‹ Œuvres (volume 4)Chapitre 3 sur 17 · UN TUEUR DE LIONS · texte numérisé non relu

UN TUEUR DE LIONS

« Un jeune homme, maréchal des logis au quatrième escadron des spahis de Guelma, qui s'est fait un nom déjà célèbre par son audace et son intrépidité, vient d'ajouter un nouveau triomphe à ses exploits dignes d'un Nemrod.

« Ce courageux chasseur qui , naguère , a tué deux lions, l'un dans les bois de l'Arch.oua, l'autre près d'Aïn-Sefra, au col de Serd-el- Aouda, vient d'en tuer un troisième aux environs de Dréan. Gérard est un tout jeune homme, de taille élancée, aux traits fins et pleins d'énergie. Il est né à Pignans, dans le département du Var. M. le général Randon, commandant de la subdivision de Bône, a donné un fusil d'honneur à ce chasseur intrépide ; le duc d'Aumale, à qui Gérard fut présenté lors du passage du prince à Guelma, lui fit également cadeau d'un superbe fusil. »

Maître Gedde froissait le journal avec rage, quand un de ses disciples les plus aimés arriva tout essoufflé et lui dit :

— Savez-vous la nouvelle, maître?

— Non, et je m'en passe; va-t-en.

— Oh ! oh ! dit obstinément le jeune homme, ceci va vous remettre en belle humeur. Imaginez-vous que nous venons de lire dans le Toulonaais qu'un provençal, un compatriote presque, tue en Afrique les lions comme vous tuez les grives ici.

— Ah çà! mais c'est une malédiction! cria douloureusement le braconnier ; va-t-en, te dis-je, ou je te brûle comme une chouette.

Le jeune chasseur s'éloigna. Le seul motif plausible qu'il trouva pour justifier la colère du maître fut celui-ci : il aura manqué ce matin, il est déshonoré.

Maître Gedde descendit en ville et viril acheter une carte d'Afrique. Tout le jour la porte de sa cabane resta fermée ; toute la nuit on vit briller à travers les volets la lampe des veilles. Les pécheurs l'appelèrent à diverses reprises, craignant qu'il ne fût malade. Il leur répondit qu'il ne s'était

jamais mieux porté, qu'il n'avait nul besoin de leur sollicitude.

Voici ce qui se passait dans la cabane.

Maître Gedde était penché sur une carte d'Afrique, les coudes sur la table, la tête dans les mains, les tempes en feu, comme Napoléon rêvant le blocus continental. Il cherchait depuis le matin un nom qu'il n'avait pas encore trouvé , et l'obstination fiévreuse qu'il apportait à ce travail si étranger à ses habitudes, imprimait à tout son être un frissonnement nerveux qui le faisait bondir sur sa chaise.

Enfin, vers minuit, il sembla sortir d'un rêve funeste. 11 frappa dans ses deux mains comme pour s'applaudir lui-même d'une découverte et appela son chien.

— Viens ici, mon brave Mouton, viens ici ; regarde sur cette carte et vois ce que je viens d'y trouver.

Et son doigt indiquait un point de la côte septentrionale d'Afrique, où on lisait : Montagne des Lions.

Mouton promena sa belle tête sur la carte et la couvrit en entier de son opulente crinière :

puis il regarda son maître d'un air qui voulait dire : « Comprends pas. »

— Regarde, te dis-je. Dans huit jours tu verras cette montagne , tu verras le cousin Adrien qui viendra d'Arzew où il est établi, faire partie de notre expédition. C'est un de mes élèves, Adrien, et un fier tireur, n'est-ce pas? Ah! l'on nous narguait! Ah! l'on avait partout l'air de nous dire : « Vous n'êtes que des tueurs de cailles ! » Patience ! patience ! j'ai découvert la pépinière des lions. Patience ; et dussions-nous être vingt fois dévorés, il faut tuer un lion. Ah ! M. Gérard ! vous me devez la moitié de votre couronne. 11 y a vingt ans que je chasse et que je n'ai pas manqué une seule fois mon but. Et on ne m'en tient pas compte parce que je n'ai pas tué de lion. Patience !

Les plaintes intelligentes et mélancoliques de Mouton furent les seules protestations que maître Gedde vit s'élever contre son projet insensé ; mais il ne les entendit pas : je vous ai dit qu'il était sourd.

Il écrivit au cousin Adrien de venir le recevoir à Oran, puis il prit la route de Marseille et partit pour l'Afrique, - - accompagné de son

fusil à deux coups et de Mouton, — par les paquebots de la compagnie Bazin. Deux jours après, dans la direction du Sud, on apercevait la terre au lever du soleil.

— Où sommes-nous ? demanda maître Gedde au timonier de quart.

— A Mers-el-Kébir.

