‹ ŒuvresChapitre 35 sur 72 · VÉRITÉ ET RÉALITÉ · texte numérisé non relu

VÉRITÉ ET RÉALITÉ

— Seigneur, inspirez-moi qui je dois écouler, De la Réalilc qui m'excite à me taire Ou de la Vérité qui m'exhorte à chanter? Éternel, Éternel ! qui faut-il écouter Ivst-ce la voix du ciel ou celle de la terre ?

LA REALITE

Uors, enfant ; le sommeil trompe seul les douleurs Suspends tes Hosanna ; quitte ta lyre en pleurs

Que la tristesse a détendue :

Dors. L'idéal divin qu'invoque ton désir

Jamais par nul mortel ne s'est laissé saisir Dans les déserts de l'étendue.

LA VERITE

Espère en moi, poète ! espère et chante encor. Vole et nage à travers mon ciel d'azur et d'or;

Et si ton vol ne peut atteindre, Au sein de Tinfini, l'idéal adoré, Prends un si noble essor que Ion front inspiré

De ses reflets puisse s'empreindre.

LA RÉALITÉ

Dors sans remords, enfant ; le sommeil, c'est l'oubli. Les souvenirs de deuil dont ton cœur est rempli

Interrompront leur plainte amère.

Ris de ceux qui l'ont dit : « La mort n'existe pas. » Demande-leur qui donc dévora dans tes bras

Ta femme, la lille et la mère?

LA VÉRITÉ

Espère et veille, enfant. Le sommeil, c'est la mort. Tu ne pourrais jamais l'endormir sans remord.

E.\(ircc plulùt ta prunelle A supporter Téclat de ma face de feu, Et ton àme à savoir comment du sein de Dieu

Rayonne la vie éternelle î

— Seigneur! quel doute sombre ose en moi s'agiler?

De votre Vérité l'enseignement austère

Sur la Réalité ne peut-il l'emporter ?

Seigneur, qui faut-il suivre et qui dois-je écouler.

Est-ce la voix du ciel ou celle de la terre?

LA REALITE

Ferme les yeux, sinon tu verras ici-Las L'homme à l'homme livrant de criminels combats

Et la terre de sang rougie ; El, près du vieux Lazare exténué de faim, Balthazar savourant à la coupe d'or fin

L'ivresse de feu de l'orgie.

LA VERITE

Il faut ces grands combats, car la paix est au fond Les riches, les heureux î vois comme Dieu conf jnd

Le bonheur que For leur suscite !

La justice de Dieu tôt ou tard resplendit : Ballhazar, au milieu des siens, tombe maudit,

Et Lazare mort ressuscite.

LA REALITE

Ferme les yeux, sinon tu verras les hivers Dans un froid ténébreux enserrer l'univers.

Les étés embraser les plaines, Les éléments en proie à ces déchirements Qui font que de tristesse et d'épouvantements

Vos poitrines, la nuit, sont pleines.

LA VERITE

Il faut ces ouragans, ces célestes brasiers.

La terre, dans leur sein, boit les sucs nourriciers,

A leurs flancs la sève est ravie ; Et ce monde, en qui l'œil l'hiver voit un tombeau. Éternellement jeune, éternellement beau.

Verse éternellement la vie.

— Seigneur, à mes regards daignez faire éclater De votre Vérité le glorieux mystère.

Que la Réalilé ne puisse me dompter, Et que je sache enfin qui je dois écouter^ Si c'est la voix du ciel ou celle de la terre.

LA REALITE

Qui te fait croire, enfant, que les hommes un jour Triompheront, unis d'intérêts et d'amour,

De l'égoïsme qui les ronge ?

Va, la raison ne peut se fier à ces fous Qui rêvent la richesse et le bonheur pour tous.

Le songe est beau, mais c'est un songe.

LA VÉRITÉ

Verse et fais partager à li)us l'espoir puissant Qui du ciel, malgré loi, pour le sauver descend.

Vois si le sang dont le Messie Lava l'iniquité n'a pas fructifié, Si l'avenir, à qui ce sang fut confié

A démenti sa prophétie.

LA RÉALITÉ

Garde bien pour toi seul ton généreux espoir : L'avenir dont le rôle est de tout décevoir, II 1^

Espérances, projets ou rêves, Sait seul si, parmi vous, on entendra demain Le baiser de la paix au front du genre humain

Ou l'ardent cliquetis des glaives.

LA VERITE

Espère et ne dors pas, mais veille, car voici : Les ténèbres s'en vont et les douleurs aussi -,

Car le règne du mal s'achève ; Les désolations ne retentiront plus Kt tous les yeux verront le nouveau fiât lux

Qui sur l'Humanité se lève.

— Mon Dieu ! ceignez mes reins, que je puisse lutter

Que la soif de ma lèvre en vous se désaltère î

Béalité, tu veux en vain m'épouvanter :

La Vérité triomphe et je vais l'exalter

Pour adoucir les maux qu'endure encor la terre.

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