‹ Œuvres choises de BalzacChapitre 38 sur 38 · LE CARDINAL DE LA VALETTE · texte numérisé non relu

LE CARDINAL DE LA VALETTE

GBirÉRAL DKS ARMEES DU ROI EN ITALIE.

ONSEIGNSITR ,

Quoique je sois le plus inutile serviteur que vous ayez , et que de vous le dire ce ne soit point une nouvelle qui mérite de passer les Alpe$ ; néanmoins , puisque le zèle donne du courage à l'impuissance et de la valeur aux choses viles , je me hasarde encore de parler à vous, et de vous faire souvenir d'une vieil le passion que je conserve toujours en mon âme , et qui vous a toujours pour objet.

. Autant qu'il y a d'hommes dans le monde , autant à présent , ou peu s'en faut , il y a de spectateurs qui vous considèrent. Au moins, Monseigneur , êtes* vous regardé de tous les yeux du monde chrétien ; et si c'est apparemment en

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. -. é^fforts, vous ne doutez pas que 01 ses exlre/i^^* • i . i

* , Q(re vos /nains les espérances de vous nVt>^J ^.^ ^^ ^^^^j^ ^,^^^ inanité de plusieurs Z^'^''

^^^P . attentif j aussi-bien qu'eux , à la con-

. . jp re/te îataie année , et nous tournons chtsiou "^

^,ir et wos souhaits du même côté. Mais nos ^'<^^

À youfi sonhaLit^T autre chose que des forces, j^ent proportionnées à la puissance qui vous j^^iie , ce seroit ignorer que la nature et Yart ^115 ont donné tout le reste , et qu'ayant heu- ^iisement ajouté l'exercice à l'inlèlligen ce, rien ^ sçauroit manquer à la perfection de votre travail, si vous ne mainquez d'instrumens pour y employer.

Ce sont , Monseigneur , des moyens humains qui sont entièrement nécessaires aux entreprises humaines , et desquels les seuls faiseurs de miracles se peuvent passer. Sans ces moyens , la valeur débile et impuissante commence seulement les sièges et menace les ennemis. Sans eux on peut faire des duels , mais non pas des guerres; et avec eux vous en pouvez achever une^ dontle succès étonnera la postérité et assurera le repos de notre siècle.

Cela encore ne suffit pas , et j'oubliois un mot qu'il faut ajouter : outre que l'argent, les offi-

P-P^ciers, les soldats et les canons ont leur part en p^3 ^ ces choses éclatantes et publiques , il est néces- ,^^çç^«aire, Monseigneur , que la fortune s'en mêle, y^^ qui est une puissante cause, mais une causeétrangère , absolument libre , tout-à-fait indépendante ^ et dont ïes^ effets sont tellement séparés de rhomme, que souvent il n'y contribue pas même sa présence et son témoignage. S'il n'y a pas moyen d'être aimé et favorisé d'elle, il faut pour le moins n'en être pas haï ni persécuté.

De toutes ces pièces jointes ensemble se forme la haute réputation et naissent lek grands événemens. TiCS actions qui font le plus de bruit dans l'histoire , ont eu besoin de toutes ces aides pour être conduites à leur fin ; et si le ciel et la terre ne les refusent à vos armes , vous aurez un jour rang parmi les pères de la patrie , les libérateurs des nations, les vengeurs des princesses opprimées e t des princes orphelins. Une vertu semblable à la leur , et secondée de la même sorte, produira de semblables actions. La France les appellera sa gloire, et l'Italie son salut. Larenommée les chantera, et moi, Monseigneur, je les écrirai.

Trouvez bon cependant , s'il vous plaît , que je vous regarde aujourd'hui par un endroit moins exposé à la vue du monde , et que remettant à une autre fois ces actions pleines de lumière y

j'en considère une, plus obscure à la vérité, mais que vous venez de faire sans le secours de personne, et qui, étant le pur ouvrage de votre raison , ne sçauroit être attribuée à votre fortuné. C'a été au contraire cette infidèle fortune, à laquelle il a fallu tenir tête , et qui , ayant choisi dedans et dehors le royaume les malheurs qui vous dévoient être les plus sensibles, vous a fourni matière d'affliction pour plusieurs années, mais n'a pu vous faire perdre une heure de ce que vous devez à votre charge.

