la foi d'un amour Qu'un caprice soudain lui ravit sans retour.
A ce matelot est semblable.
Le monde qu'il trouvait hier calme et doré. Aujourd'hui n'offre plus à son œil -égaré
Qu'un désespoir inconsolable.
C'est mon sort. Je dormais dans un songe enivrant. Aujourd'hui je m'éveille éperdu, découvrant
Que ta tendresse m'est ravie ; Et je voudrais en vain détruire cet amour Qui, me rongeant le sein comme un bec de vautour.
Est maître absolu de ma vie !
Tu pourras désormais, sans craindre de briser
Mon cœur qu'un mot de toi suffit pour embraser.
Tu pourras dire, enfant, à qui voudra l'entendre,
Qu'à vivre aimé de loi j'avais osé prétendre ;
Que ta beauté régna quatre ans sur mon amour,
Sans qu'un regard de femme en moi se soit fait jour ;
Que, malgré les dédains dont tu l'as tant punie,
Mon ame l'a toujours adorée et bénie
Et que les grands yeux noirs, en rencontrant les miens,
Défîront l'avenir do rompre ces liens.
Tu pourras dire encor que jamais ma pensée
Ne voudra secouer ma tendresse insensée.
— iTl —
Et que ce senlimenfc, ma joie cl mon orgueil, Mon sein remportera dans la paix du cercueil.
Ta beauté fut pour moi ce que fut pour le monde L*aslre-dieu qui depuis six mille ans le féconde. Lorsqu'en moi rayonna ce divin fiai lux, De mon passé de deuil je ne me souvins plus ; Comme l'éclair pénètre aux flancs de la nuée, Je sentis en mon cœur la vie insinuée Et mes illusions de poète et d'amant, Mes chants, ma vie, enfin, datent de ce moment. Comment pourrais-je donc oublier ce poème, Parce que tu n'as pu m'aimer comme je t'aime. Parce que mon amour n'a pu remplir ton sein, Parce que Dieu n'a pas complété son dpssein ? Comment puis-je lutter contre la destinée. Lorsqu'à nous séparer elle s'est obstinée, Lorsque mon désespoir même n'a pu fléchir Dieu, qui mit entre nous l'impossible à franchir?
Ne crains donc rien de moi, ne fuis jas mon approche.
Ne crois pas que jamais ma douleur te rej)roche
D(^ m'a voir inspiré cet amour absolu,
De m'avoir pris un cœur dont tu n'as plus voulu.
Oh î que jamais de moi le ciel ne le retire
Ce noble amour qui fait ma gloire et mon martyre.
Comme l'ancre dont l'ongle étreint le fond des mers Pour sauver le vaisseau battu des flots amers, Quà mon cœur orageux il s'attache et l'abrite : Bien que la plaie, hélas ! souvent saigne et s'irrite. Bien que ce pauvre cœur, tenace à la nourrir, En ait souffert autant qu'il en faut pour mourir.
Le cœur humain ressemble à ce trépied antique Où sans cesse brûlait la flamme prophétique : Quand Tamour, feu sacré, vient en lui s'allumer. Ce n'est qu'en s'éteignant qu'il peut finir d'aimer.
Mais à votre tendresse, enfant quand je renonce ; Quand, bourreau de mon cœur, moi-même je prononce Le serment d'y cloîtrer mon malheureux amour. Afin que désormais rien n'en transpire au jour; Lorsque sur mon espoir le froid de l'oubli tombe Et le scelle en mon sein comme dans une tombe, Une dernière fois laissez-moi revenir Vers mes bonheurs perdus si chers au souvenir. Qu'une dernière fois avec vous je revoie Les chemins du passé sablés d'or et de joie : Ces sentiers pleins de fleurs, d'étoiles et de miel Et si beaux qu'ils semblaient devoir conduire au ciel l
Venez, et que le Dieu qui préside au jeune âge Guide vers cet Eden notre pèlerinage.
Quoi ! dès les premiers pas, voire main tremble, enfant! Contre le charme, en vain, votre cœur se défend.
Ah î qu'aucun trouble ne l'oppresse.
Naguère encor de deuil le temple était voilé, Mais l'encens aujourd'hui, sous son dais étoile,
Brûle pour fêler la prêtresse.
