‹ ŒuvresChapitre 2 sur 72 · BÉRANGER · texte numérisé non relu

BÉRANGER

Passy, 19 août 1842.

Nous joindrons à ce précieux certificat de Béranger les fragments d'une lettre que M. Arago adressait à la Revue indépendante, en 1841^ pour lui recommander les poésies de Poney :

« Voici les vers dont je vous ai parlé ; je les reçus fan dernier des mains de leur auteur, M. Poney, jeune ouvrier maçon de Toulon. Si vous jugez que je ne m'abuse pas en fondant d'assez grandes espérances sur ces premiers essais, je pourrai vous communiquer d'autre.? pièces. M. Poney, je m'empresse de vous en avertir; n'a jamais suivi les cours d'aucun collég»^ ; il a seulo- II 3

ment fréquenté pendant quelques mois l'excellenle école primaire de Toulon. Le catalogue de sa bibliollièque ne sera pas long : elle se compose de deux tragédies de Racine, des Fables de La Fontaine et du Magasin pittoresque.

« Dans quelque direction qu'on porte ses regards, on est frappé du mouvement intellectuel qui s'opère au sein de la classe ouvrière. Pour ne parler ici que de poésie, la France avait déjà remarqué les vers du boulanger de Nîmes, du perruquier d'Agen, du menuisier de Fontainebleau, du tisserand de Lisy-sur-Ourcq, du calicotier de Rouen, du cordonnier de Paris, de la couturière de Dijon.

* Le jeune maçon de Toulon ne déparera pas, j'espère, cette intéressante pléiade.

« Ce sont là des signes précurseurs et infaillibles d'une émancipation politique prochaine, contre laquelle de prétendus hommes d'Etat roidiront vainement .leurs petits bras. »

A la rapide analyse de cette vie de poète, tracée par M. Arago, nous ajouterons celle que M. Ortolan a donnée dans la préface du premier volume des Marines de Poney; elle n'est pas plus longue que l'autre. La vie de Poney

est une courte journée; mais elle est déjà bien remplie :

tf Pauvre enfant , venu à de pauvres parents (en 1821). Jusqu'à neuf ans, la vie de la rue ou des champs; ou bien gardé avec des enfants de son âge, en petit troupeau, au prix de 1 franc par mois pour chaque têle.

« A neuf ans, la vie de travail qui commence ,* manœuvre au service des maçons.

" Puis, au temps de la première communion, un essai d'ajiparïtion à l'école mutuelle, suivi d'un an et demi d'études chez les frères de la doctrine chrétienne ' plus tard, quelques mois à l'école communale supérieure. De là, revenu au plâtre pour toujours. »

Quelques mo's à l'école primaire, les leçons des frères ignorantins, c'est peu ; et pourtant c'est mieux que rien. Dans un temps où les progrès eussent pu être si rapides, où la révolution de Juillet les avait si bien préparés, où le peuple en eût si bien profité, c'est peu, je le répète^ pour l'éducation du pauvre que l'école primaire, trop chère d'ailleurs pour être suivie longtemps, et forcément remplacée bientôt par

récole ignorantine. Ainsi, attribuer principalement au bienfait des écoles primaires ce développement général de l'intelligence dans le peuple et ces exemples frappants de sa puissance morale, serait s'abuser étrangement. Le peuple a marché avec les moyens créés par le gouvernement et malgré l'insuffisance déplorable de ces moyens. Qu'eût-ce donc été si les moyens avaient été proportionnés aux aptitudes ? Le gouvernement se le demande peut-être avec effroi; nous nous le demandons avec tristesse^ car les gouvernements doivent compte à Dieu du temps perdu pour l'éducation des peuples.

