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Oeuvres

Nous avons jadis soutenu une thèse sur la poésie des prolétaires; jadis, c'est-à-dire il y a un an ou dix-huit mois. Au train dont vont les idées en France, c'est déjà si loin de nous, que je crains fort que personne ne s'en souvienne.

En ce temps'là, quelques prolétaires inspirés, dont les noms ont grandi depuis, Magu le tisserand, Beuzevillele potier d'étain, Savinien Lapointe, cordonnier, enfin dix ou douze poètes-

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ouvriers remarquables, venaient de surgir tout à coup pour partager la gloire déjà acquise à Reboul , le boulanger de Nîmes , et à Jasmin, le célèbre coiffeur gascon. Nous ne rappellerons pas ici Lebreton, Ponty. Durand, Vinçard, Roly, Magen, mademoiselle Carpentier, et plusieurs autres , dont nous nous réservons de parler ailleurs avec l'attention qu'ils méritent. Ce fut une véritable explosion du génie poétique de la France prolétaire ; et ces natures d'exception, dont maître Adam avait été le chef et le père en d'autres temps, devinrent si nombreuses, que force fut de s'écrier : Le Parnasse est envahi ! les illettrés en ont forcé la porte ; et cet audacieux peuple qui ne songeait guère qu'à raser châteaux et bastilles, vient maintenant bâtir des temples aux Muses sur le sol fécondé de son sang et de ses sueurs.

Que le peuple fut poète, nul n'en doutait de bonne foi ; tous les grands artistes étaient sortis de son sein ; et, pour être grand artiste, il faut bien avoir de la grande poésie dans l'àme. Peintres e;t sculpteurs, musiciens et virtuoses, avaient été produits par centaines , et dans tous les siècles, par cette race puissante, foyer iné-

puisable de génie^ de force et de jeunesse morale. IMais les professions manuelles, conduisant naturellement au développement du génie spécial dont ces professions sont le point de départ, le peuple n'avait guère produit que des artistes^ mot presque synonyme autrefois de celui d'artisan. Le domaine de la littérature, le roman, la versification étaient restés aux mains des classes nobles, riches, érudites. Le peuple avait ses chants et ses légendes, empreints souvent d'un génie incontestable, mais enveloppés de formes si barbares, que le bel-esprit des hautes classes s'en détournait avec mépris, et ne daignait pas y voir l'étincelle jaillissant du caillou. La forme épurée , la connaissance exquise de la langue^ l'usage facile des règles de la versification, semblaient généralement inaccessibles à cette race qui ne savait pas lire, écrire encore moins.

Depuis la Révolution , l'instruction s'étant répandue davantage, les enfants du pauvre ont pu comprendre et goûter la poésie soumise à des règles sévères. Béranger fut le premier et le plus étonnant prodige de cette initiation du peuple. A son tour, il fut initiateur ;'et ses chants

admirables, grâce à leur forme heureuse, con cise et facile, passant dan^ toutes les bouches, éveillèrent tous les esprits, embrasèrent toutes les âmes. Les chants énergiques et sauvages des compagnons s'adoucirent, les couplets obscènes des régiments firent place à des hymnes patriotiques; la fille du peuple les porta de l'atelier à la mansarde ; toute la France sut Béranger par cœur ; et si les classes lettrées ont apprécié plus catégoriquement les beautés de son ceuvre, c'est toujours dans le peuple que la grandeur de son sentiment et le charme de sa forme lyrique ont éveillé le plus d'enthousiasme et d'émulation. C'est là qu'est le plus utile, le plus durable, le plus glorieux succès du grand chansonnier de la France révolutionnaire.

Mais faire des vers comme Béranger n'était pas donné à tous. Ce ne fut même, littéralement parlant, l'héritage d'aucun. On ne refait pas les œuvres individuelles du génie, mais chacun en profite pour féconder et développer sa propre individualité. Vinrent les poètes de l'école moderne, avec leur grandeur et leurs défauts ; ils n'avaient pas travaillé pour le peuple^

ils n'en furent pas compris d'abord. Tandis qu'une ode de Béranger, à peine échappée de son cerveau, avait volé de bouche en bouche^ les grands vers romantiques, durs à chanter et difficiles à retenir^ restèrent longtemps dans les régions de la bourgeoisie lettrée. Les quelques poètes prolétaires remarquables qui surgirent de 1830 à 1848^ Reboul, Hégésippe Moreau^ s'inspirèrent d'eux-mêmes^ de Béranger encore ou de M. de Lamartine, dont la forme lyrique avait, dans sa suavité, plus de chances que les autres innovations pour devenir populaire.

