FÊTES PATRONALES DU MIDI
L'été est une fête de six mois en Provence- Tous les villages du Midi consacrent, l'un après l'autre, trois jours de l'été à fêter la saison qui épanouit leurs fleurs, mûrit leurs moissons et leurs vendanges et ramène le calme sur leurs rivages. Ces traditionnelles manifestations de reconnaissance des méridionaux envers l'été ont lieu sous le patronage d'un saint choisi parmi ceux dont le nom figure au calendrier, du mois de mai au mois de septembre inclusivement. Aux premières bouffées du vent d'hiver, dès que les hirondelles reprennent
le chemin de l'Afrique, tambourins et galoubets se taisent sur la rive et dans les chaumières, et l'oubli le plus profond enveloppe les saints inscrits dans l'almanach, depuis la colonne d'octobre jusqu'à celle d'avril.
Nous voici aux jours de l'été, les plus beaux et les plus longs, car Dieu, dans sa sagesse infinie, a augmenté ces jours de lumière de toutes les heures qu'il retranche aux jours de souffrance et de deuil de l'hiver. Les chansons retentissent sous les pins mélodieux de nos grèves ; les danses foulent l'herbe des prés constellés, la nuit, de pâles lucioles et le jour de blanches marguerites, au milieu desquelles Obermann, le grand et mélancolique poète, a tant désiré de mourir ! Que notre plume soit aujourd'hui l'écho de ces cris joyeux et reproduise ces scènes étincelantes de soleil et de gai té.
Aux premiers jours de juillet, les étrangers qui se promènent en attendant l'heure de visiter les vaisseaux et l'arsenal, entendent dans les rues de la ville la musique entraînante du tambourin et du galoubet indigènes. Au bout d'un instant, ils voient défiler, soiu l'escorte
des sergents de ville, la procession des joies, ainsi composée : le porte drapeau, les portejoies, les tambourins, le président et les commissaires de la fête, les badauds émerveillés et les gamins qui gambadent. On nomme jTues, les prix destinés aux vainqueurs des jeux. Cette institution remonte, dit-on, au roi René, de joyeuse et vénérée mémoire. Les prix sont invariablement une montre et un couvert en argent : ce dernier est le plus souvent en Ruolz : un chapeau de soie, un drapeau et quelques écharpes de diverses couleurs. Au dessus de ce maigre bazar, suspendu autour d'un espèce de chapeau chinois, on lit sur un écriteau flottant et en orthographe non moins équivoque que le métal des joies : Fête patronale de X...: un petit port quelconque dont la population se compose moitié de charpentiers, calfats ou voiliers ; un quart de pêcheurs, et le reste de cultivateurs.
Le dimanche qui suit la fête échue dans la semaine, ouvriers de toutes professions, pêcheurs, marins, paysans, endimanchés de leurs costumes pittoresques, se réunissent sur le port. Ils viennent y recevoir les populations
voisines qui accourent à la fête, et les joies qui, après avoir été promenées dans tous les environs, reviennent en triomphe sur les pyroscaphes affectés au service de la rade. Les joies assistent à la messe où on les bénit. Ensuite l'aubade et un énorme bouquet sont offerts aux conseillers municipaux, paisibles et graves citadins, dont la florissante obésité contraste singulièrement avec l'allure des matelots, souples et fluets comme des mâts de perroquet.
Bientôt un bruit belliqueux de fanfares signale l'arrivée des musiques des différents villages, glorieux débris de la garde nationale, qui ont voulu survivre à la dissolution de leur corps pour prouver au monde l'immortalité de cette institution.
Les musiques, après de copieuses libations qui échauffent légèrement les rivalités d'artistes et de localités, se réunissent sur la grande place du village, ainsi nommée sans doute parce qu'elle est petite et unique. Les Provençaux tiennent des Grecs, leurs ancêtres, une haine invétérée pour la vérité, et s'ils ne l'ont pas noyée à leur tour dans un puits, c'est uniquement parce qu'en Provence les puits sont à
sec à perpétuité. Le concours musical s'ouvre au milieu de l'attention générale de ces naïfs auditeurs. Sur une estrade improvisée, qui se donne des airs de balcon antique, sont réunis le maire, les conseillers urbains et les arbitres choisis pour décerner le prix aux vainqueurs. Ce prix n'est rien moins que l'étendard de soie, bariolé de lyres dorées, qu'on a vu figurer plus haut, au second plan de la procession des joies.