Mais ce n'est pas ici le cas de nous affliger. Il est des organisations prédestinées, si vigoureuses et si impressionnables, que tout leur est bon, tout les aide dans leur marche brûlante. Celle de Poney est de ce nombre. D'ailleurs, une source d'instruction quelle gouvernement n'a ni créée ni favorisée fut mise à sa portée. Le Magasin pittoresque fut son cours d'étude, son école amusante, variée et quasi-gratuite. Il y puisa la notion de la grandeur de l'univers et de ses merveilles, de l'hiî^loire du monde et

de ses enseignements ; et cette notion élémentaire, aidée de la seconde vue du génie, devint chez lui une véritable divination poétique. Qu'on parcoure ses vers, on y verra que ce jeune ouvrier, occupé tout le jour à construire ou à renverser des maisons, a parcouru le monde et les temps sur les ailes de son imagination, et qu'il en a senti les beautés et les horreurs en grand artiste, en vrai poète. Il décrit les glaciers de la Suisse, les dolmens de la Bretagne, les rivages de la Grèce, les forêts vierges du Nouveau- Monde, les phénomènes des mers polaires, etle tout de main de maître. Dévoré du besoin de tout voir, il n'a rien vu que dans ses rêves ; son plus long voyage a été de Toulon à Marseille. Et c'est heureux pour lui peut-être, car la poésie descriptive, dans laquelle il brille, eût peut-être absorbé trop de ses facultés. Les enchantements de la vision, l'enivrement continuel de scènes variées de la nature, l'eussent détourné de la méditation, de l'aspiration religieuse^ des joies et des douleurs de la famille, des profondes leçons de la misère et du travail, de la pitié fraternelle, des lectures sérieuses qu'il commence à faire

et à comprendre, de la vie de sentiment et de réflexion, en un mot : nous eussions eu seulement un poète pittoresque, et nous avons un poète complet. Il est bon que la vie se révèle au poète sous tous ses aspects enchanteurs ou cruels ; il est nécessaire que le poète soit homme avant tout.

En restant fidèle au genre descriptif, qui est une des faces les plus riches et les plus vigoureuses de son talent, Poney a su faire planer sur tous ses tableaux une idée forte et une émotion profonde. Dans son premier recueil, qu'il appelle déjà les essais de sa jeunesse, on ne sentait pas toujours assez, sous ce miroir ardent et limpide de sa description, la vie intime et mâle du poète. La pensée a grandi chez lui depuis; et le talent, en s'épurant, en devenant un peu plus sobre, n'a rien perdu, n'a pas encore assez perdu peut-être de sa fougue et de sa prodigalité. Ses tableaux sont parfois encore trop éblouissants ; et, dans certaines pièces, écloses sans aucun doute sous le prisme éclatant de l'école romantique, il y a encore débauche de puissance, excès de couleurs et de détails. L'ensemble y perd, la syn-

thèse en est raoins saisissante; et c'est grand dommage, car cette synthèse est toujours dans la pensée forte et sérieuse de Poney. Nous lui conseillons donc encore plus d'efforts sur luimême pour arriver à la sobriété. Mais nous serions bien surpris si une telle imagination avait déjà perdu, à vingt-deux ans, cette exubérance magnifique qui signale le début des maîtres. Pour que la maturité du talent ait assez d'ampleur, il faut que sa jeunesse en ait eu de trop. Heureux défaut que je souhaite à tous les jeunes poètes, et que, dans leur intérêt, je ne leur conseillerais pas de railler !

Au reste, il y aurait pédantisme à s'arrêter plus longtemps sur ces critiques. Malgré tout notre désir d'être sévère envers ce noble enfant, comme on doit Têtre envers tous ceux dont on a le droit d'attendre et d'exiger beaucoup, nous sommes réduits au silence par les ressources étonnantes de son talent naturel. Ainsi les poètes qui le liront avec l'attention dont il est digne, remarqueront cette facile puissance qui lui fait racheter souvent le défaut de proportion de son œuvre par un trait final d'une netteté et d'une concision heureuses. Dans

la pièce intitulée aurore boréale^ étourdissante description d'une image toute matérielle, la dernière strophe résume en quelques vers, avec une élévation et une précision remarquables, la pensée jusque là inaperçue et comme perdue dans la splendeur du spectacle. Si notre poète a quelquefois, à son insu, la manière excessive de Victor Hugo, il a plus souvent encore la touche nette et juste de ce maître admirable et bizarre. Dans une autre pièce sur la fumée du tabac, élégante fantaisie aussi légère que le sujet, les deux derniers vers vous saisissent et vous forcent à ranger ce morceau parmi les meilleurs, au moment où vous alliez l'oublier pour en chercher un plus sérieux et plus ferme. Certainespièces sont presque des chefs-d'œuvre, nous ne craignons pas de l'affirmer : le petit poème intitulé VAiige et le poète^ les pièces intitulées Un soir de fète^ le Rossignol^ aux Maçons ^ et plu&ieurs autres encore. Je ne cro^s pas, au reste, que, dans tout ce recueil, il y en ait une seule insignifiante, une seule où l'on ne trouve des beautés de premier ordre.

