‹ Œuvres (volume 5)Chapitre 6 sur 96 · VI NOTICE · texte numérisé non relu

VI NOTICE

ces, exactes ou inexactes, dont elle est grosse et qu'elle enfante les unes après les autres, la poésie se transforme et s'attiédit. Elle fait comme la croûte du globe : elle perd graduellement sa chaleur. C'est précisément en l'absence du raisonnement qu'elle nait sublime dès son début ; et la poétique, la critique, l'art colligé en principes, qui viennent ensuite, ne peuvent plus atteindre à ce premier essor. « A certaine mesure basse , dit Montaigne , on la peut juger par les préceptes et par art : mais la bonne, la suprême, la divine est au-dessus des règles de la raison. »

Qu'arrivera-t-il donc de nous, société de raisonneurs et de spéculateurs? Tandis que la réflexion , la controverse, la logique froide et sévère, tuant la naïveté, les croyances, les élans passionnés, tariront dans l'esprit ces sources de poésie, un autre phénomène social en viendra dessécher jusqu'au moindre filet dans le cœur. Le confortable nous saisira et nous sensualisera de tout coté. Nous dirons avec le mathématicien : Qu'est-ce que cela prouve ? et avec le spéculateur : Quest-ce que cela rapporte ?

SUR roxcv VII

A part les âmes d'élite, les individualités, qui. dans tous Jes rangs, échappent à ces influences pétrifiantes et gardent toujours de leur chaleur vitale, où sont les masses sociales chez lesquelles se maintiennent le plus les conditions des âges poétiques? Où est , pour ainsi dire, le réservoir, la source profonde et intarissable de la poésie ?

Il y en a deux.

La poésie, si elle était chassée du cabinet de l'érudit par le froid de son atmosphère, ou de la maison du riche par le culte exclusif de la fortune, se réfugierait dans le cœur de la femme ou dans la foule du peuple.

Des diverses qualités qui font grande la poésie, la première et la plus haute, c'est la popularité.

Et je dirais volontiers, imitant une parole sacrée : Voix du peuple ou voix de femme : Voix de poète.

La pensée poétique est donc comme en réserve dans le peuple. Elle s'y couve, elle s'y nourrit, elle s'y transmet.

Ce qui manque au peuple pour la révéler, c'est le signe extérieur, c'est la forme. Mais

Mil NOTICE

qu'il ait une forme à lu^, un vêtement pour son esprit de poisie, cet esprit devient sensible et se produit au dehors. Ainsi, pour ne parler que de la France, vous trouverez une poésie populaire toujours vivante dans la Bretagne, dernière terre de refuge d'une vieille langue gallique perdue partout ailleurs, dans la Provence et dans nos pays du Midi, qui conservent à eux un idiome de formation intermédiaire, auquel il n'a manqué que la fortune pour être langue nationale.

Il y a deux ans, dans un de ces villages du Midi, subsistait encore une banalité de moulins, asservissement féodal échappé à nos révolutions. Le petit village avait thésaurisé, épargné ses revenus, coupé ses bois, amassé enfin une somme nécessaire au rachat. Quelques retards administratifs suspendaient sa libération : avec un peu d'aide, auquel je fus heureux de contribuer, ces retards sont levés : le dernier vestige de servitude est effacé. Grande fête populaire, fête d'enthousiasme au pays. Et là, sur la place publique, plusieurs de ces paysans, descendant de leur montagne, autour du grand feu de joie, apportaient, en leur langue, des

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