Et puis, tout d'un coup, dix, quinze^ vingt et trente poètes-ouvriers se sont mis à écrire et à chanter sur tous les points de la France et jusque dans les tristes rues de Paris. On s'étonna du premier et du second ; et puis il en vint tant qu'on ne les compta plus, et que certaines gens, ennemis, non du peuple, mais du changement, et par conséquent du progrès, par nature et par position, se bouchèrent les oreilles, en décrétant que celct devait faire de mauvais poètes ou de mauvais ouvriers. Les journaux conservateurs dénigrèrent surtout certaine

pléiade prolétaire que M. Oliiide Rodrigue eut le courage de faire connaître, en publiant un Tolume de poésies d'ouvriers^ sous le titre un peu ambitieux, mais juste au fond, de Poésiessociales,

Sans doute ces chants prolétaires n'étaient pas exempts de défauts ; l'inexpérience s'y faisait sentir; une certaine rudesse d'expression, énergique stigmate de l'indignation populaire, y paraissait souvent, et révoltait à bon droit les nerfs délicats de l'élégante critique. Mais la bourgeoisie ne s'en émut pas autant que le lui conseillaient ses lettrés. Bon nombre de bourgeois avouèrent naïvement qu'ils n'eussent pas fait si bien ; et se rappelant les habitudes et le langage de leur enfance, cette classe, récemment émancipée , qui n'est pas toute corrompue, ne se joignit pas à la presse aristocratique pour conspuer les pauvres poètes de l'échoppe et de l'atelier. Leur livre passa donc, sans faire grand bruit, à travers la cohue élégante des livres nouveaux; et les in-octaro satinés de la quinzaine, qui virent le jour en cette compagnie, ne se fermèrent pas d'horreur au contact de ces muses un peu viriles, un peu

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filles de Piébecca. On n'osa pas trop les regarder en face; le beau monde n'en parla guère, et le peuple seul s'émut de cet événement littéraire.

Cependant l'esprit conservateur était si peu sûr de lui-même en celte circonstance, si peu fixé sur le rule délicat et scabreux qu'il avait h jouer avec Vinvasion.) qu'on vit presqu'à la même époque la Revue des Deux-Mondes^ qui avait fort dénigré la phalange des poètes prolétaires, publier un article fort bien fait et fort élogieux sur le poète Jasmin. Plus tard, Jasmin fut admis à l'honneur de réciter ses vers devant la famille royale, et il en reçut de grands compliments et de petits cadeaux. D'un autre coté, Magu recevait du ministère une rente de 200 fr., et le ministre de l'instruction pubhque faisait parvenir une petite bibliothèque h Poney le maçon. Sa Majesté Louis-Philippe daignait saluer Durand, le menuisier de Fontainebleau, lorsqu'elle passait devant sa boutique. Enfin on voulait bien donner du pain et des éloges aux poètes plébéiens, mais on voulait que leur gloire ne prît pas son vol trop loin du clocher natal ; on ne voulait pas que la

presse indépendante se mêlât de les signaler à la bienveillance d'un public plus étendu. On désirait surtout, on espérait peut-être, en leur distribuant quelques aumônes et quelques flatteries^ qu'ils ne s'aviseraient pas de chanter la liberté et la fraternité. Ces bons poètes naïfs et probes ne se mêlaient point de politique ; ils continuèrent à chanter le peuple, à demander pour lui, avec plus ou moins de vigueur et d'impatience, du pain et de l'instruction... C'est ce qu'ils venaient d'obtenir pour eux, c'est ce qu'ils ne pouvaient pas obtenir pour leurs frères.