Laissez tout ce qui vit dans ce monde enchanté Se prosterner encor devant votre beauté.
Laissez les souvenirs fidèles, Blanche couvée éclose un matin *de printemps Et par vous condamnée à pleurer si longtemps,
Sur votre front battre des ailes !
L^-*clat du premier jour où je vous aperçus Réveille en moi des vo'ux cruellement déçus. Je crains de me tromper d'époque, D'oublier le présent en parlant du passé
— ITi —
Et de me croire eiicor voire heureux fiancé.
Comme aux jours si beaux que j'évotjue.
C'est que déjà nos pieds foulent le bord charmant D'où nos yeux, chaque soir, semblaient du firmament
Vouloir pénétrer les mystères ; C'est que voilà la rive où nous nous asseyions Pour écouter la mer, au cri des alcyons
Mêler ses cantiques austères.
Voilà la villa blanche et ses oliviers gris, Contre l'été de feu voluptueux abris î
Et les chênes de la colline, De l'arbre Dodonien enfants mélodieux.
Dont on entend, la nuit, comme un échos des cieux,
Résonner la voix sibylline.
Sous vos pieds, sous vos doigts, partout, [ artout des fleur; Rivalisant pour vous d'éclat et de couleurs :
Des fleurs que pour vous j'ai semées, Des lilas que j'ai vu croître avec mon amour. Si hauts que votre main peut à peine en ce jour
Saisir leurs grappes embaumées.
Puis la rose de mai, puis le frileux jasmin T.-q-issant les murs noirs de neige et de carmin i
La délicate pâquerette Oui meurt aux champs, foulée aux pieds des citadins^ Mais qui des nobles fleurs, reines de nos jardins,
Semble ici la blonde soubrette.
Et puis, le thym sauvage et les frais violiers, Kt les vignes grimpant sur les hauts espaliers,
D'où l'on voit leurs branches sans nombre Embrasser follement les treillages voisins Et chercher le soleil qui mûrit leurs raisins^
Pour mieux inonder nos fronts d'ombre î
Puis, enfin, nos cieux bleus, nos cieux toujours peup!( D'insectes éclatants, de poètes ailés.
Malgré les saisons inégales :
De papillons de nacre au printemps enchanté ; L'hiver, de beaux oiseaux voyageurs ; et Télé,
De fauvettes et de cijales.
(jui^ voilà Toasis où, lasse de souffrir. Ma mère vint s'asseoir au soleil ... et mourir î Où ma fille, blanche colombe,
Sous l'œil de Dieu grandit ! Paradis où j'aimais î Où tout à mon esprit parlera désormais
De berceau, d'amour et de tombe !
Qui me rendra ces jours où, sous la treille assis. Je charmais vos loisirs par d'amoureux récits ;
Où ma tîlle et vous, couple d'anges, Afin de me cacher vos enfantins secrets. Sous nos grands oliviers aux ombrages discrets.
Babilliez comme des mésanges?
Qui me rendra les soirs où dans les blés jaunis. Pareilles aux oiseaux échappés de leurs nids.
Vous couriez sur l'aile des brises, Moissonnant les bleuets et les coquelicots Pour couronner vos fronts, et jetant aux échos
Mes chansons le matin apprises ?
Qui me rendra ces nuits de longs enivrements, Où nos voix échangeaient de si tendres serments
Ces nuits de mille feux croisées, Dont le calme profond, dont la sérénité
Versait comme un parfum d'auguste chasteté Dans nos poitrines embrasées ?
Ces bonheurs sont partis. Ils émanaient de Dieu. Ils y sont retournés en nous disant adieu
Pour le temps qui nous reste à vivre.
Et c'est bien vainement qu'aujourd'hui nos regrets Croyant que le destin revient sur ses arrêts.
Jusqu'au ciel iraient les poursuivre.
La vie est ainsi faite, enfant ! Un sombre soir Toujours succède aux jours de soleil et d'espoir.
Toute félicité s'expie.
Cachons donc l'amertume au fond de notre cœur. Et sur notre passé laissons le temps vainqueur
Accomplir son travail impie.
Conservons seulement avec un soin pieux
Les parfums dont la fleur s'est envolée aux cieux.
