‹ Œuvres choises de BalzacChapitre 29 sur 38 · A MONSIEUR CHAPELAIN · texte numérisé non relu

A MONSIEUR CHAPELAIN

Il feut peu de livres pour être sçavant , mais avouons qu'il en faut beaucoup moins pour être sage ; et il est certain que les geus dont je veus parlerseserveot d'ordinaire de la science contre la raison. Ils chargent toujours leur mémoire, et ne songent jamais à fermer, ni à cultiver leur jugement. Copistes, récitateurs, allégateurs éternels, ils ne disent rien, Us ne sçavent que re- <lire ; à peu près comme ces messagers d'Homère, ^ rapportei^t toujours en mêmes termes le ctwmaudement qu'on leur a fait.

Mais ils font un livre en moins de huit jours, (^e n'est pas chose si difficile, puisque, pour ^ ainsi de» livres , il ne faut qu'avoir la patience de transcrire ceux d'autrui; il ne faut

qu'une aiguille et du fil pour coudre les étoffes qu'ils ont dérobées de tous côtés. 11$ ne travaillent que des doigts et de la mémoire , quelquefois de la premi^e pointe de l'imagination qui agit promptement et à la hâte, au lieu que les opérations du jugement sont le plus souvent lentes et tardives. Us n'emploient pas beaucoup de temps à leurs ouvrages , parce qu'ils les bâtissent sans art et d'une matière fbrtuite. Les bornes de leur e^rit étant courtes, il n'est pas merveille , s'ils y arrivent incontinent et s'ils les touchent du premier coup.

Tous les animaux ne ruminent pas , tous les esprits ne sont pas capables dé méditation ; il j en a qui jettent d'abord toute leur vertu , il y en a qui n'ont rien que la supet ficie et le dessus ; s'ils veulent passer outre , ils trouvent la lie dès le milieu , sans aller jusqu'au fond. Ceux qui ne se donnent point de peine à faire leurs livres, en donnent souvent à ceux qui tes lisent:' pour le moins , il n'est pas possible qu'ils écrivent avec les grâces et les ornemens qui ne se doivent qu'à l'art, qui sont tirés de la bodne imitation, qui ne se trouvent point si on ne les cherche. C'est trop peu estimer le public de ne prendre pas la peine de se préparer, quand on traite avec lui ; et un hoïnme qui paroîtroit en bonnet de nuit et en robe de chambre un jour cle cérémo-

le, ne feroit pas une plus grande incivilité , que elui qui expose à la lumière du monde des hoses qui ne sont bonnes que dans le particulier it quand on ne parle qu'à ses familiers ou à ses 'alets.

Cette négligence n'est pas supportable; et 'eusse encore plutôt pardonné à la superstition ie cet ancien orateur qui ne plaidoit, ni ne haranguoit jamais , qu'outre l'élude et la méditation qu'il y apportoit, il ne consultât les devins pour sçavoir quel succès auroit une action qu'il estimoit une des plus importantes de sa vie.

Maïs s'il est besoin de se préparer, quand on parle en public et qu'on n'a qu'à contenter une assemblée composée d'un certain nombre de personnes, qui se laissent tromper au son de la voix et à tagrâce de la prononciation , et qui ne peuvent asseoir de jugement assuré sur des choses passagères et qui fuient ; que faut-il faire quand on a un théâtre qui n'est point borné , et qu'on se présente devant une multitude infinie de spectateurs qui vous regardent d'un esprit tranquille et repMé , qui considèrent vos ouvrages en la > pureté de leur naturel, dépouillé de. tous les ^ avantages de l'action , sans lesquels ce qui a ^H^ni beau l'^st quelquefois aussi peu que ces

Ifemmes qui sont si bien peintes et si bien Coif-

fées , quand elles ont laissé leur beauté sur leur toilette?

L'auteur de l'art poétique veut qu'on fasse et qu'on défasse , qu'on écrive et qu'on raye, dix fois une chose avant que de la laisser en l'état où il faut qu'elle demeure. >Mais ce n'est pas tout, car, après tant de travail et tant de f£^çon , il veut encore qu'on garde cette chose neuf ans entiers dans le cabinet , ajkant que de la produire aux yeux du peuple.

Cet avis n'a pa^ été méprisé par ceux qui ont voulu aller plus loin que les autres, et qui ont visé à la perfection de l'art ; et sans allég^uer Isocrate pour les anciens, qui employa quinze ans à la composition d'une harangue ,'iii Sannazar pour les modernes, qui en mit vingt aux trois livres qu'il a îadis de l'enfantement de la Vierge, ni ce grand espace de temps que vous avez déjà donne à votre pucelle , sans compter celui que vous lui donnerez encore ( car vous connoîssant comme je fais, il m'est permis de comparer votre poème à tout ce qui s'est feit ou se fera jamais de plus beau), il faut que je vous dise quelque chose de notre Monsignor de la Casa.

