‹ ŒuvresChapitre 39 sur 72 · LE ROSSIGNOL · texte numérisé non relu

LE ROSSIGNOL

Chante^ doux rossignol qu'un jeune amour transporte î I^es arbres désolés vont secouer leurs pleurs. Dca beaux jours prisonniers le Mai rouvre la porte. Kl (les vents tle Télé l'aile te les apporte Dans une corbeille de fleurs.

0 mélodieux solitaire.

Poète isolé dans les monts, Pourffuoi mêler tant de mystère A tes hymnes que nous aimons ?

Faut-il que notre esprit devine Tout ce que ta langue divine

Révèle aux sylphes du rocher ?

Est-il tant sacré ce mystère Que tu t'obstines à le taire Dès que nous osons l'approcher ?

Chante, oiseau ! mais jamais ne te laisse surprendre Ton mystère béni. Le poète indiscret Profanerait tes chants s'il pouvait les apprendre. T'écouter et rêver vaut mieux que te comprendre. Car ton charme est dans ton secret.

Ainsi qu'aux champs la violette Embaume les gazons obscurs.

Ainsi que la brise indiscrète La, trahit à ses parfums purs ; Ainsi, musicien céleste.

Tu sais, comme la fleur modeste, D'ombre et de feuilles te voiler ; Mais ta voix, que l'amour inspire, A qui te recherche et t'admire Viens constamment te révéler.

(Ihante l'arbre natal que l'hiver rouille et ronge, Et qu'en vain le tonnerre a mille fois brisé : Géant dont l'ombre immense à l'orient s'allonge Lorsque le Dieu du jour dans l'Océan se plonge Comme un grand navire embrasé.

0 des poètes roi sublime, Qui consoles le cœur souffrant, Qui chantes sur le noir abîme Où le vent pleure en s'engouffrant ; Toi, dont le nocturne génie Vit de rosée et d'harmonie, De recueillement et d'amour ; Toi, que le moindre bruit effraie, Qui, t'é veillant avec l'orfraie.

Te rendors aux baisers du jour,

Chante l'hymne des soirs, musique universelle, Orgue de la nature aux accords radieux, Qui monte au front du ciel sitôt qu'il étincelle. Ou des cimes des monts, dans les plaines ruisselle Gomme un torrent mélodieux.

Célèbre les amours secrètes De l'insecte, vivante tleur.

Qui sous les charmilles discrètes Dérobe à nos yeux son bonheur :

Feu follet de la nuit obscure.

Qu'en ses doux loisirs la nature Vêtit d'azur, de nacre et d'or; Qui, cherchant les fleurs, ses délices, A la hauteur de leurs calices Borne son lumineux essor.

Chante, oiseau que tout aime, ô toi qui l'alimentes Aux festins qu'un bel ange invisible te sert, Aux jiarfums des forets et des roses aimantes Aux larmes de la nuit et des tendres amantes. Qui pleurent d'amour au désert !

Rossignol, quand tu te recueilles, Pour nous traduire en les concerts Le frôlement des vertes feuilles, L'hymen des fleurs^ le chant des mers.

J'ai bien compris, moi qui t'envie Ta voix aux séraphins ravie, Qu'atin de pouvoir moduler En un mélodieux murmure Toutes les voix de la nature.

Il faut, comme toi, s'isoler.

Chante, doux rossignol qui de bonheur m'abreuves; ^Jais réserve tes chants aux jours heureux. Tais-toi Quand tu vois les forêts, se penchant sur les fleuves. Tordre et tendre les bras, comme de pâles veuves. Au ciel sombre et muet d'effroi î

Chante ce ciel où tu t'inspires, Grand livre où tu lis tes concerts ; Chante l'amour que lu respires Dans le frisson biûlant des airs !

0 voix de la mélancolie, Vivante harpe d'Éolie Qui frémis aux doigts des zéphirs.

Chante le flot bleu qui déferle, Et la mer que la lune perle De myriades de saphyrs î

Chante nos beaux étés, où mille lucioles. Au front des lis royaux dans nos jardins semés. S'entrelacent, la nuit, en vives auréoles. De sorte qu'on dirait de hautes girandoles Aux rayons blancs et parfumés.

Chante les tièdes nuits des plaines,

Où l'astre aux rêveuses clartés

Eclaire au loin, sous les grands chênes, .

Les jeunes couples écartés ;

Où, dans une ineJTable extase.

Notre ame s'enivre et s'embrase ;

Où le rayon d'en haut nous luit ;

Où la nonchalance chérie,

De rêverie en rêverie,

Jusques au bonheur nous conduit.

Chante notre beau ciel, mer aux brillantes voiles. Dont la lune blanchit l'azur vague et changeant,

Où son svelte croissant, pale sous ses grands voiles Nage, et traîne après lui des sillages d'étoiles Comme une nacelle d'argent.

Peut-être, ô mon chaste poète.

Tu me diras qu'au fond des bois Souvent la voix de la tempête Tonne et couvre la sainte voix ; Que la rafale solennelle Sous ton duvet glace ion aile ; Qu'en hiver ton ciel se ternit.

Et que la hideuse vipère.

Sourde à ton désespoir de père, Ensanglante ton pauvre nid ! . . .

Qiante, car tu revêts la douleur d'harmonie, Et tu la fais aimer ; chante, car ici-bas La souffrance peut seule exalter le génie ; Car les plus divins chants sont ceux que l'agonie Exhale devant le trépas.

Tout ce que Dieu créa poète.

Rossignol, artiste de l'air.

Arbre, cygne, alcyon, fauvette, Cœur de l'homme, flot de la mer.

Pour que son destin s'accomplisse , Dût sa vie être un long supplice,

Avec joie il doit la subir.

Ainsi, chantre de nos collines.

Verse-nous tes chansons divines Jusques à ton dernier soupir î

Chante, chante toujours ! — Nos splendides journées. Le ciel, les nuits d'été plus blanches que le jour, Les monts, les bois, les blés aux tiges couronnées. Les mers et le poète, et les fleurs prosternées T'applaudiront, ivres d'amour !

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