Que les raj^ons et les sourires De ces fêtes d'amour si promptes à finir, Scellés dans notre sein, fassent à l'avenir
Vibrer nos voix comme des lyres.
Fermons jalousement ces reliques en nous. Devant elles, souvent, courbons nos ("eux genoux m 12
Pour y puiser force et courage.
Pour que Tadversilé ne nous renverse pas, Pour qu'enfin notre front, comme le poing d*Ajax,
Puisse en face braver l'orage !
Voilà les sentiments que m'inspire aujourd'hui
Cet ineffable amour qui sur ma vie a lui,
Ce splendide soleil de mon adolescence
Qui m'êblouit toujours et que toujours j'encense.
Mais de sombres douleurs, que j'ignorais alors.
Dans mon sein maintenant refoulent mes transports.
Je vous avais promis de ne jamais m'en plaindre ;
J'ai tenu mon serment sans beaucoup me contraindre.
Car mon cœur, quoique plein d'un passe séduisant,
N'a pu, vous le voyez, oublier le présent î
Adieu donc désormais aux courses matinales Sur le bord des ruisseaux peuplés de fontinales ; A nos longs entretiens pendant les soirs d'hiver ; Aux gais repas d'été sur l'algue de la mer j
Aux sourds concerts des vents, aux parfums de résine Qui s'exhale des pins sur la côte voisine ; Aux rochers anguleux que l'eau vient effiler, Aux esquifs que Tout voit, sveltes, s'y faufiler ; Aux chansons des pêcheurs, aux barques pèlerines, Aux couchers de soleil dans les brumes marines, A toutes ces splendeurs, à tous ces grands tableaux Que présente Thymen de la terre et des flots.
Poète maigre moi, je sais qu'à ces merveilles Je ne puis pas fermer mon cœur ni mes oreilles ; Que cet adieu n'est pas absolu ; mais je sens Qu'elles n'ont plus pour moi des attraits si puissants Et qu'il faut qu'à mon cœur un cœur aimé réponde Pour qu'il s'enthousiasme au spectacle du monde. L'homme seul ne vit pas : dans son isolement Comme dans un cachot il s'éteint lentement. Si robuste qu'on soit, la solitude tue ; Et la création n'est plus qu'une statue Qu'en froid admirateur nous allons visiter. Mais que notre cœur mort ne sent plus palpiter.
Adieu donc, adorable et sainte créature î . Des beautés qu'ici-bas étale la nature
Je redeviens encor ramoureux bohémien.
Donne à qui lu voudras ton amour qui fut mien ; Ne crains pas que jamais contre lui je n'agisse, Ni que de tes rigueurs jamais je ne rougisse. Je sais bien que l'amour ne se commande pas. Mais devant ceux qui t'ont arrachée à mes bras. Aux vils conseils de qui tu fes abandonnée Pour briser sans retour notre pur hy menée. Devant ceux qui croyaient, sous un pareil affront. Voir, pour s'en réjouir, s'humilier mon front, Je passerai toujours, enfant, la télé haute. Glorifiant ainsi ce cœur dont tu fus l'hùte ; Toujours je serai lier d'un passé radieux, D'un amour qui, jadis, eût fait envie aux dieux. El je me parerai, comme d'un saint trophée. Du souvenir vivant de ma fiamme étouffée : Tel l'Arabe vaincu, devant nos bataillons, Passe royalement drapé de ses haillons.
J'accomplis à celte heure un sacrifice immense. Il le faut : cette lutte engendrait la démence. Chaque jour je complais les progrès du poison Qui dévorait mon cœur ainsi que ma rai-von. Ma bouche, conlrc Dieu toute prête au blasphème, Ma bouche bénit Dieu qui me rend à moi-même. Si mon amour s'était en Laine transformé, J'aurais beaucoup 1 aï ! . . . car j'ai beaucoup aimé.
J'ai préféré toujours vous aimer, ô mon ange. Mais en moi cet amour se modifie et change ; Dieu l'apaise et l'empreint d'une chaste douceur. Vous étiez mon amante et vous serez ma sœur. De ma vie où vos yeux o:it régné sans partage, Mon cœur suicidé vous lègue l'héritage.
Et dans mon sein brisé par ce renoncement. Vous trouverez toujours tsndiesse et dévoument.