Ceci est l'historique des petites émotions que souleva dans le monde littéraire et administratif l'apparition de ces poètes-artisans ; débats éphémères qui furent oubliés avant d'avoir reçu une conclusion, ainsi que tous les événements quotidiens dont s'alimente et regorge la presse parisienne.

Heureusement la province est moins oublieuse et moins blasée que la capitale. Chaque ville, chaque département resta fidèle à l'humble ouvrier qui lui avait donné du plaisir et de la gloire. Rouen continua à être fière de son

potier d'étain et de son calicotier ; le département de Seine-et-Marne^ de son tisserand ; Nevers, de son tailleur; Fontainebleau, de son menuisier; Agen, de ses deux coiffeurs ; Nîmes, de son boulanger; Dijon, de sa couturière; — Toulon, de son maçon, et ainsi des autres; car la liste en serait longue, et chaque année y ajoute de nouveaux noms. La province montre en ceci son bon sens et sa force morale. Tandis que Paris lui enlève tous ses autres produits intellectuels^ ses penseurs et ses écrivains de la classe bourgeoise, ses acteurs, ses musiciens, ses sculpteurs et ses peintres, au moins ses poètes de la classe laborieuse lui restent et trouvent sur leur sol natal leur succès et leur récompense. Ils y trouvent aussi leur inspiration ; et comme la province ne leur est point ingrate, ils ne sont pas ingrats envers elle ; ils lui versent le charme de leur poésie^ en même temps qu'ils lui offrent les services de leur industrie. Doublement utiles, ils sont doublement aimés et récompensés. A Paris , où si peu d'élus se font jour parmi la foule, on n'entend que des plaintes et des malédictions planer sur ce chœur de poètes méconnus que chaque an-

née voit naître et mourir sur l'arène littéraire. Combien de noms sont proclamés chaque année, chaque mois, chaque semaine, dans les réclames et dans les annonces de la librairie ! Combien aspirent vainement à ces inutiles et dangereux honneurs! Autant de noms que l'oubli dévore en un jour, ou que l'obscurité engloutit à jamais.

Dans les provinces il en est tout autrement : le poète de la localité est l'objet d'un culte ; toutes les classes applaudissent à son triomphe, tous les voyageurs lui portent leur tribut; toutes les mémoires retiennent ses chants. Chaque citoyen est généreusement fier de la gloh'e du poète son compatriote; et comme tous ces poètes sont des prolétaires, vu que dans les autres classes on méprise l'ovation locale, aimant mieux échouer à Paris que léguer chez soi, il en résulte qu'aux hommes du peuple seuls appartient le noble rôle de régénérer la vie intellectuelle sur toi;s les points de la France. Ils y sont les gardiens du feu sacré, longtemps assoupi^ qu'ils viennent enfin de réveiller. Gloire à ces bardes prolétaires ! hon-

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neur aux sympathies locales qui leur prodiguent cette gloire méritée !

Elle est donc très grande^ beaucoup plus grande qu'on ne le pense à Paris, cette mission des poètes-ouvriers. Qu'ils ne s'en dégoûtent poi'it, et qu'ils ne la croient jamais au-dessous de leur génie ! N'eussent-ils rien de mieux à faire que d'initier leurs compatriotes des classes pauvres à la beauté des formes du langage, ce serait encore un rôle très élevé. Mais ils font plus, car ils sentent que le peuple a plus à faire. Le peuple est l'initiateur providentiel, fatal, nécessaire et prochain^ aux principes d'égalité contre lesquels le vieux monde lutte encore. Lui seul est le dépositaire du feu sacré qui doit réchauffer et renouveler, par la conviction et Tenthousiasme, cette société malade et mourante d'inégalité. Le peuple est virtuellement^ depuis la naissance des sociétés^ le Messie promis aux nations. C'est lui qui accomplit et doit continuer l'œuvre du Christ, cette voix du ciel descendue dans le sein d'un prolétaire, ce Verbe divin qui sortit de Tatelier d'un pauvre charpentier pour éclairer le monde et prophétiser le royaume des cieux^ c'est-à-