— Mers-el-Kébir? mais c'est à Oran que je vais.

— Eh bien ! Mers-el-Kébir, c'est Oran.

— Allons, se dit maître Gedde, il parait que Mers-el-Kébir est le nom arabe d'Oran. Tous les français sont plus ou moins bédouins aujourd'hui.

Laissez-moi vite vous dire ce que c'est qu'Oran avant d'y introduire mon héros,

La ville d'Oran est coupée en deux par l'Ouedel-Rahhi, ravin profond où l'eau coule toute l'année. Elle est bâtie sur le versant des deux collines qui forment le ravin et qui sont couronnées de belles fortifications espagnoles.

Oran est la seconde ville de l'Algérie. Elle serait la première aujourd'hui si la colonie eût appartenu aux Anglais. Vue de la mer, elle offre cette physionomie qu'ont toutes les villes orientales, étalant au soleil leur diadème de minarets. Mais elle perd bientôt, aux yeux du voyageur qui pénètre dans son sein, ce prestige d'originalité et de lumière. Ses rues n'ont pas même ce caractère de certaines villes espagnoles où les Maures ont empreint l'impérissable cachet de leur domination.

Au lieu de ce luxe d'architecture sarrasirie que l'on admire encore aujourd'hui en Espagne, les descendants de Charles-Quint, maîtres d'Oran, n'y ont bâti que des forts. On n'y rencontre que des murailles percées d'embrasures. Le tremblement de terre de 1790 les eût détruites, si elles n'eussent été bâties sur le roc vif. Ces formidables travaux de défense ont fait et font encore d'Oran un second Gibraltar, bien plus redoutable que l'autre, dans ces parages où les \ents du Nord-Ouest et du Nord-Est dominent. On voit autour de la ville de longs chemins couverts et des galeries de mines. La nouvelle Kasbah, où le bey avait établi sa rési-

dence et dont la porte est un chef-d'œuvre de sculpture ; la magnifique mosquée située près des remparts, à coté de la Porte principale ] la cathédrale et quelques débris des anciennes casernes, sont les seuls monuments dignes d'être cités : à moins qu'on ne considère comme des monuments les forts Bordj-el-Jordy. ceh;i de Santa-Crus, le Château vieux, Saint-Philippe et Saint- André, le fort Sainte-Thérèse et celui de la Mouna qui commandent la plage.

Tout le reste n'est qu'un amas de maisons mauresques ou espagnoles, pauvres et laides, au milieu desquelles la tristesse qu'inspire toute décadence vous saisit le cœur. Les constructions françaises s'y sont multipliées et ont changé l'aspect bâtard de la ville. A Oran comme à Alger, le marteau du maçon creuse de profondes brèches dans la poétique misère du passé et nos édifices aux prosaïques contours achèveront sous peu la transformation. L'épidémie de la démolition a pénétré jusqu'au fond du quartier juif, dans la partie orientale de la ville. Encore quelques années de paix et Oran sera renouvelé, et, d'une colline à l'autre, toute

la ville sora bâtie comme le sont déjà sa rue Napoléon et sa place Kléber.

L'Oued-el-Rahhi fournit assez d'eau pour alimenter plusieurs moulins, et pour arroser les jardins dont le lit est caché par le feuillage des orangers, des bananiers et des vigoureux figuiers d'Europe. Cette partie de la ville est la plus riante et la plus gaie. C'est là qu'est bâti le nouvel hôpital militaire, au milieu de la verdure des arbres et de la fraîcheur de l'eau.

Cette belle végétation forme un heureux contraste avec les sables arides de la baie d'Oran où, faute de fond et d'abri, les navires ne peuvent mouiller, avec les rochers pelés deMersel-Kébir (grande rade), où nous avons laissé et où nous retrouvons maître Gedde, méditant l'extermination de la race léonine.

Le voilà donc, quittant les établissements de la Marine et marchant d'un pas résolu sur le chemin de Mcrs-el-Kébir à Oran, chemin qui nous a coûté tant d'or et de sueurs. Ce ne fut pas sans une religieuse émotion que le braconnier contempla cette route taillée à pic à une hauteur considérable au-dessus de la mer, dans

le roc vif de la falaise. Il admira beaucoup les sources thermales qui jaillissent près des flots salés du golfe et il était plongé dans une extase profonde devant la grotte sous laquelle passe le chemin et qu'on dit aussi belle que celle du Pausilippe, lorsque quelqu'un lui frappa rudement sur l'épaule.

— Bonjour, maître Gedde !

— Cousin Adrien !

Deux baisers retentirent sous la voûte de la grotte. Mouton bondissait de joie en retrouvant le cher cousin Adrien qui l'avait tant de fois mené à la chasse au lièvre.