Cet excellent homme jouissoit d'une santé assez vigoureuse ; il vivoit dans le loisir, tantôt de Rome, et tantôt de Venise ; et néanmoins il n'a laissé en toute sa vie qu'un livre de l'épais-

seur de deux almanachs. Ce n'est pas qu'il eût l'esprit stérile et qu'il cultivât une terre ingrate , l:ar jamais homme n'apporta au monde de plus grands avantages naturels , ni plus de disposition à l'éloquence; mais c'étoit l'éloquence attique qu'il cherchoit , et non pas l'éloquence asiatique, il aimoit mieux une petite pièce de terre où il n'y eût que de belles fleurs , des simples exquis et des plantes rare^ , que de grandes campagnes de blé noir , que des pays tout entiers où il ne se recueillît que de l'avoine et du gland.

Cet ex^iceUent homme ayoit accoutumé de dire, en riant avec ses amis, qu'il rejetoit les premières pensée^ qui lui venoient , comipe autant, de tentations du malin esprit ; qu'il ne se servoit pas indifféremment de toutes les bonnes chpses; mais qu'entre les bonnes , il choisissoit les meilleures ; et que, celles-ci étant en fort petit nombre , il étoit bien difficile d'en composer de gros livres. Aussi a-t-il écrit d'un style si religieux et si chaste, et a exprimé la force et la dignité de ses pensées avec une diction si noble çt si relevée , qu'il est aisé à voir qu'il ne' se contentoît pas si facilement que ceux qui nous ont donne le sujet de ce chapitre.

Si l'homme que vous connoissez, et qui fait toute sa gloire d'être en votre approbation, vouloit enfler ses écrits de ceux d'autrui; s'ilvouloîtà

(4.8) tout propos itser de pedttes impoi'tunes; faire entrer par force dans ses discours de longues et ennuyeuses traductions; en un mot , Monsieur, s'il Touloit dépliei ses lier» communs, je piôs dire, sans exagérer les choses, qu'il potirrott faire des livres de la taille de Calepin. Hais son ambition , non plus qife la v6tre, n'est pas de remplir les bibliothèques , et parce qu'il a souvent ouï dire qu'il feudra rendre compte au dernier jugement de ta moindre parole oisive, il aàme mieux en dire et en écrire moins, et n'avoir pas à rendre un si grand compte à Notre Seigneur. B Élit assez d'autres péchés , sans aller grossir un volume de synonimes , d*ampHGcations , de digressions qui seroient sujettes à correction.

D'ailleurs , n'est-U pas vrai qu'on trouve des charmes dans la paresse? Et ne vous souvient-il | pas d'avoir lu dans votre Tacite, Invisa primùm inertia , postremù amaiur.. Il y a une cerlainç douceur à ne rien faire , une certaine mollesse voluptiieuae, , de la nature de celles qui se trouvoienl; dans les palais enchantés, au siècle des Amadis. Quand on a une fois goûté de cette douceur, il est aisé de s'en enivrer, et étant ivre, de nerdre la mémoire de tontes choses : elle nous

lites au publié, et les avantages que t'envie peut rendre de notre silence.

Celui que vous çonnoissee se foSde sur ces triocipes, et cherche ainsi des préte^Ktes et des aisouB pour être légitimement paresseux ; mais [uand il seroit le plus diligent de tous les ou- Tiers 9 et qu'il aimerait les écritiuies autant qu'il es appréhende , comment vMI^qii qÉ'un corps anguissant et abattu puisse suivre les meuvenens rapides d'un grand courage? Qu'un homme ravaiile d'tm côté, et qu'il soit travaillé de Taure? IR^è seroit^-ce pas une espèce de miracle }u'e]Mr8 la fièvre et tant d'autres maux, cet esprit si empêché de son corps et si accablé de »es maladies, pût rendre quelque service à point oommé ? Si^ii pouvoit séparer de k vie de votre imi , les jeMrs que la douleur et la tristesse eu ont retranchés , il se tvQuveroit que , depuis qu'it est au monde, il n'a pas véca un an tout entier*, et quand il auroit emplojFé à se^élasser de sesl peines et k se conscder des* maux passés, le peu: le temps qu'il a eu de beQ;,<il lui' semble qa^il ae lui doit point être envié , et que personne n'a boit de lui demander ses œuvres, puisqu'en état où il est , il n'en fait point que de suré- ^gation , comme il croit vous l'avoir dit autre- Ibis.

Néanmoins, ceitaines gens ne laissent pas de le tourmenter et de vouloir qa'il ait toujoars

' quelque chose de nouveau pour les divertir. Us exigent de lui ces choses nouvelles, comme si c'étoient des dettes auxquelles il fut obligé pardevant notaire ; ils se plaignent de ce qu'il ne paye pas à poiot nommé. Après la première et la seoinde partie, ils demandent incoutioent la troisième ; ils disent qu'il se fait trop attendre, et qu'il ne faut pas ainsi f^ire languir les gens. Chose étrange ! on s'étonne qu'un artisan mette six ans à faire tme pièce , et on ne s'étonne

. point que la plupart des hommes en mettent soixante à ne rien faire. On blâme la longueur qui produit, et on souf&e celle qui ne produit point. D'autres peuvent jouer, badiner et dormir impunément tout un siècle , et on nous reproche le temps que nous employons à des veilles bonnétes et vertueuses. Vous voyez, MtHisîeur, que la fainéantise et la lâcheté sont bien mieux traitées que notre industrie et notre travail, car on n'attend pas moms de tous que de moi. |

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