dire le règne de la fraternité parmi les hommes. Ce n'était pas dans la poitrine ambitieuse d'un proconsul romain^ ni dans le sein desséché d'un docteur juif, que cette pensée de Dieu pouvait s'incarner. Elle passa de l'âme du prolétaire Jésus dans l'âme des prolétaires de son école. De pauvres travailleurs la répandirent sur le monde, et leur génie fut inspiré d'en haut pour la féconder et l'expliquer. Ou l'avenir du monde est brisé et la race humaine fuiie^ ou bien un avenir prochain nous réserve quelque miracle de ce genre. Les scribes et les pharisiens d'aujourd'hui n'ont pas plus l'inspiration divine que ne l'avaient ceux de l'antique Judée. Les administrateurs des provinces de France ne sont pas plus animés de l'esprit saint que les préteurs de l'empire romain ne l'étaient au temps de la révélation évangélique ; et comme Dilate, ils ne savent plus que se laver les mains de toutes les iniquités sociales dont ils ne peuvent contenir le débordement. Les docteurs de la loi n'ont plus à interpréter qu'une loi inique, à laquelle leurs sophismes ne peuvent rendre la vie. Les heureux de la terre, les privilégiés de l'inégalité, eussent-ils

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rintention d'alléger la misère publique, qui les menace d'une guerre d'extermination, ne trouveront pas dans les suggestions de la peur l'inspiration divine, qui seule peut résoudre les problèmes réputés insolubles. La prudence^ le remords ou la crainte, n'enfantent que des palliatifs; et un moment vient, dans la vie des sociétés, où tous les palliatifs sont insuffisants, par conséquent impuissants. L'enthousiasme de la foi improvise seul les grands dénoùments de l'histoire ; et si le peuple n'a pas encore vu la lumière embraser ses masses compactes, du moins il aperçoit sur les son^mités où montent ses pensées, et il voit par les yeux de ses poètes et de ses philosophes (car il en a aussi) les lueurs qui pointent à l'horizon. Sans qu'il soit besoin de devancer la marche du temps pour lui attribuer un génie et des vertus encore impossibles à tous, le peuple a en lui les éléments naturels et vivaces qui conduisent aux grandes inspirations politiques, aux grandes révélations religieuses : c'est tout un dans l'avenir ! Il a le profond sentiment de sa dignité méconnue. Tanière souffrance de son orgueil bl-^ssé; c'est l'indignation, et l'indignation fondée enfante la

force liéroï(]ue. Il a les atroces douceurs de la misère, qui éveillent dans chaque être infortuné une pitié déchirante, une tendre sympathie pour les maux de tous; c'est la commisération, et la commisération bien sentie conduit à la charité brûlante. Il a la libo'té d'esprit (dangereuse pour les gouvernements), à laquelle le condamne l'absence de droits politiques ; et cette oisiveté politique engendre les rêves profonds^ l'aspiration continuelle et dévorante d'un idéal de société, idéal que ne satisfait en rien et qu'irrite amèrement au contraire l'œuvre égoïste et puérile de ses législateurs privilégiés, de ses prétendus représentants. Cette aspiration, c'est la méditation qui commence, c'est la révélation qui s'approche. Oui^ le Christ va naitre ; oui, Jésus va tenir ses promesses et revenir parmi nous ; et ces poètes prolétaires, qui ne font que surgir, vont bientôt nous le prophétiser^ comme Jean-Baptiste et d'autres, avant lui, avaient annoncé la venue du Sauveur. Ce Sauveur s'incarnera -t- 1 dans un homme, ou dans plusieurs^ ou dans tous spontanément ? S'appellera-t-il encore le Messie, ou s'appellera-t-il million^ comme s'exprime Je

poète Mickiewicz ? Peu importe ! ce n'est pas une question à résoudre aujourd'hui ; mais il est évident que l'esprit du peuple enfantera une grande religion sociale^ laquelle ne peut pas sortir directement des classes qui ne souffrent pas, qui n'aspirent pas^ qui ne réclament pas avec la même énergie.