Une demi-heure après, Adrien et maître Gedde étaient attablés devant un bon déjeuner. Maître Gedde mangeait... comme un braconnier et réparait de son mieux le jeûne forcé que le mal de mer lui avait imposé.

Lorsque la faim du vieux soldat fut apaisée, il prit la parole et, s'adressant à Adrien :

— Ah çà ! mon gaillard, sais-tu ce que je viens faire ici ?

— J'attends que vous daigniez m'en instruire, dit avec quelque inquiétude le cousin qui vit

prendre à maître Gedde un air de solennité qu'il ne lui connaissait pas encore.

— Tu n'as pas oublié mes leçons , mon enfant ?

— Au contraire, car dans le voisinage d'Abdel-Kader, on ne peut que se perfectionner forcément dans l'art d'expédier les balles par la route la plus directe.

— Bien, jeune homme, bien ; j'avais toujours bien auguré de toi. Alors, tu vas te disposer h une expédition que je viens faire surtes terres.

— Contre Abd-el-Kader ? dit le cousin en reculant épouvanté.

— Contre Abd-el-Kader! fit dédaigneusement le braconnier : tu sais bien que je ne suis plus au service.

— Mais alors ? . . .

— Mais alors, répartit mystérieusement maître Gedde, en se rapprochant d'Adrien comme s'il eût craint qu'on ne lui volât son idée, mais alors, c'est qu'il s'agit d'autre chose.

— Contre Abd-el-Rhaman ? dit le cousin.

— Que le diable t'emporte, avec tes noms qui vous déchirent la gorge ; que veux-tu que

je fasse de tes bédouins ? C'est contre les lions que je viens faire une expédition.

— Contre les lions ?

— Oui, enfant. Il y a par ici un Gérard qui en fait des boucheries quotidiennes et je veux lui prouver qu'il n'est pas le seul provençal capable d'abattre un lion.

— Yoilà, dit le cousin consterné ce qui vous amène ici.

— Eh bien ! quelle figure de hibou me faistu là ? on dirait que tu viens de manquer une bécasse.

— Mais où croyez-vous trouver des lions ici ?

— Où? Parbleu, à trois lieues d'Oran, dans la Montagne des Lions.

— Est-ce qu'il serait devenu fou ? se demanda Adrien avec une terreur croissante. Que vais-je faire de cet homme ?

— Eh bien ? fit le braconnier avec angoisse.

— Eh bien, c'est qu'il n'y a pas plus de lions ici que de tigres à Cannes, d'éléphants à Toulon, et que. . .

— Ta, ta, interrompit maître Gedde, nous connaissons ces belles raisons. Tu as mis trop

de temps à mâcher ta réponse, Adrien. L'amitié que tu me portes te fait trembler pour moi: mais moi je ne tremble de rien, entends-tu? Rassure-toi donc; j'ai vu les Cosaques, les Autrichiens, les Prussiens, les Anglais. Je n'ai pas bronché d'une semelle devant la gueule de tous les canons de l'Europe. Je n'ai pas plus peur de tes lions que de nos hirondelles. —Le coup d'œil juste, la poudre bien sèche et du sang-froid, et je m'en retourne avec une peau de lion sur mes épaules, comme un Hercule, et j'immortalise Cannes!

— Vous allez renoncer tout de suite à votre projet, entendez-vous, vieux fou ? dit le jeune homme avec l'autorité de la raison.

— Tu veux donc que je sois déshonoré? répartit l'autre en pleurant. Ah ! je le vois bien : on t'a écrit de Cannes. Et toi aussi te voilà de la conspiration que la jalousie a ourdie contre moi. Je suis venu en Afrique pour tuer des lions et j'en tuerai. Il m'en faut un, mort ou vivant. Vous êtes des lâches et des ingrats.

Adrien épuisa en vain toute son éloquence pour ébranler la résolution du vieux soldat: rien ne fut négligé pour le faire renoncer à >a

iblle expédition, mais rien ne réussit. Alors Adrien, ne voulant pas encourir les railleries ■et le ridicule que soulèverait une pareille entreprise, souhaita le bonsoir «à maître Gedde et reprit tranquillement la route d'Arzew.

Pendant le déjeuner, Mouton , par suite de la curiosité bien naturelle qui s'empare des hommes et des chiens à l'étranger, avait voulu faire connaissance avec ht race canine du pays.

Tl s'était égaré dans les rues d'Oran. Adrien le reconnut, l'appela, et le chien, croyant qu'il s'agissait de retourner vers son maître , suivit joyeusement le cousin vers Arzew.

Maître Gedde sortit de table à moitié ivre et dans un état incroyable d'exaspération. Il visita ses munitions de guerre . il glissa deuxballes dans chaque canon de son fusil ; puis il siffla son chien.

— Mouton ?

Mouton avait disparu.