Il est superflu de dire qu'après le concours, auquel le silence de la foule prête une solennité comique, les pauvres arbitres qui ont adjugé le prix sont accusés de partialité et que chaque musique est tellement convaincue de sa supériorité sur sa rivale couronnée, que, sans l'hospitalière intervention des gendarmes et des gardes champêtres, la lutte, toute virgilienne d'abord, se terminerait harmonieusement à grands coups d'ophycléïdes et de violons.
Pendant le concours, la foire a étalé sur le marché tous les ustensiles nécessaires aux travaux si divers de cette population laborieuse. Ici, ce sont des lignes, des hameçons, des filets de toutes sortes et de tout format ; des
voiles, des avirons, des cabans pour la pêche de nuit ; plus loin, ce sont des araires, des charrues, des mannes d'osier, des brouettes; — puis tous les colifichets que comporte le luxe modeste des petites localités.
Vers le milieu du jour, les tambourins, orchestre obligé de toutes les fêtes du Midi, annoncent l'ouverture des jeux de la joute et de la bigue.
Les jeux de la joute et de la bigue figurent à la place d'honneur dans les programmes des réjouissances publiques qu'on affiche à tous les angles de rues et à tous les grands mâts de navires. C'est par la joute qu'on commence. Une joute dans nos ports diffère presque autant d'une naumachie parisienne, que la Seine diffère de la Méditerranée. Toute la population y prend part. Des milliers de curieux remplissent le port, les tribunes élevées en face de la Mairie, ainsi que les pontons et les bateaux qui encadrent le champs clos.
Et de tous côtés on chante ce refrain populaire, aux accords duquel la joute elle-même a lieu :
Qu'a ga- gna la lai- go, loupa-
troun Yin-cent; ê-mé salan-
cet - to n'a fa total- ha cent.
Ce qui signifie : « Qui a gagné le prix de la « joute ? C'est le patron Vincent. Avec sa « lance, il a fait tomber cent jouteurs. »
Au milieu de l'arène voguent six grosses embarcations d'égale dimension, peintes trois par trois d'une couleur différente. Chacune d'elles contient douze rameurs, un patron, un agent de police, dix jouteurs, un tambour et un fifre, des plastrons en liège et des lances en bois, avec une pomme plate à l'extrémité. Au signal donné, les embarcations s'avancent l'une
contre l'autre, et dès qu'elles sont sur le point de s'aborder, les jouteurs grimpent, la lance au poing, sur une petite plate-forme qui domine une échelle inclinée en saillie sur la mer à l'arrière du bateau. La lutte est dès lors commencée. Avec quelle émotion les spectateurs en suivent les chances ! de quelles acclamations ils récompensent l'adroit vainqueur ! Par quels cris de réprobation et de colère ils réclament la punition de ceux qui doivent leur succès à une manœuvre déloyale !
Chaque fois qu'un lutteur descend son adversaire, on arbore un petit pavillon. Le jouteur qui, à la fin de la joute, compte le plus grand nombre de pavillons, a remporté le premier prix.
Le jeu de la bigue a lieu à bord d'un ponton amarré bord à quai. A la proue et simulant un mât de beaupré , une longue bigue, inclinée de bas en haut, est suspendue sur la mer par un cordage fixé d'un bout à son extrémité et de l'autre, au sommet d'un mât vertical planté au centre du ponton.
Ce jeu commence immédiatement après la joute, à l'heure où le soleil ramollit l'épaisse
couche de suif dont la bigue est enduite. Le signal est donné par les tambourins. Un agent de la force publique est à bord pour faire respecter Tordre et la discipline. La foule insensible, à force de curiosité, aux rayons tartaréens du soleil qui la brûle d'aplomb, encombre de nouveau les quais, obstrue les fenêtres et s'éparpille jusque sur les toits des maisons qui bordent le port.
Voyons, maintenant, qui sera le plus hardi ! qui commencera ? qui se dévouera, pour faciliter le chemin à ses rivaux, à lécher avec la plante des pieds nus le suif perfide qui cuit et ruisselle sur la bigue ?