Ce n'est pas à dire que ces classes opprimantes, malheureuses aussi par l'inégalité et les monstruosités qui en résultent, ne cherchent pas la pensée du salut^ et n'aideront pas, dans un temps donné, à la réaliser. Mais maintenant elles ne sont pas sur la voie ; elles ne cherchent pas avec assez d'ardeur, elles n'ont point la lumière, elles ne peuvent pas l'avoir : elles ne souffrent pas assez pour cela. Elles ont des mo„ tifs personnels erronés de craindre d'une révolution plus de maux qu'elles n'en connaissent. Elles iront donc ainsi dans les ténèbres, cherchant mal, ne trouvant pas, recevant tout au plus, et peut-être à contre- cœur, la lumière du peuple en acquiesçant pacifiquement, j'aime aie croire, mais sans enthousiasme et sans joie, aux nécessités de l'avenir. Telles sont les probabilités que déroule à nos yeux la logique des

causes, et il n'est pas besoin de se faire de grandes illusions poar les apprécier et les signaler.

Et cependant, nous dit-on, il y a plus de talent et de savoir dans la bourgeoisie que dans ie peuple. Elle est encore dépositaire des trésors de la science politique ; Tintelligence est chez elle à l'état de développement ii il mité, tandis que dans le peuple elle est encore enveloppée des langes de l'enfance. Que cette ignorance des classes pauvres soit ou non le résultat des lois d'inégalité et des systèmes personnels dos gouvernements, il faut bien la reconnaître, nous crie-t-on, il faut bien en tenir compte; longtemps encore^ ce sont les propres expressions de la presse conservatrice, la. classe bourgeoise est destinée à initier au progrès les classes inférieures !

Telle est la prétention de la bouigeoisie régnante , tel est, au reste^ le langage d'une portion de la bourgeoisie démocratique, du parti qu'on appelle l'opposition. Et dans la bouche de ces derniers, le doute est sincère: il n'est point dicté, j'aime à le croire, par l'ambition hypocrite de régner un jour à la place de la

bourgeoisie monarchique : il est inspiré par une impatience généreuse de l'avenir, par une douleur vraie des maux présents. Certains hommes du peuple, parmi les meilleurs et les plus intelligents, partagent aussi cette erreur, à la vue des préjugés et des vices qui régnent encore parmi leurs frères- Ils pleurent sur les égarements que le malheur f)roduits, sur la dégradation attachée forcément à la misère. Ils ne peuvent encore toucher du doigt des progrès assez marqués, assez généraux dans le peuple, pour croire que l'heure de son émancipation soit prochaine : « Ils ont encore grand besoin de guides, disent-ils, ces enfants qui ne connaissent pas leur propre chemin. Il faut que d'autres yeux voient pour eux ; ces aveugles se briseraient contre les écueils ! » Ainsi, d'une part, les conservateurs s'arrogent fièrement le droit de conduire le peuple où ils veulent, fût-ce dans l'abîme;* de l'autre, les démocrates sincères mais craintifs attribuent dans les destinées du peuple une importance exagérée au parti de l'opposition groupé selon les nécessités constitutionnelles^ c'est-à-dire composé de bourgeois moins riches et plus humains que les autres .

Que ces derniers aient infiniment plus de cœur et d'intelligence que les privilégiés' du monopole, nous n'en doutons aucunement ; que ce parti de roppositioji soit généralement composé d'hommes éclairés, courageux et sincères, nous aimons à le proclamer ; qu'il y ait même de hautes lumières dans les régions heureuses de la société, de grandes âmes qui ont une vue prophétique de» l'avenir, nous en sommes intimement persuadé ; mais ces dernières individualités généreuses et puissantes sont des exceptions, et, comme on le dit proverbialement, servent à confirmer la règle. On peut dire de l'opposition bourgeoise en général qu'elle a encore une grande valeur morale pour le présent^ puisqu'elle seule peut et veut quelque chose pour amener par les moyens constitutionnels l'émancipation du peuple, mais qu'elle n'a plus une grande valeur politique et sociale ; car le système constitutionnel est précisément bâti tout exprès, et le plus prudemment possible, pour lui oter tous ses moyens d'action sur le gouvernement du pays et presque tous ses moyens d'action sur le peuple. Aussi chaque jour amène-t-il une indifférence

plus profonde et plus fâcheuse entre le peuple et cette opposition qui lui a promis plus qu'elle ne pouvait tenir. Mécontente des mécontentements qu'elle inspire^ blessée et irritée de la méfiance qu'elle a rencontrée, elle-même commence à ne plus croire au peuple et à désespérer de son prochain avènement.