Maintenant, quel est le sens moral, quelle est l'importance philosophique de cette vie de

poète et d'ouvrier, de cette âme d'artiste et de citoyen ? Quelques amis austères de cette florissante jeunesse se sont demandé s'il convenait qu'un poète prolétaire rendît un culte si passionné à la beauté de la forme, et touchât sans façon à tant de sujets étrangers à la vie obscure et recueillie d'un saint et d'un martyr : car c'est avec cette grandeur que ces hommes sérieux conçoivent et défmissent la mission du poète-ouvrier. Ils le veulent martyr dévoué et obstiné du travail et de la misère tant que leurs frères souffriront des mêmes maux; ils le veulent rigide dans ses mœurs et religieux dans toutes ses pensées comme un apôtre de l'Evangile primitif. La loi est dure, mais quelle est belle ! Combien elle signale de force et d'enthousiasme dans ces esprits profonds et rudes ! Prophètes de la plèbe, ne vous plaignez pas du sort farouche que vos frères veulent vous imposer. Du haut de la société absurde qui vous condamne à d'éternels travaux, à d'éternelles souffrances, on vous a crié aussi : « Restez ouvriers ! ne tentez pas la fortune, » c'est-à-dire : « Donnez l'exemple d'une résignation qui fait nos affaires sinon les vôtres. » Si vous vouliez

répondre à ces conseillers hypocrites, la partie serait belle pour vous. Que n'auriez- vous pas à leur dire pour leur prouver le droit divin que vous avez au bonheur, à la liberté, à un doux repos sagement alterné avec un travail modéré, à la santé, enfin à la sécurité de l'existence, sans lesquelles les joies de la famille sont empoisonnées, à une vieillesse honorée et tranquille, à des jouissances délicates même, quand votre âme délicate, votre âme de poète et d'artiste les appelle impérieusement? Mais ce serait chose trop aisée que de jeter dans la poussière ces mensonges insultants et ces exhortations cyniques ; vous ne daignez pas le faire, parce que vous savez bien que Dieu et l'avenir s'en chargeront.

Répondre aux conseils rigides de vos frères est plus grave et plus difficile. Ils vous placent sur un piédestal, en vous interdisant d'en descendre. Ils vous défendent de respirer, d'aimer, de vivre hors de l'atmosphère desséchante où la société vous tient plongés. Ils vous blâment presque d'avoir des relations avec les classes aisées. Ils s'effraient des amitiés et des admirations que vous inspirez à des riches, à des

gens heureux et libres. Ils craignent que le spectacle de leur bien-être ne vous tente, que leurs louanges ne vous enivrent, et que vous ne quittiez le travail et la famille pour courir après leurs joies égoïstes, après leur liberté liberticide de celle du pauvre. Suivrez-vous cette loi pesante? consommerez-vous ce suicide ? prononcerez-vous ces vœux fanatiques et sublimes? Ecoutez, jeunes précurseurs du nouvel Evangile : si vous ne sentez point en vous assez de force et de calme pour résister aux tentations du monde ; si vous ne pouvez le traverser avec la dignité sérieuse qui vous convient; si ses coupables plaisirs vous entraînent; si, au lieu de lui porter vos vertus vous en rapportez ses vices, vous êtes trois fois coupables et vous dégradez l'honneur du peuple dans vos personnes, plus que ne font ces hommes grossiers de la dernière plèbe que l'ignorance livre à des vices moins raffinés et plus excusables. Vous avez la lumière et ils ne l'ont pas. Au lieu de les plaindre et de les convertir par vos paroles et vos exemples, vous les abandonnez pour faire cause commune avec les bourreaux de leur dignité, avec les assassins de leurs âmes. En ce