Et lui aussi ! cria le vieux grognard d'une voix de tonnerre. Et lui aussi conspire contre mon honneur! Ceci est un vol de confiance. — Mouton, dit-il solennellement, si je te retrouve, în;i première décharge sera pour toi.

Notre homme , arrivé au pàroxisme de la fureur, ne comprit pas que la désertion de Mouton le sauvait du plus atroce ridicule dont un chasseur soit menacé. En effet, chasser le lion avec un chien ! — Si les musulmans eussent été rieurs !

Maître Gedde voulant faire grandement et sérieusement la chose , s'affubla d'un costume arabe , loua une cavale arabe sur laquelle il s'élança avec son ancienne agilité de soldat , puis il demanda à un indigène la Montagnedes- Lions.

La direction de la montagne lui fut indiquée.

— Tu vas chasser le chacal ? lui dit le maure.

— Que l'enfer te confonde, mécréant bavard ! c'est pour cela qu'on dit que les musulmans sont taciturnes ?

— Ya demander un talisman à Sidi-el-Hadjel-Aarbi, cria le maure,

El-Adj-el-Aarbi est le chérif le plus puissant et le marabout le plus vénéré de la province d'Oran. C'est lui qui, selon la poétique légende arabe, alla chercher le Chélif dans l'Atlas, pour arroser la plaine. Le fleuve docile suivit le

cheval du saint marabout , dessinant en grand sur le sol les ondulations que la queue du cheval décrivait dans l'air. Quand le marabout s'arrêta, le fleuve cessa de couler vers l'ouest et se dirigea sur la mer où il se jette entre le le cap lvi et Mostaganem.

Mais qu'importait à maître Gedde la légende arabe, le talisman du saint marabout ! il n'entendait plus rien. Il galopa sur la route de l'Est et reconnut instinctivement la Montagne-des- Lions.

Il était nuit lorsqu'il y arriva.

— Bon, se dit-il, je vais trouver les lions endormis. Ce n'est guère agir en brave ; mais que m'importe une lâcheté à mes yeux, pourvu que je me réhabilite à ceux des autres?

Le braconnier était fort ému lorsqu'il pénétra dans la montagne. Comme sa surdité l'empêchait de distinguer aucun bruit , il croyait toujours entendre le rugissement des monstres épouvantés à son approche.

Le froid et les ténèbres de la nuit n'arrêtèrent pas un instant l'intrépide chasseur. Il avança avec autant de confiance et d'audace

qu'il entrait autrefois dans une ville prise d'assaut.

Tout à coup, il aperçut, aux pieds d'un roc sombre, une masse énorme qui rôdait d'un air inquiet et dont les }reux flamboyaient dans l'ombre. C'était bien un lion: une tête puissante et ronde ; une crinière superbe que le vent faisait ondoyer avec une grâce qui vous figeait le sang dans les artères !

Le cœur du soldat battit à se rompre. Yoiei le moment suprême , pensa-il ; et il poussa sa cavale droit devant lui.

Maintenant , quelques pas rétrospectifs.

Vous vous souvenez sans doute qu'Adrien avait entraîné Mouton avec lui sur la route d'Arzew. Le chien, après trois heures de marche, reconnut que le chemin qu'il suivait ne le ramenait pas vers son maître. Il quitta furtivement Adrien et, surpris par la nuit , il s'égara malheureusement dans la Montagne-ies- Lions.

Mouton ne reconnut pas tout de suite son maître sous l'étrange costume que celui-ci avait endossé. Pourtant son admirable flair le lui révéla après quelques instants d'inspection. Il

recula d'abord, attendant pour risquer une démonstration amicale , d'être plus sûr de son fait.

— Ah ! tu recules ! dit maître Gedde. Alors c'est que tu as peur.

Et il abaissa le canon de son fusil vers la pauvre bête.

Si maitre Gedde avait connu Don-Quichotte, il se serait, en ce moment, comme le héros de Cervantes, salué du titre de Ch ev aller -des - Lions.

Mouton qui sui\it de l'œil le mouvement du chasseur, s'élança vers lui en aboyant. Maitre Gedde était sourd ; et, d'ailleurs , ne Teût-il pas été. il est douteux qu'il n'eût pas persisté à prendre pour un lion son fidèle et malheureux chien, malgré les jappements désespérés que celui-ci jetait aux échos de la montagne.

— Ah ! tu m'attaques, cria-t-il avec joie. C'est cela, vive la guerre !

Il le coucha en joue et fit feu. Les deux balles sifflèrent dans le vide.

— Enfer et malédiction î hurla le braconnier : si je manque une seconde fois , je me fais sauter la cervelle sur place.