Sans railler l'insuffisance involontaire et douloureuse de ces hommes respectables, sans douter d'3 leur dévouement, obscurci seulement en apparence par une funeste période de scepticisme et de découragement, la voix du peuple pourrait leur crier comme celle de Jésus sur le lac de Génézareth : c( Pourquoi avezvous douté de moi, ô hommes de peu de foi? En moi est la source cachée, mais large et frémissante, de l'enthousiasme que voas n'avez plus ; en moi est la force calme et patiente dont vous ne pouvez pas sentir l'étreinte ; en moi fermente l'avenir auquel vous ne croyez pas. ))

Allons, poètes prolétaires, à l'œuvre ! répondez^ accordez vos lyres ; car vous parlez encore de la lyre sans crainte de passer pour classiques, et vous avez bien raison. Chantez vos

hymnes de vérité, dites vos paroles de conviction à ces amis dont le cœur vous appelle, à ces démocrates de la bourgeoisie qui, pour la plupart, sont nés parmi vous, et dont aucun ne peut chercher bien loin dans la nuit des temps l'heure où sa tige s'écarta de la souche populaire. Le même sang coule dans vos veines, les intérêts seuls vous divisent en apparence. Trouvez-la donc cette loi religieuse^ sociale et politique, qui réunira tous les intérêts en un seul, et qui mêlera de nouveau le sang de toutes les races dans une seule famille. Et si vous ne la trouvez pas aujourd'hui, cette loi sublime de l'avenir, si le secret de Dieu ne veut pas encore descendre de son sein dans le vôtre, ne cessez pas de l'annoncer; car votre mission est prophétique, et quand tout, au-dessus de vous, semble vouloir désespérer de vous, ne désespérez pas de vous-mêmes. Il me semble que vous devez déjà sentir dans vos larges poitrines ce tressaillement mystérieux auquel les mères reconnaissent, au milieu de la joie et de la souffrance, la présence bien-aimée de l'enfant de leurs entrailles. Oui, le secret de Dieu, ce que, dans notre langue prosaïque, nous ap-

l)c]ons nujourcrhui la solution du problème social, gronde sourdement dans vos seins oppressés. C'est vous qui Fenfanterez cette Sagesse divine qui sortira de vos fronts armée de toutes pièces comme l'antique Pallas; c'est vous, ou les fils qui grandissent autour de vous, ou les frères que vos chants exaltent; c'est vous tous, ce sont vos amis réunis à la veillée, ce sont vos filles et vos femmes qui rêvent, la tête penchée, en travaillant et en vous écoutant, qui feront descendre le Messie sur la terre, non pas en fabriquant, chacun de son coté, quelque savante et ingénieuse mécanique sociale, mais en produisant à vous tous le grand moyen (la vertu, la foi,) sans lequel toutes les théories sont creuses et tous les systèmes inapplicables. N'espérez pas que les hommes d'Etat, les publicistes, les économistes, les orateurs, trouvent dans leur système constitutionnel des modifications assez habiles pour vous donner la lumière et la force, comme Dieu, suivant les quiétistes, donne la grâce aux béats, même à ceux qui ne la cherchent ni ne la désirent. Il faut que vous demandiez à Dieu la vérité, et à vous-mêmes l'amour et la vertu

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nécessaires pour en suivre les inspirations. Quand vous en serez là, soyez sûrs que les réformes sociales s'accompliront pour ainsi dire d'elles-mêmes, que vos ennemis seront impuissants pour vous les refuser, qu'ils ne l'essaieront même pas; tandis que vos amis, ces hommes de l'opposition, qui ne peuvent rien ou presque rien aujourd'hui; inspirés alors et enflammés par vous, trouveront facilement ces moyens politiques qui doivent vous faire asseoir tous ensemble au banquet de l'égahté.