44 paÈFACE

cas, vous êtes criminels, et vous mériteriez que Dieu éteignît le flambeau de Tintelligence qu'il a mis dans vos mains. En ce cas vos frères ont raison de vous crier : Arrête et reviens ! En ce cas, vous devez faire pénitence dans la misère et dans la retraite, dans le sac et dans la cendre. Mais il n'en est pas ainsi, grâce au ciel! Vous n'êtes pas assez faibles^ assez lâches, vous, les enfants de la forte race, pour vous laisser entraîner par d'impurs délires, par d'infâmes sophismes. Le poète prolétaire doit ennoblir tout ce qu'il approche, sanctifier tout ce qu'il touche ; il a la vue des choses célestes, comment n'aurait-il pas le discernement des choses terrestres? Il doit avoir l'horreur naturelle du laid, par conséquent du vice. Autrement serait-il poète? chanterait-il la vertu, la beauté et l'amour ? Répondez donc à vos sévères amis^ à vos frères pieux, que vous continuerez à être sévères pour vous-mêmes et pieux comme doit l'être la race appelée à régénérer le monde. Prouvez-leur en restant fidèle à la probité, à la famille, au travail honorable qui se présentera, et fermes dans la foi que vous devez faire triompher, que votre vertu est invul-

nérable. Si vous êtes recherché par de nobles amitiés et qu'elles ne vous détournent pas de vos devoirs, quel que soit le rang de ces nouveaux amis, montrez-leur la figure respectable et l'âme pure d'un homme du peuple accomplissant sa grande mission sans morgue et sans faiblesse. Est-ce que la noblesse, est-ce que la bourgeoisie n'ont pas de grands enseignements à recevoir de vous ? Est-ce qu'il n'y a pas là aussi quelques âmes pures prêtes à profiter du spectacle touchant de vos vertus ? 11 y en a sans doute, et vous ne devez pas détourner d'elles votre large front, dont elles viennent peut-être interroger pieusement le mystère.

Mais écartez sans crainte et sans pitié de vos chastes demeures l'oisiveté insolente et la flatterie dangereuse. Ne laissez pas dévorer votre temps par de vaines satisfactions d'amour-propre ; dominez tous les éléments de bien et de mal que votre renommée attire autour de vous, et faites un noble usage de cette gloire qui n'enivre que de sots enfants.

Eli! qn'est-il besoin de vous tracer votre route ? ne la connaissez-vous pas mieux que

moi? Ne savez-vous pas ce que vous pouvez admettre et retrancher dans ces avantages auxquels la volonté de Dieu vous donne des droits légitimes? Ne savez-vous pas que, dans vos rapports avec les classes riches^ vous devez fraterniser en tant qu'hommes et citoyens, sans jamais pactiser ni transiger avec leurs principes^ quand ces principes ne cherchent pas sincèrement à se rapprocher des vôtres ! Vous agissez et vous pensez ainsi : nous le voyons bien aux inspirations de vos muses.

Vous, jeune maçon, qui, en prenant aux classes lettrées ce qu'elles ont, et plus qu'elles n'ont, dans leur langage et dans leurs idées de choisi et d'élevé, continuez pourtant à chanter l'avenir, le progrès, le peuple, la fraternité, l'amour, la pureté descieuxjla beauté de la nature, la poésie et la noblesse du travail ; vous qui trouvez dans les fatigues et les dangers de votre métier d'artisan, dans l'amour de votre jeune femme et dans la charité fraternelle de vos compagnons de travail et de pauvreté, vos plus belles, vos plus saintes inspirations, vous n'êtes pas corrompu, vous ne pouvez pas vous corrompre. Portez donc toujours bien haut cette tête que Dieu

a bénie, et gardez toujours aussi pur ce cœur qu'il a choisi pour un des sanctuaires de ses futurs oracles. Vos frères, les nobles puritains de la vertu plébéienne, ne vous accuseront pas ; ils vous pardonneront de soigner avec amour la forme heureuse dans laquelle vous manifestez votre vie intime et brûlante. Ils seront d'autant plus fiers de vous, que vous serez plus fier de votre mission, et que vous la ferez respecter davantage.

Page 1