CHOEUR DES FLOTS
Majestueuse masse, aux flancs nus, au front large, Combien as-tu bravé de ces noirs ouragans Dont les clameurs pour nous semblent sonner la charge, Et dont le vent nous range en longs escadrons blancs ?
Salut, ô notre roi ! Quand durant la tempête La mer mugit et s'enfle, et le ciel se brunit, D'un bond rapide et sur nous volons sur ta tête, Et nous la couronnons d'écume et de granit.
Souvent ce diadème, aussi blanc que l'albâtre, Semble un casque géant couvrant un noir guerrier ; Et l'on dirait alors que, seul, tu vas combattre Les cieux, les mers, la foudre et l'univers entier.
Parfois, rendant soudain l'illusion complète, L'aigle au regard farouche, au maintien arrogant, En guise de cimier sur ce casque d'athlète Se pose, et l'on dirait le formidable Argant.
Nous t'aimons, sombre roc. N'es-tu pas notre père? Nous vivons devant toi toujours humiliés,
Soit que l'orage sourd sorte de son repaire,
Soit qu'un calme profond nous endorme à tes pieds.
iXous t'offrons en présent de superbes navires Qui, chargé? de trésors, croyaient impunément Traverser, malgré nous, nos souverains empires, A l'aide d'un voile et d'un morceau d'aimant.
C'est toi que nous voyons le premier, quand l"ora,e Du fond de l'horizon nous pousse vers les bords, Et, comme vers le but d'un saint pèlerinage, Nous dirigeons nos pas vers la rive où tu dors.
Tu formes des boudoirs, pour ces amants timides Qui cachent leur bonheur aux regards importuns : Leur barque flotte au gré de nos baisers humides, Et l'amoureuse mer leur verse ses parfums.
Quand le manteau du ciel est tigré d'étincelles, Tu semblés méditer au bruit des longs échos ; Tn vois les gerbes d'or qui suivent les nacelles Quand, fantômes légers, elles rasent les eaux.
Quand notre blanche troupe en hurlant se fracasse Sur les longs pieds, noircis par les siècles vainqueurs, I 16
Tu joins le roulement de ta sauvage basse Aux cris désespérés du vent et des pêcheurs.
Et lorsqu'on bouillonnant, notre écume découle En milliers de flocons sur tes noirâtres flancs, Tu semblés, à travers les vagues et la houle, La tète d'un vieillard couvert de cheveux blancs.
En vain, superbe roc, colosse inébranlable, L'éclair cisèlera des rides sur ton front ; En vain tes pieds de grès seront changés en sable, En vain les ouragans sur toi se briseront :
Tu survivras toujours, pour poser des limites Au terrible élément qui semble envahir tout ; Et quand tous ces rochers, tes chétifs satellites, Disparaîtront, toi seul tu resteras debout !