Mouton, épouvanté, bondit sur la route <TOran, comme un véritable lion cette fois. Maître Gedde partit au grand galop derrière lui ; et nul ne pourrait dire ce qui passa dans le cœur de cet homme , pendant qu'il poursuivait ainsi son rêve de sang. Mouton courait avec la rapidité de la foudre , déchirant sa belle crinière , principale cause de la méprise de son maître, aux broussailles ardues du chemin. Il traversa ainsi le Camp-des-Figuiers , près le grand lac salé de Sebgha ; il traversa la tribu des Smélas, nos vieux et fidèles alliés, le village de Bir-el- Hassy, et entra dans Oran, en hurlant de fatigue et de désespoir. Maître Gedde lança après lui son cheval, qui brûla sous ses pieds la rue Napoléon, aux cris de : le lion ! le lion ! proférés par les poumons épuisés du cavalier. Arrivé devant le ravin , le chien n'eût pas le temps d'emboucher le pont qui relie les deux collines d'Oran. Le cheval lancé à fond de train et ne pouvant plus être retenu, se précipita dans l'Oued el-Rahhi avec le cavalier, à la suite de Mouton.

Les promeneurs attardés qui assistèrent au dénoument de ce drame terrible et burlesque.

entendirent un grand cri . puis une détonation épouvantable. Us descendirent dans le ravin et trouvèrent le braconnier debout, le pied triomphalement posé sur la crinière sanglante du chien et tenant dans ses mains la bride du cheval tué roide sous le coup.

Maître Gedde, lui , s'était miraculeusement sauvé, mais il avait dit vrai : sa première balle avait été pour son chien , et il l'avait tué , en l'atteignant enfin au fond du ravin.

— Tiens , dit un spectateur , en approchant un flambeau et partant d'un immense éclat de rire, voilà le lion ?. . . C'était , ma foi, bien la peine de faire un pareil vacarme ! La Montagne-des-Lions qui est accouchée d'un chien! Etait-il enragé, au moins ?

— Non, dit un autre, il n'y a d'enragé que le maître.

Maître Gedde jeta un grand cri , un de ces cris avec lesquels il semble que l'âme s'envole : il avait reconnu Mouton.

Il tomba à la renverse et depuis qu'il est revenu à la vie , il n'est pas sorti de Tétat d'imbécillité où l'a plongé sa chute affreuse et son incroyable mystification.

DÉSÀUGIERS

Les auteurs comiques dont le génie a fait rire le monde ont été, dit-on, mélancoliques et tristes, tandis que la plupart des auteurs tragiques ont été, au contraire, très facétieux et trèsgais. On a invoqué, à l'appui de la première assertion, l'étemelle tristesse de Cervantes, l'austère figure de Molière ; à l'appui de la seconde, les spirituelles et folles saillies de Crébillon, l'innocente et sereine gaîté de Racine, jusqu'à l'heure où la disgrâce royale glaça son inspiration et détruisit sa santé. On en a conclu naturellement que les hommes d'intelligence,

lorsqu'ils échappent aux étreintes de leur idéal, ont besoin de se réfugier dans un ordre d'idées et de faits complètement opposé à leurs préoccupations habituelles, pour rétablir l'équilibre de leurs facultés trop tendues.

On pourrait citer contre cette règle, si c'en est une comme on le prétend, de nombreuses exceptions qui ne la confirmeraient certes pas : d'une part, Le Tasse, Le Camoëns, Jean-Jacques Rousseau ; et, d'autre part, Regnard, La Fontaine, Parny, dont le caractère, les mœurs et les œuvres ont été en si complète harmonie. Le célèbre chansonnier qui forme le sujet de cette étude peut être classé parmi ces exceptions et, sans qu'il s'en soit douté, il a peint lui-même, avec beaucoup de bonheur et de concision, son talent et sa vie dans ce quatrain qu'il adressa à la mémoire de Scarron :

La gaité qu'à ses maux il opposa toujours Ne peut se comparer qu'à celle qu'il inspire ; Et la Parque étonnée, en terminant ses jours, A vu sa dernière heure et son dernier sourire.

Marc- Antoine- Madeleine Désaugiers naquit le 18 novembre 1772, dans la petite ville de

Fréjus, l'antique Marché de César, qui avait vu naître, sous la domination romaine, tant d'autres illustrations : le grand acteur Roscius, auquel les romains décernèrent une pension de soixante mille livres ; C- Gallus, le mélodieux poète, ami d'Auguste, dont Ovide et Virgile ont loué les vers ; Grœcinus qui fut l'oracle du Sénat ; Agricola, beau-père de Tacite, philosophe et guerrier, qui conquit la Grande-Bretagne et que l'empereur Domitien, jaloux de sa réputation, fit empoisonner; V. Paulinus, intendant-général de Provence et protecteur du poète Martial ; Fréjus, qui compte encore parmi ses enfants l'historien latin Anthelmi et le président du Directoire, Emmanuel Siéyès, une des premières, des plus pures gloires politiques de la Révolution.

