CI-GIT QUI X'KLT PAS D'ENNEMIS
Nous ne devons pas nous dissimuler que la plupart des faits contenus dans cette notice et racontés aussi rapidement que possible, per-
di ont de leur intérêt avec le temps. L'avenir ne verra plus que le poète là où nous voyons encore l'homme. Mais nous n'avons pas cru devoir les pascser sous silence parce que, d'un côté, ils donnent une haute et complète idée du caractère de Désaugiers et parce que, d'un autre côté, beaucoup de ceux qui l'ont connu existent encore et que nous-même avons été bercé au bruit de ses refrains.
Il nous reste à examiner maintenant, en peu de mots, quelle place Désaugiers occupe comme écrivain parmi ses modèles et ses rivaux, bien qu'il ait évité lui-même avec soin, comme l'a dit Nodier dans un pieux et fraternel hommage rendu à sa mémoire, cette frivole discussion de prééminence, qu'il avait à redouter moins que personne.
Comme chansonnier, il domine incontestablement tous les mai très du genre qui l'avaient précédé et qui chantèrent en même temps que lui. Il éclipsa, sans cependant les faire oublier, Panard, Collé, Laujon et tous ces joyeux convives de la table épicurienne dont il fut le législateur poétique et où il trôna depuis son retour d'Amérique jusqu'à sa mort. Béranger nous l'a
peint lui-môme à cette place, dans sa chanson de V Académie et le Caveau :
Je croyais voir le Président
Faire bailler en répondant
Que Ton vient de perdre un grand homme,
Que moi je le vaux, Dieu sait comme !
Mais ce Président sans façon
Ne pérore ici qu'en chanson.
Toujours trop tôt sa harangue est finie ; Non, non ce n'est point comme à l'Académie
Son vers est heureux et facile. Sa satire, ou pour mieux dire son épigramme, pleine de bonhomie et de bienveillance autant qu'étincelante d'esprit, s'attaque constamment aux choses, jamais aux personnes : ce qui explique et justifie l'éloge^ presque unique de notre temps, que Nodier voulutgraver sur son tombeau. L'étrangeté^ l'originalité et l'élégance de ses rythmes tiennent du prodige, si l'on veut bien avoir égard aux difficultés qu'il s'y créait volontairement et dont il triomphait en se jouant. Quelles que fussent ces difficultés, ces incroyables tours de force de versification, il atteignait toujours ]e but auquel il visait, et le trait final s'épa-
nouissait comme de lui-même, sans trace de labeur, juste au moment et à l'endroit où il devait produire tout son effet. Ce qui est bien étonnant de la part d'un provençal, c'est qu'un grand nombre de ses chansons sont écrites dans cette espèce d'argot des faubourgs de Paris, qui consiste dans l'escamotage des e muets, et dans Télision des hiatus à l'aide du z. La popularité du chansonnier y a gagné peut-être de son vivant, mais la renommée durable du poète y a certainement perdu. Il paraît du reste que le goût de l'époque tolérait cette licence puisque Béranger lui-même, l'harmonie et la correction personnifiées, nous en offre plusieurs exemples dans sa première manière.
Comme poète, Désaugiers est dominé par Béranger de toute la hauteur dont il avait dominé lui-même ses devanciers et ses contemporains. En donnant à la chanson la majesté de l'ode et l'influence politique et philosophique qu'elle a conquise par lui, Béranger devait nécessairement voir toutes les gloires rivales baisser pavillon devant la sienne. Rendons pourtant cette justice à Désaugiers que, comme Béranger et avant lui. il osa affranchir la Ivre de
la tutelle mythologique, si puissante sous la République et sous l'Empire, et qui rend si lourde et si fastidieuse la poésie ultra-classique du commencement de notre siècle.
Comme homme politique aussi, Béranger, qui fut son élève avant d'être son maître, est placé bien plus haut que lui dans l'estime publique. Désaugiers fut, avec quelque raison, il faut l'avouer, accusé de palinodie. Il eut des refrains pour la République, il en eut pour l'Empire, pour la Restauration, pour la naissance du roi de Rome et pour celle du duc de Bordeaux, pour le mariage de Napoléon et pour le sacre de Charles X. C'est ce qui explique pourquoi le peuple, qui n'a pas à se piquer cependant de constance, mais qui a l'air d'aimer et d'admirer cette vertu chez les êtres supérieurs, chanta de préférence à ses chansons, même sous la Restauration, celles de Béranger et d'Emile Debraux. Mais Désaugiers était un esprit insouciant qui, en fait de gouvernement, s\ u tenait volontiers à l'avis de la Providence, et il fêta tour à tour tous ceux qu'elle donna à la France, en un temps où la Providence s'en montra si malheureusement prodigue. — Doit-
on sérieusement le lui reprocher? Pour le justifier absolument sur ce point, nous n'aurions besoin que de dire à presque tous ses contemporains : que celui d'entre vous qui est sans péché lui jette la première pierre.
Comme auteur dramatique, nous n'ajouterons rien à ce que nous avons dit déjà. Sa place lui a été assignée par les applaudissements de toute une génération, et son répertoire e^t une Californie ou plus d'un vaudevilliste moderne, prenant son bien où il le trouve, ne se gêne pas de puiser et dont il exhume les richesses en changeant tout simplement l'effigie de l'or qu'il en extrait.
Comme homme d'esprit, il n'eut pas son égal autour de lui, et de nos jours, Méry seul a pu lui être opposé. Il résuma, sinon l'esprit national, qui allait rayonner bientôt tout entier dans les couplets patriotiques de son rival et successeur heureux, Béranger; du moins l'esprit français proprement dit, cette chose si fine, si mordante, si subtile etsi délicate, qu'il est impossible de définir parce qu'elle échappe à l'analyse. Nul ne sut mieux que lui tourner un madrigal à la beauté et chacun sait par cœur VI 4
ce quatrain célèbre qu'un soir il décocha, pour ainsi dire à brûle-pourpoint, à une jolie chapelière du Boulevard :
En te donnant des traits qui font tant de rivaux, C'est pour un autre état que le ciel t'avait faite. Qu'espères- tu gagner à vendre des chapeaux, Lorsqu'à tous les passants tu fais perdre la tête?
Qui ne se rappelle d'ailleurs son Monsieur et Madame Denis et son Cadet Buteux, cet enfant terrible qui fut aux ridicules de la Restauration ce qu'un autre personnage de même origine, M. Mayeux, fut aux excentricités du libéralisme, après 1830!
Enfin, sa philosophie fut douce et sereine comme sa vie, et bien que, dans son Code d' Epicure, il eût dit, article VI :
L'Epicurien, des autels, Fuira les nœuds éternels, Attendu que ce qu'on aime Ne peut, fût-ce Vénus même,
Paraître charmant
Eternellement.
il n'en resta pas moins un excellent époux et un père dévoué de cœur et d'âme à sa famille, dont il était justement adoré.
Tel fut cet homme qu'une mort prématurée et cruelle \int ravir à la littérature à un âge où de nouvelles couronnes l'attendaient certainement encore et à qui le ciel aurait dû donner les cheveux blancs d'Ànacréon, puisqu'il lui en avait donné le génie aimable et brillant. Tel fut ce poète dont nous nous sommes efforcé d'apprécier sainement la vie et les œuvres et que notre Provence maternelle s'enorgueillira toujours de compter au nombre de ses enfants.
Ô3fe: