L'ANGE ET LE POÈTE
Celait l'heure où l'on voit, de la voûte étoilee.
Descendre sur nos fronts la nuit sombre et voilée.
De nuages ardents les cieux se pavoisaient.
Et des souffles de feu dans les airs se croisaient.
Les pécheurs amarraient leurs barques à la rive
Où dans le sable d'or la falaise se rive.
Sur un rapide esquif tous deux vinrent s'asseoir.
Et le flot, que baisait l'air embaumé du soir.
Emporta sur la mer, calme et sonore abîme,
Un ange radieux, un poète sublime.
Le vol de cet esquif était-il dirigé
Vers quelque îlot désert, en Éden érigé ?
Qu'alliez-vous donc chercher dans cette ombre confuse ?
Etait-ce le bonheur qu'ici-bas tout refuse ?
Alliez-vous recueillir, loin des profanes bruits.
Tout ce que verse au cœur la majesté des nuits ?
Oh ! je le sais, la barque, en l'infini lancée,
Ne put se dérober à l'œil de ma pensée.
Vous alliez écouter TOcéan solennel
Qui vibre, sous les venîs, comme un orgue éternel.
Vous alliez, bien loin de la terre.
Sur l'Océan, pur comme vous, Sonder l'harmonieux mystère Que nous écoutons à genoux.
Vos deux cœurs de poète et d'ange Accomplissaient un double échange Do mélodie et de beauté ; Et, dans cette union bénie.
Le barde apportait le génie ; Et l'ange, la divinité.
Et les flots, sous leurs pas, laissaient dormir leur onde ; Les étoiles veillaient sur le sommeil du monde ; Les cieux, livre d'azur, en traits d'or imprimés. Ne montraient à leurs yeux que ce seul mot : aimez !
El la mer encensait, recueillie et muette, Les pieds divins de l'ange et le front du poète î Et l'ange s abreuvait de cette volupté Qu'épanchent sur la mer les calmes nuits d'été ; Il aspirait ces vents dont le parfum embrase ; Dans cette nuit d'amour, d'harmonie et d'extase, Cette nuit qu'il passa près d'un enfant mortel. Il aima d'un amour qui n'était pas du ciel.
jl comprit que des cieux les voluptés immenses
N'avaient pas la grandeur de nos grandes souffrances :
Et lorsque notre amour à son cœur vint offrir
Sa coupe où boit le monde, et qui renferme en elle
L'ambroisie et le fiel, il replia son aile,
Préférant au bonheur, à la joie éternelle.
Le bonheur passager d'aimer et de souffrir.
Et le pâle poète, au fond de sa poitrine. Sentit battre son cœur, plein d^essence divine ! Il aima l'ange pur de l'amour immortel. L'ange était le poète ; et le poète, l'ange ; Et l'enfant d'ici-bas, quittant l'humaine fange. Divinisé deux fois par ce sublime échange. Avait le ciel dans l'àme, et l'âme dans le ciel.
Et leur esquif muet, qui passait comme une ombre. Erra toute la nuit sur la mer bleue et sombre.
Aucune brise au ciel n'osa prendre l'essor. Les flols où s'accomplit ce solennel mystère, Dans leurs lits orageux s'endormirent ; la terre, Pour la première fois, les entendit se taire. Et les astres du ciel fermèrent leurs yeux d'or.
De ces solitudes profondes Tous deux aujourd'hui revenus.
Dites-nous ce que sont ces mondes, A notre pensée inconnus ,* Révélez -nous les grandes choses Qui devant vous y sont écloses ; Dites-nous qui, de l'ange heureux, Ou du poète au front austère Qui prie et souffre sur la terre.
Est le jilus grand devant les cicux.