‹ Œuvres (volume 5)Chapitre 51 sur 96 · EN DÉMOLITION · texte numérisé non relu

EN DÉMOLITION

Où sont donc tes beaux jours : quand l'haleine des brises Caressait ton drapeau, gonflait tes voiles grises,

Et t'éloignait du port; Quand tu portais, au sein des batailles sanglantes, Sur tes deux larges flancs, cent-vingt gueules brûlante»

Qui vomissaient la mort?

Quand tes bombes volaient, puis éclataient : les unes Sur les ponts mutilés, les autres dans les hunes

Des vaisseaux ennemis, Et que ces lourds trois-ponts, orgueil de l'Angleterre, Baissaient, pour décider tes canons à se taire,

Leurs pavillons soumis?

Qu'as-tu fait de ces mâts, dont les flèches aiguës Cent fois pendant la nuit, déchirèrent les nues

Qui pèsent sur les mers?

Quas-tu fait des couleurs si noblement rangées, Qui dessinaient sur toi six terribles rangées

Aux rapides éclairs ?

Des cordages sans nombre et des vergues immenses Où tes fils, alignés, entonnaient les romances

De leurs pays lointains :

De ton drapeau criblé qui, sur la brigantine, Serpentait, et laissait vers la voile latine

Flotter ses plis mutins ;

Des voiles, des haubans, des focs triangulaires, Du sillage argenté qui, sur les eaux améres,

Écornait après toi :

De les combats, toujours suivis de la victoire, De toute la splendeur et de toute ta gloire

Qu'as-tu fait, réponds-moi?

Maintenant te voilà. . penché sur le rivage! Échoué sur le sahlc î et la vague sauvage

Sur ton corps délabré Se venge de ces jours où, pendant la tempête, Ta proue aux dents de fer éperonnait sa crête.

Te voilà démembré !

De tous côtés le flot t'assiège sans relâche. Je vois se détacher, sous les coups de la hache,

Tes bordages de bois . . .

Ils brûleront, peut-être, aux chaumières prochaines Qui les virent jadis, grands et robustes chênes,

Ombrager leurs vieux toits.

Colosse î à ton aspect j'ai vu pleurer mon père. Dans ton sein s'écoula sa jeunesse prospère,

Féconde en beaux élans.

11 aime à me conter crue, souvent, pauvre mousse, Sur un fragile pont, il a gratté la mousse

Attachée à tes flancs.

Bieniôt de ce vaisseau qui fouilla les entrailles Des plus lointaines mers, du géant des batailles

Il ne restera rien . . .

Rien qu'un nom admiré dans nos gloires navales Un nom qu'à l'avenir légueront nos annales.

Et ce nom, c'est le tien !

Tombe, tombe sans bonté, ô vieillard centenaire! Après avoir bravé flots, trombe, écueils, tonnerre,

Et furieux autans, Et navires anglais, léopards maritimes Qui, masqués par des caps, dévoraient leurs victimes,

Tu vas braver le temps!

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