‹ ŒuvresChapitre 16 sur 72 · MA MÈRE ET MON ENFANT · texte numérisé non relu

MA MÈRE ET MON ENFANT

A seize ans, âge heureux, je ne voulais pas croire Qu'à peine éclos, la mort nous suivît de si ijrès. Le livre de ma vie était sans page noire ; Je vivais d'un amour et d'un songe de gloire, Et les fleurs, à mes yeux, dérobaient les cyprès.

Dans mon esprit naïf la foi s'était gravée. Mon cœur était un nid peuplé d'illusions ; Et je n'avais pas vu cette chaste couvée.

Pendant de froides nuits, tour à tour enlevée Par le souffle du doute et des déceptions.

Je croyais tout front pur et toute voix sincère. Mes yeux, qui jusqu'alors avaient brillé sereins. Ne s'étaient révoltés devant aucun ulcère, Et les maux, ces vautours à l'infernale serre, N'avaient pas fait encore plier mes faibles reins.

Je sais à mes dépens ces vérités cruelles, Et je suis bien vieilli par tant de jours amers î Quand sur la vie, enfant, je hasardai mes ailes. Je partis espérant, comme les hirondelles. L'aide d'un vent prospère et le calme des mers.

Dans un riche avenir mon âme était bercée. L'espoir et le bonheur me souriaient au bord. . . Mais l'orage a grondé pendant la traversée. Et ceux que je suivais, tombant, l'aile blessée, Au lieu d'un beau rivage ont embrassé la mort.

Et, sur les flots, ma vie est restée isolée. Mon vaisseau sans boussole et sans étoile auxcieux, Lutte, en se débattant sur la mer désolée. Cherchant toujours la rive au loin d'ombre voilée, Et toujours repoussé sur le goufl're odieux.

Et c'est pourquoi, mon Dieu! quand la bonté nvenvoio

Un fils que je devrais accueillir avec joie.

Je ne sais, moi que rien ne peut plus éblouir.

Si je dois m'affliger ou bien me réjouir.

L'enfant qui vient n'est pas l'être aimé qui succombe.

Un berceau ne fait pas oublier une tombe.

Et ces pensers amers, ces pensers criminels

Étoufifent, dans mon sein, les transports paternels.

C'est qu'aussi par son deuil mon âme poursuivie

Enfonce son scalpel dans les chairs de la vie;

Et qu'elle lui découvre une blessure au cœur.

Que l'on doit ignorer si l'on tient au bonheur.

Je sais que la liqueur qui verse la folie

Recèle, dans la coupe, un fond d'amère lie ;

Que le calice d'or de la plus pure fleur

Est toujours dévoré par l'insecte rongeur;

Qu'au fond du lac d'azur grouille un reptile immonde :

Que la parfaite joie est un leurre en ce monde ;

Que du soleil la nue obscurcit le flambeau.

Et que l'espoir de l'homme aboutit au tombeau.

On revêt en naissant la chemise de soufre, Hélas ! et pour savoir ce qu'ici-bas on soufTre,

Mon œil n'a pas besoin de sonder l'avenir. J'ai, dans mes jours passés, un si noir souvenir, Que, devant le soleil qui verse le courage, Je vois toujours passer ce funèbre nuage ! Je crois toujours la voir livide, les yeux clos. Et l'oreille fermée à nos tristes sanglots. Je respire toujours ces fétides miasmes Qui m'ont empoisonné tous mes enthousiasmes. J'entends toujours heurter les angles du cercueil Sur les murs ébranlés de l'escalier en deuil ; Je vois se lamenter ma sœur, je vois la terre Lourdement s'entasser sur le corps de ma mère ; Et, sous son toit désert que j'habite aujourd'hui. Hélas ! j'ai bien compris que toute joie a fui ; Qu'une mère est un bien que nul bien ne remplace ; Que pas un cœur ne bat sans que la mort le glace, El que tout ce qui vit est pareil à ces flots Que l'ouragan condamne à d'éternels sanglots ! Et c'est pourquoi mon fils, lorsque ta jeune mère De ton bonheur futur caresse la chimère ; Quand son amour te fait un avenir si beau, Moi je pense à la mienne endormie au tombeau ; Car tes yeux en s'ouvrant salûront la lumière Du funèbre flambeau qui veilla son suaire. Les mains qui l'ont bénie à son dernier soupir, Du ventre maternel l'aideront à sortir ; Et, lorsque lu naîtras, ange exilé des anges, Des restes d'un linceul on te coudra des langes.

Et tu viendras souffrir, et pleurer, à ton tour, Ta mère, en qui le ciel met déjà tant d'amour ! Oh ! si tu vis, mon fils, et si tu deviens père, Prédis à tes enfants un destin plus prospère ; Car moi, jeune vieillard qui ne vis que d'amour, Je crois que tout enfant qu'on jette en ce séjour Ressemble aux nouveaux- nés qu'en le urs horribles fêtes. Les mères de Carthage, au signal des Suffètes, Précipitaient, Toeil sec, dans la gueule de feu D'un monstre que Terreur a lorait comme un dieu ! Car je doute de tout tant est vide mon ame, Tant je sens dans mon sein s'éteindre toute flamme. Tant Dieu, dont le décret si soudain nous surprend. Se montre à mes regards impénétrable et grand, Tant mon cœur est sevré des clartés où j'aspire. Et lant, pour m'enlever le droit de le maudire. Dieu me révèle en tout son pouvoir triomphant Qui m'enlève une mère et m'envoie un enfant.

15 mai 1843.

De la bonlé de Dieu j'avais trop présumé î

Il vient de me ravir mon enfant bicn-aimé.

La mort, pour revenir, n'attend pas qu'on l'oublie.

Et toujours un malheur à cent malheurs se lie.

Hier, l'horrible mort dont rien ne nous dcfcmî. Brisa mon cœur de fils en m'enlevant ma mère ; Aujourd'hui, par la mort de mon premier enfant. Elle vient déchirer mes entrailles de père.

45 juillet iSk'i

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