Mais on dit que ce sera si long cette éclosîon du germe divin dans vos âmes ! on dit que vous êtes si loin de savoir vous servir de la force sans en abuser ! on dit qu'il faudra tant de siècles avant que vous n'ayez plus besoin d'être conseillés et conduits par les classes aujourd'hui réputées supérieures! Le croyez-vous? moi, je ne le crois pas, et vous ne devez pas le croire. Il me semble que votre cœur bat dans ma poitrine, et je sens bien qu'il a des pulsations si fortes et si rapides^ que l'aiguille des heures a peine à le suivre sur le cadran du siècle.

Non, non^ le jour du Seigneur n'est pas si

loin qu'on vous le dit; n'en croyez pas les apparences sinistres et passagères. L'âme voit dans l'avenir, les yeux n'y voient pas. Ne vous laissez glacer d'efTroi ni par les vices d'en haut ni par ceux d'en bas. Le mal tend à disparaître de la terre, et il ne faut pas tant de travail qu'on se l'imagine pour le mettre en fuite. Un jour d'enthousiasme divin, un élan de charité fraternelle, suffisent pour faire crouler l'œuvre des siècles maudits. L'Evangile se produisit dans l'ombre : il marcha inaperçu dans la poussière des chemins. Il lui fallut, à la vérité^ des siècles pour se produire au jour ; mais vous savez bien que la loi des temps n'a pas une marche régulière. A certaines époques de la vie des nations, un siècle est parcouru dans une heure ; et quand l'humanité a péniblement accompli son œuvre préparatoire, elle se précipite, et fait son étape en moins de temps qu'il ne lui en a fallu pour se lever et se mettre en marche.

Voyez, poètes plébéiens, chantres prophétiques des villes et des campagnes, quel mystère s'est accompli en vous-mêmes depuis si peu de jours que l'inspiration s'est révélée à vous !

Qui VOUS a fait ce que vous êtes, vous qui avez à peine appris à lire, et que rien ne destinait aux émotions de la pensée? Quel dieu vous a soufflé le don de rendre vos sentiments et vos idées dans cette langue épurée que vos pères ne comprenaient pas, et que nul ne vous a enseigné'e? Quelques semaines, quelques mois tout au plus, sur les bancs d'une école élémentaire, ont suffi pour vous faire deviner cet art poétique^ ces richesses du langage, ces combinaisons recherchées de la pensée, ces jeux de l'imagination qui constituent le talent d'écrire et que, dans les classes lettrées, on apprend si longuement, si péniblement. N'y at-il pas là une sorte de miracle que vous-mêmes ne sauriez pas nous expliquer? Cette subite préoccupation des choses les plus élevées, et ce don de les exprimer sous la forme la plus exquise, accordés simultanément à un nombre chaque jour croissant de prolétaires voués aux plus humbles professions manuelles, n'est-ce pas un des signes précurseurs de quelque grande révolution dans l'esprit humain? Non, ce n'est pas sans dessein que la Providence délie ainsi tout-à-coup les langues condamnées

jusqu'ici à bégayer la poésie. Elle avait donné toujours cette faveur, comme la récompense des studieuses éducations, à des natures rêveuses, délicates^ vouées à l'oisiveté du corps, aux patients labeurs de l'esprit. Il semblât que le poète dût être une ame essentiellement contemplative, qu'il dût avoir, au moins à ses heures d'inspiration, une existence errante et solitaire, qu'il eût besoin de recueillement et de silence pour fixer les images délicates et fugitives de ses magiques tableaux. Et voilà que des hommes cloués à un travail abrutissant, des hommes de peine, comme on les appelle, de robustes ouvriers à la main de fer, à la voix tonnante, se mettent à rêver au bruit de l'enclume et du marteau, au cri de la scie et du métier, dans le tumulte du chantier ou dans l'air fétide de l'échoppe, des chants purs et suaves, des formes exquises, des sentiments subUmes ! Oh ! qu'ils durent en être étonnés, ceux qui ne comprennent pas la dignité de riiomme et les desseins de Dieu sur le peuple ! et que nous devons en être reconnaissants, nous qui attendions avec impatience cette conséquence de la logique divine, cette manifesta-

tien prophétique de la virilité populaire î Nous ne savons rien encore des combinaisons politiques qui vont amener Taffrancliissement des prolétaires; mais nous savons déjà quels droits divins le peuple saura bientôt faire valoir pour être affranchi. Et nous faisons mieux que de le savoir, nous le sentons. L'air autour de nous est embrasé de cette vérité comme de rapproche d'un soleil nouveau ; elle nous embrase nous-mêmes. Elle nous embraserait tous, si, parmi nous, quelques-uns n'étaient tombés en paralysie, si d'autres ne s'étaient couverts d'une cuirasse. Mais ceux qui se portent bien sentent ce feu d'une vie nouvelle circuler dans leurs veines.

