TROMBE MARINE
Les canons sont chargés, et la mèche allumée Lait comme un œil de feu sous des cils de fumie. L'artilleur est debout près des roulants affûts ; Et dans les vents, remplis de murmures confus, Les voiles que l'on cargue et les mâts qu'on recale, Le cri de branle-bas courant de cale en cale, Réveillent tout-à-coup l^s marins endormis. . . Aurait-on signalé des vaisseaux ennemis?
Dieu! Regardez! Voyez quelle immense colonne
Monte, en élargissant sa tète qui bouillonne,
Et marche, noir Titan subitement éclos,
Le front dans la tempête et les piels dans les flots !
Les hurlements du gouffre où sa base s'appuie, Les tourbillons de l'air traversés par la pluie, Les masses d'eau, que bat l'aile de l'albatros Comme les biboux noirs battent nos vieux vitraux, Le fracas de la mer qui se creuse et se bombe, Tout se perd dans ce cri de terreur : « Une trombe!
Des flots sont submergés par l'écume des flots ! « Une trombe ! » L'effroi glace les matelots Devant cet ennemi qu'il faut soudain combattre, Et qui tra'ne après lui des cascades d'albâtre. On dirait que la mer, pour menacer les cku\, A travers l'ouragan lève un bras monstrueux.
Regardez comme elle déploie Son ebapileau brun dans les airs:
Et comme sa base tournoie Sur l'abîme écumanl des mers î Regardez comme la rafale Tord sa colonne triomphale, Pareille au trigonocépbale Tordant les chênes des déserts!
Détachant les rocs de la rive, Elle en sème les airs surpris ;
Elle les hache, elle les clive, Et les éparpille en débris.
Le pâle Océan, qui répèle Les sourds éclats de la tempête.
Dans cette géante trompetîe Souffle des tonnerres de cris.
Sur ses bords volutes de longs éclairs se croisent. Mille flots embrasés en tous sens la pavoisent. On croirait voir passer un vaste aérostat Qui, dans ces régions où se meuvent les lames, Vomit, cratère ardent, des phalanges de flammes ^absorbant dans le choc d'un infernal combat.
Elle fuit : son sommet brûle, au loin, comme un phare Aux sifflements du vent, maritime fanfare, Rapide, elle revient dans son berceau qui bout. Le navire, ébranlé, sur sa quille chancelle. A cent pas de sa proue un torrent d'eau ruisselle, La mer va s'entrouvrir... « Canonniers, feu partout!
Entendez-vous là-bas ces clameurs de victoire? Le météore, atteint en son vol giratoire, Dans les airs fracassés, se rompt par le milieu. LVquipage sauvé tressaille d'allégresse.
La masse gigantesque au fond des mers s'affaisse, Comme un char dont la foudre aurait brisé l'essieu ,
Son panache d'éclairs disparait dans les nues; Et son corps, englouti dans les ondes émues, Fait bondir après lui les flots longtemps étreints : Homme un coursier blessé qui, fuyant le carnage. Expire dans le lac qu'il passait à la nage, Tandis qu'à la surface on voit flotter ses crins.