Quel plus admirable berceau Dieu pouvait-il donner à un poète, que cette plaine de Fréjus jonchée d'aqueducs couronnés de lierre , de mousse et de lichens dorés, de chapitaux et de sculptures, d'amphithéâtres en ruine , d'arcs de triomphe, de tout ce qui fit l'orgueil et la fortune du peuple-roi ? Désaugiers devenu homme et se rappelant ses premiers pas dans

cette plaine qu'arrosent les flots de Y Argens . et dont les vagues bleues de la Méditerranée viennent baiser les rives fleuries, disait avec raison que la prévoyance humaine eût dû fonder là la capitale du monde. Peut-on imaginer, en effet, une merveille pareille à l'assemblage heureusement combiné des splendeurs monumentales de la civilisation avec ces splendeurs de ia nature : une immense étendue de terrains fertiles doucement inclinés vers la mer ; le magnifique cirque de montagnes de PEstérel pour l'abriter, un fleuve paisible ondulant au milieu, le soleil du Midi pour l'éclairer et la Méditerranée qui eût apporté sur ces bords les trésors de tous les climats ! . . .

Les Romains, qui prétendaient descendre des dieux et dont les œuvres gigantesques semblaient inspirées , il faut l'avouer, par cette origine, avaient fait ce rêve Les ruines qu'ils ont laissées sur ce sol attestent encore qu'ils travaillaient courageusement à le réaliser. Mais Dieu n'avait pas ratifié leur projet. Il eut été trop beau pour de simples mortels. Les habitants de ce nouvel Eden n'auraient sans doute plus voulu mourir et. comme les vi 3

anges rebelles, ils se seraient insurgés contre la Providence.

Désaugiers, encore enfant, dut suivre à Paris son père, musicien et compositeur distingué, qui s'y lia avec Piccini et Gliick et qui donna au Théâtre-Italien diverses partitions fort en vogue à cette époque. Le futur chansonnier, qui a mérité d'être appelé l'Anacréon français, fut élevé au collège Mazarin et s'y fit remarquer de bonne heure par les traits d'un esprit joyeux, pénétrant et subtil. Il faillit un instant, sur les conseils d'un prélat ami de sa famille, embrasser la carrière ecclésiastique ; il fit même, dans ce but, quelques semaines de noviciat au séminaire de Saint-Lazare ; mais sa véritable vocation prévalut heureusement sur cette détermination et il revint auprès de son père dont il voulut dès lors partager les travaux. Il composa, à l'âge de dix-sept ans, un petit vaudeville qui réussit d'une manière inespérée et, encouragé par ce succès, il arrangea en opéra comique le Médecin malgré lui, de Molière. Ce singulier travail, plein de verve originale et facile, fut mis en musique par son père et applaudi longtemps à l'Opéra.

Désaugiers perdit ce père chéri en 1 793. Cette grande douleur, jointe à celle que lui causèrent les premiers excès de la Révolution, le déterminèrent à suivre à Saint-Domingue une de ses sœurs mariée à un colon de cette île. Mais en arrivant, au lieu de rencontrer le repos auquel son âme méditative aspirait et qu'il était venu chercher à travers l'Océan, il trouva cette malheureuse colonie, où la proclamation de l'abolition de l'esclavage l'avait devancé, en proie aux horreurs d'une guerre civile plus atroce encore que celle qui désolait la France. Forcé de prendre les armes comme tous ses compatriotes, il tomba aux mains des insurgés conduits par Dessalines, et fut condamné à être fusillé sur-le-champ. Dépouillé de ses vêtements, à genoux et les yeux bandés, il attendait l'instant suprême. Son extrême jeunesse inspira quelque intérêt à ses bourreaux. Ils cherchèrent un prétexte pour le sauver et la Providence le leur fournit en ce que, par un hasard miraculeux pendant cette guerre d'extermination, ils ne trouvèrent pas un seul cadavre de nègre à l'endroit où Désaugiers avait été fait prisonnier.

11 dut s'éloigner en toute hâte, se cacher dans les rochers et dans les bois et gagner, à travers mille dangers, le bord de la mer où il fut recueilli par un bâtiment anglais à destination des Etats-Unis. La traversée fut rude. La fatigue, les privations et surtout les émotions terribles qu'il avait subies, allumèrent dans son sang une fièvre ardente. L'équipage épouvanté, croyant reconnaître dans sa maladie les symptômes de la fièvre jaune, le terrible fléau de ces contrées, l'abandonna sur une cote près de New-York. Heureusement la Providence veillait toujours sur lui avec la même sollicitude. Une pauvre vieille femme le trouva mourant sur la grève, le porta dans sa cabane et lui prodigua des soins maternels qui lui rendirent la santé. Dès qu'il fut rétabli, il vint à New-York et s'adressa au consul de France, auprès duquel il se réclama de ses deux frères, alors secrétaires de la légation à Copenhague. Grâce à l'accueil généreux dont il fut l'objet de la part du consul, il parvint à s'acquitter envers sa bienfaitrice de l'hospitalité et des soins qu'il avait reçus d'elle, et se rendit à Philadelphie où il donna des leçons de clavecin jusqu'en 4797. A cette