Un des prodiges les plus frappants^ parmi toutes ces prodigieuses innéltés récemment signalées dans le peuple, c'est le génie poétique de Charles Poncy^ ouvrier maçon de vingt-deux ans, qui manie, à Toulon, en ce moment, avec une égale aisance, avec une égale ardeur, la truelle et la plume. Un premier volume de vers de ce jeune homme a déjà paru en 1842, précédé d'une notice et publié par les soins de M. Ortolan. Ce premier recueil annonçait des

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facultés éminentes ; elles se sont rnpidement développées avec une largeur, une énergie que les lecteurs apprécieront. L'année dernière, la Revue i}i dépendante a publié une nouvelle pièce de vers de Ponc}^, adressée à Bérarger, qui marquait, entre ses premiers essais et ceux que nous publions aujourd'hui, une phase de progrès bien remarquable. Béranger en jugea ainsi, et lui répondit la lettre touchante et noble que voici :

« Mon jeune confrère, combien je suis touché de l'honneur que me fait la belle ode que vous m'adressez ! Yolre recueil, que j'ai lu avec une scrupuleuse attention, contient d'excellents morceaux, et il n'y en a pas qui n'ait causé ma surprise. Eh bien ! je ne sais si votre nouvelle ode n*est pas supéiieure à toutes ses aînées. C'est l'avis de plusieurs bons juges à qui je l'ai fait voir avec un sentiment d'orgueil, entre autres de notre vénérable La Mennais, qui, par Arago, a eu un des premiers la révélation do votre mérite poétique. Tous ont admiré le travail facile et élégant de votre versification chaude et colorée. Mais, vous le dirai-je? dfjà habitué à ce qu'il y a de remarqi ab!e, de surprenant même c'ans votre talent éclos si loin c'e tous les centres liltéraires, ce qui m'a ravi Cans vos strophes,

c'est l'expression des choses Jes plus familières ele votre vie laborieuse, mêlée aux plus nobles et aux plus généreux sentiments, et tout cela sans recherche aucune, sans ambition de pensée ni de style.

« Ne croyez pas, mon jeune ami, que je veuille ici vous payer en éloges les éloges que vous me prodiguez, quoiqu'ils soient de ceux qui me touchent davantage. Non, je vous parle sincèrement, comme mon caractère doit vous en répondre ; seulement je me laisse peutêtre un peu entraîner par l'espérance du bel avenir que j'entrevois pour vous et auquel vous atteindrez sans doule .si rien ne vient altérer votre heureux instinct, et si vous pouvez vous entourer d'amis sévères et éclairés.

« Je ne rime plus pour le public ; mais je rime encore pour moi des chants qu'il n'aura qu'à ma mort. Or, je viens d'adresser ma chanson aux ouvriers poètes, et vous jugez si j'ai dû penser à vous. Dans un des couplets, je les engage à rester fidèles à leurs outils. Se faire de la littérature un poste pour déserter son métier, c'est faire croire qu'on méprise la classe dans laquelle on est né, c'est ne plus vouloir être peuple; et ce peuple, comment le relèvera-t-on si, dès qu'on s'en distingue par quelque rare talent, on i^e hcàte de s'en séparer ? Si cela vous est possible, mon enfant, restez maçon, sans rien négliger pour devenir grand poète. Sachez que toute ma vie j'ai regretté d'avoir été forcé

par mes parents de quitter la profession d'imprimeur ; cet état eût assuré mon indépendance, et il faut être indépendant pour être poêle. En vous parlant ainsi, je me mets au nombre de ces amis que je vous recommande de rechercher. Je ne pense pas que cela vous fasse peine ; moi, je m'en fais honneur.

<' A vous de tout cœur. »

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