« Ah ! le voilà ! le voilà ! »
Et ces cris sont à peine poussés que le bigueur a disparu dans la mer avec son grotesque chapeau tricolore et son pantalon de papier qui surnage. D'immenses éclats de rire ont accueilli sa chute fanfaronne.
a A un autre ! à un autre !
Et chacun de rire ou d'applaudir, selon que le bigueur se précipite gauchement et tout épouvanté, ou tombe avec majesté, laissant
lire sur son visage l'espoir d'une prochaine revanche.
Mais voyez celui-ci ? il est arrivé aux deux tiers de la route.... L'orgueil, la convoitise rayonnent dans son regard. La foule halète ; elle semble suspendue aux semelles du bigueur. —
Encore un pas !.... encore un ! courage ! il
lève déjà la main pour saisir la toison d'or
et paouf ! Le bruit d'un corps qui plonge rompt le silence général et l'eau que cette chute a fait jaillir retombe en perles étincelantes et froides sur les curieux placés aux premières loges.
Enfin, après une heure de tentatives infructueuses, un bigueur au visage sévère, noir du goudron dont il enduit les flancs des navires, s'a\ance gravement vers le ponton, monte sur le mât oblique, s'y recueille un instant et promène un regard de pitié et de dédain sur tous ses devanciers malheureux qui grelottent autour de lui. Puis, d'un pas ferme et sûr, il franchit la distance qui le sépare du but, arrache d'une main aussi sûre que son pied, le pavillon qui flotte à l'extrémité de la bigue et le brandit sur sa tête !
C'est le signal de la victoire, et les applaudissements frénétiques qui partent de tout côté proclament le vainqueur à la ville et à la rade.
Nous n'avons pu accepter, comme présentant quelques probabilités, aucune des traditions que nous avons recueillies sur l'origine de cette naumachie qu'on appelle la bigue. Nous ne pouvons non plus y applaudir. L'empreinte bien prononcée que cet exercice porte des goûts particuliers de nos populations maritimes, ne justifie pas, à nos yeux, la tendance de quelques maires à le perpétuer. Les jeux publics des Grecs et des Romains stimulaient au moins les passions et les instincts guerriers du peuple, et la barbarie de quelques-uns de ces jeux était rachetée par leur but ou leur éclat. Le jeu de la bigue n'est pas beau, tant s'en faut ! et il ne stimule aucune noble passion parmi ceux qui s'y livrent. Les vainqueurs n'y gagnent qu'un chapeau de six francs ou une écharpe dont ils ne savent que faire ; les vaincus n'y gagnent que des huées. Ne pourrait-on pas instituer pour le peuple, ne fut-ce que par respect pour sa dignité, des réjouissances plus saines et plus utiles que ces ligues, ces mâts de cocagne où
il risque bras et jambes, se vautre dans le suif ou plonge dans l'eau nauséabonde de nos darses ?
Les bigueurs qui arrivent au but après que le premier y a choisi le prix le plus important, n'excitent plus que médiocrement l'intérêt. On attend alors avec impatience le coup de canon annonçant l'entrée en lice des canots de l'escadre, convoqués à une régate solennelle, et dont les avirons, reluisant au soleil, se brisent parfois sous la vigoureuse impulsion des rameurs.
À la bonne heure ! voilà un jeu où la victoire enorgueillit à bon droit les vainqueurs.
Dès que la nuit est close, le port s'illumine comme par enchantement, et, sur les bords du golfe, au milieu des pins embaumés qui mêlent leurs parfums aux senteurs amères des algues marines, l'orchestre appelle les jeunes gens à la danse, dans la salle verte, ainsi nommée à cause des guirlandes de verdure qui la décorent. Et Dieu sait combien de doux baisers se dérobent ou se donnent, combien d'intrigues amoureuses se nouent au son des quadrilles infatigables qui retentissent jusqu'au
lever du soleil, pendant que les vieux marins se racontent leurs voyages, pendant que les patrons vantent leurs pêches miraculeuses aux paysans, et qu'il s'établit ainsi, aux yeux de l'observateur sérieux, une communion fraternelle entre l'agriculture et la navigation.