époque, la France commençait à se remettre des affreuses convulsions qui l'avaient ébranlée etDésaugiers s'empressa de revenir à Paris où ses souvenirs, ses affections, ses sympathies et. par-dessus tout, le pressentiment de ses destinées l'appelaient invinciblement.

A partir de ce moment. Désaugiers se livra aux inspirations de son vrai génie et composa des chansons dont, selon l'expression d'un de ses biographes, l'élite peut être placée au rang des meilleures qui aient été faites dans le pays où on les fait le mieux. L'instant était d'ailleurs favorable au genre que Désaugiers adoptait. L'esprit français sentait le besoin de réagir de toute sa force et de toute sa vitalité assoupie contre le mutisme absolu imposé par les ombrageuses susceptibilités de la Terreur. Le retour de la chanson était donc, pour beaucoup de personnes, le retour de la liberté, de lagaîté, de la sécurité; c'était la foi au lendemain qu'on avait perdue et qui revenait au cœur et aux lèvres de la nation, sous la forme d'un refrain satirique ou consolant. Le poète qui ^'inspirait des circonstances trouvait un écho dans chaque voix.

Désaugiers vit bientôt se grouper, autour de *a popularité naissante 9 une foule d'admirateurs et d'amis. Reçu par acclamations membre du Caveau moderne, à la présidence duquel il fut appelé peu de temps après, il composa, pour cette joyeuse et spirituelle réunion, une série de ebansons dont chacune est un véritable petit poème. Ses succès furent tels, que le sceptre du genre lui fut unanimement décerné par ses rivaux mêmes et qu'il le garda jusqu'à l'heure où Réranger apparut. Il était l'âme et le boute-en-train de ces fêtes littéraires. Elles lui inspirèrent ces fameux proverbeschansons : Tout ce qui luit n'est pas or\ VEau va toujours à la rivière : Petite pluie abat grand vent; le Code épicurien et la Treille de sincérité, deux chefs-d'œuvre! Un de ses contemporains , M. Creusé de Lesser, a écrit, dans la Biographie Universelle, un portrait de lui dans l'exercice de ses fonctions présidentielles. « Doué, dit-il, d'une physionomie heureuse et d'une voix douce et sonore, Désaugiers, d'ailleurs musicien, était un chanteur et môme un acteur admirable. On peut dire qu'il jouait ses ebansons. Il était heureux de la gaité qu'il

sentait alors et qu'il inspirait. C'était ordinairement à table qu'il les chantait . il était là comme sur son trépied et il rendait les oracles de la joie avec d'autant plus d'agrément que nulle méchanceté ne se mêlait à sa malice. »

Lié par l'esprit et parle cœur avec tous les jeunes auteurs dramatiques de l'époque, le chansonnier reporta ses aspirations vers le théâtre où le public avait jadis accueilli si favorablement ses débuts. La réputation qu'il avait acquise justifiait d'ailleurs cette ambition. Il s'associa avec Moreau, Rougemont . Francis, Servières, Brazier, Gentil et plusieurs autres vaudevillistes, complétant leur talent ou empruntant le leur pour compléter le sien. Les théâtres des Artistes, de la Montansier, des Troubadours, des Variétés et du Vaudeville : et plus tard l'Opéra-comique, la Cornédie-Fran- 5aise et TOdéon, retentirent tour à tour et parfois simultanément des œuvres de cette imagination aussi féconde que brillante. Le nombre des pièces qu'il fit seul ou en société s'éleva à plus de cent-vingt. Il en est peu resté au répertoire moderne ; mais lorsqu'elles parurent, elles comptèrent presque toutes par

centaines leurs représentations. Ainsi la Chatte merveilleuse en eût jusqu'à quatre cents et les Petites Banaïdes atteignirent le chiffre fabuleux de six cents.

