DE MONTAIGNE
ET DE SES lâCRITS.
A M. GRAJn>ILLAUD ,
roirssxt.i.BR du aoz ev ses goitskils, et raisiDBST D^ÀirGOViiMi*
Voici donc la réduction de notre conférence de dernièrement, que vous m'avez demandée, pour eii faire part à monsieur de la Thibaudière votre cher oncle. Vous pouviez, Monsieur, ladonneip en meilleure forme , si vous aviez voulu l'écrire vous-même, et y mettre cent jolies choses que vous nous dites. Mais puisque vous ordonnez que ce soit moi, je le ferai sans façon ^ et dans les simples termes de la conférence.
Nous demeurâmes d'accord que l'auteur qui veut imiter Sénèque, commence partout et finit partout. Son discours n'est pas un corps entier ; c'est un corps en pièces ; ce sont des membres coupés; et, quoique les parties soient proches les unes des autres , elles ne laissent pas d'être sé« paréeSé Non-seulement il n'y a point de nerfs
change guère de matières , que le lecteur ne gagne en ce changement. Il faut avouer qu'en certains endroilsit porte bien haut la raison humaine, il l'élève jusque» où elle peut aller, soit dans la politique, soit dans la morale. Pour le jugement qu'il fait des livres et des auteurs^ c'est une autre chose. Assez souvoit il prend la £ausse monaoie pour la bonne , et le Mtard pour le légitime. Il hasarde les choses, comme il les pense d'abord , au lieu de les examiner après les avoir pensées; au lieu de se déûer de sa propre connoissance, et de s'eu rapporter à son Turuèbe, plutôt que de s'en croire soi-même.
Aux autres lieux de son livre , je suis tout-àfait pour sa liberté. Ce. qu'il dit de ses inclinations, de tout le détail de sa vie privée^ est trèsagréable. Je suis bien aise de connoître ceux que j'estime, et, s'il y a moyen, de les connoître tout entiers et daus la ptveté de leur naturel. Je veux les voir, s'il est possible, dans leurs plus particulières et leurs plus secrètes actions. Il m'a donc iàit grand plaisir de me &ire son histoire domestique.
Mais vous souvient^il, Monsieur, du manquement qu'y trouva ce galapt homme qui étoit de notre conversation , et qui eût bien voulu que Montaigne, étant lui-même son historien, n'eût pas oublié qu'il avoit été conseiller au parlement
de Bordeaux. II noui disoit, ce galant homme,qu'iV soupçonnoit quelque dessein en cette omission, et que Montaigne 'avoit peut-être appréhendé que cet article de robe longue fît tort à l'épée de ses prédécesseurs ei à la noblesse de sa Maison. Nous ne fumes pas de ce sentiment, ni vous, ni moi, et soutînmes qne cette pensée ne pouvoit être venue à M. de Mintaigne , qui voyoit de ses propres yeux , que M. de Foix, nommé à l'archevêché de ToulouBe, étoit conseiller au parlement de Paris.
J'ajoute à ce propos une chose-qui ne fut i point dite de feu Malherbe, et jugez de-là combien il se piquoit de noblesse. Sans ce grand exemple de M. de Foix, Malherbe ne se fût jamais résolu à traiter pour son fils d'un office de conseiller au parlement de Provence. Ses amis lui représentèrent, en cette occasion, qu'après un gentilhomme parent des rois , et allié de toutes les Maisons souveraines de l'Europe, le fils d'un gentilhomme de Caen , quoique de la» race de ceux qui suivirent en Angleterre Guillaume le Conquérant, pOuvoit sans scrupule exercer une charge de conseiller.
Mais pour revenir à Montaigne, soit dessein, soit oubli, qui nous prive de cette partie de sa vie , j'ai toujours bien de la peine à m'en consoler. Il nous eût dit mille choses plaisantes de ce
qu'il avoit remarqué au Palais, de l'humeur des juges, de la misère des plaideurs , des artifices et des stratagèmes de la chicane. Après tout , j'eusse bien mieux aimé qu'il eût conté des nouvelles de son clerc, qui ne s'appeloit point en ce temps-là secrétaire^ que de son page.
