II
Océan, que veux- tu? Dis-moi qui l'autorise A flageller ces rocs que ton flot pulvérise ? Veux-tu clone engloutir tous ces mâles vieillards Contemporains du jour où, de ses mains fécondes.
Dieu créa les soleils, les mondes,
Et les lança comme des chars?
Yeux-tu, brisant sur eux tes orgueilleuses ondes,
Saper ces antiques remparts?
Dieu ne les a point faits avec ces fronts arides Où, comme autant de socs, tes rocs creusent des rides Si larges qu'on dirait le lit d'un vieux torrent ; Il ne les a point faits avec ces teintes sombres,
Ces cavernes, séjours des ombres.
D'où sort un râle déchirant ; Avec ces pieds minés, cachés sous des décembre ^
Que le vent balaie en pleurant.
Tes flots ont seuls flétri leur beauté primitive. Tes flots que l'ouragan brasse et lance à la rive. Ont osé mutiler ces types souverains.
Pourquoi venir vers nous avec ces voix sauvages ? A quoi bon tous ces grands ravage?,
Ce flot qui hérisse ses crins, Écume et fait voler le sable des rivages,
Comme un coursier rompant ses freins ?
Et l'Océan me dit : « Assieds-toi sur les crûtes Des rocs, dont j'ai fouillé jusqu'aux grottes secrètes. Et tandis que le soir rembrunira les cieux, Tandis que tu verras mes plages grandioses
Refléter les nuages roses
Au fond des flots tumultueux, Dieu, peut-être, à ton cœur révélera les causes
De mon courroux majestueux !
Crois-tu donc que mes flots, sans que Dieu les dirige, Harcèlent ces rochers dont la laideur t'afflige ? Crois-tu que l'ouragan, noir cavalier des mers, Enfonce dans mes flancs ses éperons d'éclairs ; Qu'il fasse succéder, sur mes déserts sublimes. Les abîmes aux monts et les monts aux abîmes. Qu'il parle par la voix des tonnerres grondants ; Que ses jours de colère, en malheurs abondants, M'arment, contre mes bords, d'une telle inclémence, Sans qu'un but soit caché sous ce travail immense ? Un bras divin me guide, et mes flots éternels Accomplissent de Dieu les ordres solennels.
Tranquille, ou foudroyant les rives de ma rage, Mon calme el ma fureur sont toujours son ouvrage. Et qui peut demander au Dieu qui nous régit Pourquoi le ciel foudroie et l'Océan mugit?. . .
Et je compris alors combien de grands symboles Vivent sur l'Océan, de l'équateur aux pôles ; Et combien, dans ses flots, ses cris, ses mouvements. Le poète pouvait puiser d'enseignements.
Et mon œil embrassa toutes ces mers ensemble Que Dieu soulève ou dompte alors que bon lui semble : Vastes chemins du monde à tous les pas ouverts ; Grands bazars où l'on voit échanger, des empires Les batailles ou les sourires.
Les produits, les trésors divers, Où viennent se croiser, sur des ponts de navires. Tous les destins de l'univers ;
Les mers, ces sœurs du ciel, qui rapprochent les mondes; Les mers, dont tout poète a salué les ondes. Depuis les bardes grecs jusqu'à ceux d'Albion ; Plaine qui vibre encor des poèmes d'Homère :
Qu'Ossian appela la mère
De sa vaste inspiration.
El dont rimmensité, devant l'homme éphémère. Luit, depuis la création !
Et j'admirai la mer, et je crus voir en elle
Le peuple souverain, la famille éternelle
Qu'un mot de Dieu soulève aux jours prédestinés ;
Qui Lout, pareille aux flots que l'orage incendie ;
Qui, par le canon applaudie,
Écrase les rois consternés ; Et dont la paix endort, comme une mélodie,
Les flots à ses pieds ramenés.
Et je revis le peuple, armé de ses colères, Dans ces flots qui livraient aux rochers séculaires, A ces rois de la mer, de monstrueux combats. Tous ces flots, bondissant dans le vaste hippodrome, Au roc, pâle comme un fantôme, Semblaient de farouches soldats ; Chaque éclair qui brillait était un glaive d'homme ; Chaque tonnerre, le trépas.
Les vagues, de ces rocs broyèrent la couronne Et les beaux piédestaux, ces images du trône ! Et j'entendis leur voix de vainqueur exalté Improviser soudain de longs hymnes de gloire
Qui, de la mer muette et noire,
Ébranlèrent l'immensité :
Les flots avaient rompu leur digue, et leur victoire Avait conquis la liberté.
Cette scène, ces cris, ces nocturnes batailles,
Que la mer exhumait de ses sombres entrailles.
Ces plages exhalant de funèbres sanglots.
Ces blocs décapités par le courroux des flots,
A ma jeune pensée, aux souvenirs fidèle,
Du grand quatre-vingt-treize offraient le grand modèle.
Comme alors se mêlait, sous un ciel ténébreux,
La fièvre de la joie aux désespoirs nombreux !
Mais sur tous ces rapports je méditais encore.
Que je vis l'aube blanche à Thorizon éclore.
Alors je m'écriai, d'un saint transport saisi :
« L'énigme de nos jours semble briller ici.
Devant la grande mer que, pensif, j'examine,
A mes yeux.ravenir des peuples s'illumine.
Aux peuples, comme aux flots, l'Éternel, de sa main.
Pour les conduire au but, indique le chemin,
La science et la paix éclaireront le monde.
Ainsi que l'Océan des feux du jour s'inonde.
L'ignorance et l'erreur, qui pesaient sur nos jours.
Comme ces noirs rochers tomberont pour toujours ;
Comme ces flots puissants, que le calme rassemble.
Dans un amour sans fm nous nous fondrons ensemble ;
Et^ le ciel souriant à cet hymen béni.
Nous aurons le bonheur comme il a l'infini.
Car Dieu, qui des soleils maintient seul l'équilibre.
Veut que l'homme, les vents, les floLs, tout, vive libre.
Que tout ce qu'il a fait s'épanouisse au jour.
Et que tout ait sa part de soleil et d'amour î »