Sans doute ces petits ouvrages ne sont, pour la plupart, que de spirituelles bamboches, des pochades, des folies-vaudevilles, comme nous disons aujourd'hui. Ils n'ont pas soutenu le sévère jugement de la postérité; mais outre qu'ils ont fait oublier à la génération qui les vit éclore les orages de la Révolution, les triomphes et les désastres sanglants de l'Empire : outre le mérite d'avoir consolé tant de deuil et égayé tant de tristesses, ils contiennent tous des beautés littéraires qui, placées dans un autre cadre, seraient signées sans hésitation par les plus illustres noms modernes. Le talent de Désaugiers y éclate, en effet, à chaque page, comme une fusée lumineuse ; et son esprit intarissable, semblable à un vin capiteux, communique au lecteur, au moment où il s'y attend le moins, cette expansive et bruyante gaîté provençale qu'à travers les périls de sa jeunesse et les souffrances de son âge mûr, ce disciple d'Epicure et d'Horace conserva toujours. On ne peut

mieux comparer son génie qu'au silex : plus il le frappait, plus il en jaillissait d'étincelles.

En 1815, il fut appelé à. succéder à Barré dans la direction du Vaudeville dont il releva la fortune et la vogue, malgré la concurrence des théâtres rivaux nouvellement créés et les tracasseries jnlouses qu'on lui suscita. Le roi le décora en 1818.

Il résigna cependant ces fonctions en 1822, cédant à l'irrésistible besoin de retourner à sa joyeuse vie de poète, troublée par les exigences de son administration. D'ailleurs, son extrême bonté, son indulgence inépuisable ne pouvaient pas être longtemps compatibles avec ce rôle de directeur de théâtre dont il n'avait qu'en hésitant accepté la responsabilité et qui exige une aptitude spéciale, une application exclusive, une vigilance de tous les instants et une fermeté de caractère capable de lutter contre d'incessants obstacles. Ses qualités étaient là des défauts et il l'apprit à ses dépens. Des amis qs'il avait obligés lui firent perdre lefruit des économies qu'il avait pieusement amassées pour la dot de sa fille. Sa bonne humeur n'en

fut pas altérée, mais la nécessité du travail immédiat et permanent reparut. En 1825, l'espoir de rétablir sa modeste fortune lui fit accepter de nouveau la direction du Vaudeville, où l'appelaient le vœu des actionnaires et la volonté de Charles X qui chérissait sa personne et son talent. Cette espérance fut déçue. Le Gymnase et le théâtre des Nouveautés avaient porté un coup funeste à la vogue du Vaudeville et Désaugiers dut reprendre, cette fois avec la ferme intention de ne la plus quitter, cette plume à laquelle il devait sa célébrité et qu'une mort affreuse allait bientôt briser entre ses doigts.

Ce fut à cette môme époque et pendant un voyage qu'il fit à Montmorency pour travailler à la pièce du sacre du roi, le Vieillard d'Ivry, que des attaques soudaines de coliques néphrétiques révélèrent en lui l'existence de la pierre. 11 reçut la terrible nouvelle avec assez de calme, grâce à la confiance qu'on lui inspira dans le procédé de la lithotricie nouvellement découvert. Nous laissons parler encore une fois M. Creusé de Lesser qui a raconté en ces termes cette dernière phase de sa vie : — Ce

moyen produisit d'abord quelque effet et l'extraction de quelques fragments du corps étranger. Désaugiers, toujours porté à la plaisanterie et au jeu de mot, écrivait alors à l'un de ses amis : « Je suis à la fin de ma carrière. » Mais ce n'était pas dans le sens dont il se flattait que cette parole devait se réaliser. Des symptômes graves se déclarèrent. Il fallut renoncer à la lithotricie et, dans le dépérissement effrayant de sa santé, en venir à l'opération sanglante de la taille. Il s'y résigna avec courage et presque avec gaité. Prophète encore malgré lui, il fit sur lui-même cette épitaphe facétieuse :

Ci-gît, hélas, sous celle pierre, Un bon vivant mort de la pierre.

Passant, que tu sois Paul ou Pierre, Ne va pas lui jeter la pierre.

Au fond, il était encore plein d'espérance ; il disait à sa famille : « Sentez -vous combien je vais être heureux ? Je pourrai dormir! . . . vous me verrez plus gai que jamais ! » La veille même de l'opération, il parlait au plus cher de

ses collaborateurs d'un voyage qu'ils feraient en Suisse et des ouvrages qu'ils composeraient ensemble. Mais les chants avaient cessé. L'opération était à peine achevée, les grandes douleurs auraient dû finir II s'en déclara de plus violentes encore, et peu de moments après, il expira dans les bras de ses médecins consternés.

C'était le 9 août 1827. Désaugiers n'avait pas encore cinquante-quatre ans.

Sa mort fut un deuil public pour la littérature. Tout ce que Paris renfermait d'artistes et de gens de lettres, se pressa à son convoi. M. Gentil, le plus cher de ses collaborateurs, voulut prononcer quelques mots sur son cercueil ; mais les sanglots étouffèrent sa voix et on l'emporta évanoui. On peut dire qu'il fut universellement regretté et Charles Nodier, le tendre et suave conteur, proposa de graver sur sa tombe cette courte et éloquente inscription :

Page 1