N'est-ce pas en effet se moquer des gens ," de faire sçavoir au monde qu'il avoit un page. Quelque amitié et quelque estime que j'ate pour lui, je ne sçaurois lui souffrir cépage. C'eût été une vanité de capitan de la comédie^ de dire qu'il en avoit , s'il n'en eût pas eu ; mais s'il en avoit, je soutiens qu'il n'en de voit pas avoir. Il me semble qu'un page est une personne assez inutile et assez hors d'œuvre dans une Maison de cinq à six mille liv. de rente. Un gentilhomme delà Beausse^ qui n'eût pas eu plus de revenu , ne se fût jamais chargé d'un tel officier. Aussi, quand il auroit voulu cacher son pays, comme Homère cacha le sien, je l'aurois découvert à cetle marque de Périgord. De-là il fut conclu que Montaigne avoit fait deux fautes : la première , d'avoir eu un page, et la seconde, plus grande que la preïnière, d'avoir imprimé qu'il en avoit eu.
Le même homme qui accusa Montaigne de vanité, nous en fit aussi un conte que nous eûmes "6 la peine à croire, quelque assurance qu'il nous donnât de le sçavoir de fort bon lieu. Il
( 4:»7 ) estimer votre Montaigne plus que notre Cicéron, je oe sçaurois m'imaginer qu*un homme qui a sçu gouverner toute la terre, ne valût pour le tSkoms autant qu'un homme q«i ne sçut pas gou* venier Bordeaux.
Je vous dirai demain quelle est mon opinion du style de Montaigne , quoiqu'il n'en fût point parlé en notre conférence d€ l'autre jour. Vous sçaurez cependant que c'est an personnage que je révère partout , et que je tiens comparable à ces anciens qu'on appeloit tkaximos ingénia et Me rudes ; et partant^ non plus qu'à eux, on ne lui doit pas imputer les fautes de son siècle.
QUAU TSMP3 BE WMTAienE XOTKB UUGOB ÉTOn
ERCOKB SDOB.
hV MÊME.
Ceuh de qui je vous parlois hier, vivoit sous le règne des' Valois, et de plus, il- éloit gascon. Par conséquent il ne se peut pas que son langage ne' se sente des vices de son siècle et de son pajs. Il faut avouer, avec tout cela, que son âme étoit éloquente ; qu'elle se faisoit entendre par des expressions courageuses ^ que.
x(4a9) de garder , parmi tant d'embûches et tant de larrons , les saines opinions qu'on auroit apportées de la Cour?
Mais d'ailleurs, lorsque Montaigne écrivoit, 1^ Cour étoit aussi indulgente qu'elle est aujourd'hui rigoureuse. Sa délicatesse va jusqu'au dégoût et jusqu'à la maladie. De la plupart des viandes qu'elle rejette, on en eût Ëât des festins sous le règne de Henri III. L'incomparal)le Malherbe n'étoit pas encore venu corriger et dégasconner la Cour, comme il disoit , faire des leçons aux princes et aux princesses ; dire cela est bon , et cela ne l'est pas. On ne sçavoit point qu'il y eûf: deux usages , dont l'un s'appelle le beau. Il ne se parloit^ ni de Vaugelas, ni d'Académie. Cette compagnie, qui juge souverainement des compositions françoises, étoit encore dans l'idée des choses. Ainsi il n'y avoit rien d'assuré ni de ré" solu en notre langue. Et par toutes ces raisons , il me semble que Montaigne est excusable, s'il n'a pas toujours écrit comme le voudroient nos dé-> licats. De son temps , il n'étoit pas défendu de iaillir, et les fautes sont innocentes qui sont plus anciennes que les lois.
Vous avez ici les jugemens d'autrui , et le mien particulier, sur le sujet de Montaigne. Ajoutez-y du vôtre ce qu'il vous plaira, et ce que j'aurai sans doute oublié de mettre au premier chapitre ; car