LA MUIRON ET LA BELLE-POULE
Toulon, 1842.
Vous voilà toutes deux, jumelles immortelles î Portant sur voire front puissant des gloires telles Que n'en verront jamais nos douteux avenirs, Montrant à tous les yeux l'empreinte de ces onde? Qui couvrent de sillons vos carènes profondes. Rayonnantes de souvenirs !
Les voilà toutes deux, les nobles sœurs! L'aînée Le berça dans les flots qui bercèrent Énée, Qui virent Magon fuir devant Timoléon.
Chaque soir son canon ébranlant nos murailles Fait chanter à l'écho qui dort dans leurs entrailles ^s'apoléon î Napoléon ! . . .
L'autre, rouvrant un jour le sillage historique Que le ^orlhumberland traça sur l'Atlantique, Cingla pieusement vers le torride ciel.
Et depuis que ses flancs sur le saint territoire Sont venus déposer les cendres de la gloire. Elle porte un deuil éternel !
Frégate centenaire à nos quais enchaînée ! Depuis que sur nos mers la botte éperonnée De l'Empereur foula ton pont républicain. Jusqu'au jour où ta sœur, sublime pèlerine. Enleva sa dépouille à la roche marine Que bat l'océan africain.
Cet homme à ses genoux fit prosterner l'Europe. Des glaciers d'Archangel aux feux de Parthénope Le poids de ses canons meurtrit vingt ans le sol. Vingt ans ce noir génie aux ailes embrasées, Sur les peuples sanglants, sur les villes rasées Promena son immense vol.
Pendant plus de vingt ans le clairon de la gloire Ne dicta que son nom au burin de Ihisloire.
— loi —
Mailre des rois, vingt ans on le divinisa. Mais le peuple, géant que Dieu fit à sa taille. Un jour à l'Empereur présenta la bataille Et d'une étreinte il le brisa.
11 le prit des deux mains et, fort comme un tonnerre, Il le lanra si loin, si loin de toute terre. Que son aigle perdit la trace de ses pas. Et que, de cette vie en miracles féconde. Le seul bruit qui parvint aux oreilles du monde Fut le bruit d'un royal trépas î
Mais du peuple, le cœur ne garde pas la haine. Il voulut délivrer de sa prison lointaine Le héros que la gloire avait déifié.
Et l'Empereur reçut le triomphe suprême, Quand, de son front, la mort ôtant le diadème, L'eut pour toujours purilié.
Et la France, qui fait grandement toute chose. Convia l'Océan à son apothéose.
L'univers à Paris se donna rendez-vous.
Et la frégate sainte, en abordant au Havre, Vit tomber à l'aspect du glorieux cadavre Six cent mille hommes à genoux.
Les voilà toutes deux. Du dieu de notre armée
En ces deux hâtiments la vie est résumée. L'une fut son berceau, l'autre fut son cercueil. L'Egypte et Waterloo se trouvent face à face. Tout est là : la splendeur près du doigt qui Tefface, Le trône d'or près de l'écueil.
L'une nous rapporta le feu, l'autre la cendre. Oh î dans le gouffre amer elles peuvent descendre. Leur carène, aujourd'hui que leur rôle est rempli. Peut finir par la hache ou par d'obscurs naufrages : Toutes deux survivront, sur l'océan des âges. Au grand naufrage de l'oubli.