EN DÉMOLITION
Où sont donc tes beaux jours : quand l'haleine des brises Caressait ton drapeau, gonflait tes voiles grises,
Et t'éloignait du port; Quand tu portais, au sein des batailles sanglantes, Sur tes deux larges flancs, cent-vingt gueules brûlante»
Qui vomissaient la mort?
Quand tes bombes volaient, puis éclataient : les unes Sur les ponts mutilés, les autres dans les hunes
Des vaisseaux ennemis, Et que ces lourds trois-ponts, orgueil de l'Angleterre, Baissaient, pour décider tes canons à se taire,
Leurs pavillons soumis?
Qu'as-tu fait de ces mâts, dont les flèches aiguës Cent fois pendant la nuit, déchirèrent les nues
Qui pèsent sur les mers?
Quas-tu fait des couleurs si noblement rangées, Qui dessinaient sur toi six terribles rangées
Aux rapides éclairs ?
Des cordages sans nombre et des vergues immenses Où tes fils, alignés, entonnaient les romances
De leurs pays lointains :
De ton drapeau criblé qui, sur la brigantine, Serpentait, et laissait vers la voile latine
Flotter ses plis mutins ;
Des voiles, des haubans, des focs triangulaires, Du sillage argenté qui, sur les eaux améres,
Écornait après toi :
De les combats, toujours suivis de la victoire, De toute la splendeur et de toute ta gloire
Qu'as-tu fait, réponds-moi?
Maintenant te voilà. . penché sur le rivage! Échoué sur le sahlc î et la vague sauvage
Sur ton corps délabré Se venge de ces jours où, pendant la tempête, Ta proue aux dents de fer éperonnait sa crête.
Te voilà démembré !
De tous côtés le flot t'assiège sans relâche. Je vois se détacher, sous les coups de la hache,
Tes bordages de bois . . .
Ils brûleront, peut-être, aux chaumières prochaines Qui les virent jadis, grands et robustes chênes,
Ombrager leurs vieux toits.
Colosse î à ton aspect j'ai vu pleurer mon père. Dans ton sein s'écoula sa jeunesse prospère,
Féconde en beaux élans.
11 aime à me conter crue, souvent, pauvre mousse, Sur un fragile pont, il a gratté la mousse
Attachée à tes flancs.
Bieniôt de ce vaisseau qui fouilla les entrailles Des plus lointaines mers, du géant des batailles
Il ne restera rien . . .
Rien qu'un nom admiré dans nos gloires navales Un nom qu'à l'avenir légueront nos annales.
Et ce nom, c'est le tien !
Tombe, tombe sans bonté, ô vieillard centenaire! Après avoir bravé flots, trombe, écueils, tonnerre,
Et furieux autans, Et navires anglais, léopards maritimes Qui, masqués par des caps, dévoraient leurs victimes,
Tu vas braver le temps!