L'armée n'en a pas marché plus lentement , ni plus en désordre ; les ordres de la guerre n'en ont été baillés ni moins bien , ni moins à temps. On n'a point remarqué d'intervalle , dont le parti contraire eût pu profiter , quand il eût été averti de tout. Un feu égal a toujours donné chaleur aux affaires, et les mêmes yeux au même instant se sont acquittés d'un devoir par leurs larmes , et des autres par leur vigilance.

De cette sorte, Monseigneur , les sages vaillans supportent les pertes , et le ^euil qu'ils prennent est funeste quelquefois à l'ennemi. Ils piquent et animent leur propre douleur contre la résistance qui leur est £aite , et ne permettent pas qu'une passion lâche et paresseuse , comme la tristesse , gagne quelque chose sur la vigueur et sur l'activité de leur âme.

Les maux domestiques peuvent être'iiisupportal3les à celui qui est tout enfermé en soi-même , et qui ne connoit point d'autre monde que sa maison ; mais de-là il s'ensuit qu'ils doivent touclier moins vivement celui qui s'épand en beaucoup d'endroits, et qui donne au public ses premières et ses plus importantes pensées. Vous êtes , Monseigneur , en cet état-là. Il n'y a plus pour vous d'intérêt particulier, plus de considé» ration de famille , plus d'infirmité de nature. L'amour de la patrie ne veut pas des hommes partagés ; elle demande les âmes tout entières , aujourd'hui principalement qu'une petite distraction pourroit reculer une grande affaire, et que les besoins >de l'État sont sip^essans, qu'on le dessert pour peu qu'on s'amuse en le servant.

Mais quand il y auroit du temps pour tout. ; quand il faudroit que cette affection principale laissât quelque place au-dessous d'elle aux affections inférieures, vous avez bien montré que vous sçaviez les empêcher de rompre leur rang, et de donner de la peine à la raison. Vous sçavez les tenir , Monseigneur, où elles peuvent demeurer sans incommoder la souveraine partie de l'âme , cette partie d'où sortent les conseils et les entre* prises ; qui délibère , qui ordonne et qui conduit.

Une si haute religion doit être pu^e de toutes

lés.vapeurs du bas moude^ et jouir d'une perpétuelle sérénité. Le trouble et le désordre sont pour les moyennes élévations et pour les hommes ordinaires ; mais quelle apparence de voir des brouillards ot de la pluie au-dessus des nues ? devoir des héros cachés dans la foule du mena peuple , des héros infirmes et misérables , qui crient encore à présent et se tourmentent dans les tragédies d'Euripide et de Sophocle ; qui remplissent les théâtres de leurs longs et importuns gémissemens ; qui, ayant eu plus de fougue que de fermeté , sont tombés en des foiblesses qui ont déshonoré leur affliction ? Us énervoient et efféminoient la douleur , au lieu de l'aguerrir , et d'en tirer du service, comme vous faites en cette occasion : Et par-là , Monseigneur , vous faites bien voir la différence qu'il y a entre la vertu sauvage , et la .vertu cultivée ; entre les forces aveugles ^e la nature , et l'adresse avisée de la bonne institution.

Il n'est pas dertes peu utile , pour la campagne même et pour les armées , d'avoir fréquenté le lycée ou l'académie; d'étudier quelquefois sa vie et de méditer ses actions; d'apprendre à tempérer le feu par le flegme , et Timpéluosité par la discipline* Il est nécessaire , si on veut aller plus loin que la vertu de son siècle, de travailler

l'après les idées rares et parfaites, de se former sur es grands et anciens originaux.

C'est ce que vaus pratiquez, Monseigneur, idmirablement. La connoissance des choses passées , que vous vous êtes acquise , n^est pas une >pécalation creuse qui vous a rempli Tespvit de vaines miages. Vous n'avez pa^ fait de longues et lie fréquentes courses dans l'antiquité , pour n'en rapporter que les noms dés consuls et des empereurs, et la façon de leurs robes et de leurs couronnes. Vôtre dessein n'a pas été d'enrichir votre mémoire en ce pays-là; vous y avez voulu mûrir votre cœur ; et ce n'est pas pour alléguer seulement de beaux exemples , que vous vous souvenez de ce Romain, qui, étant entré au sénat le jour de la mort de son fils unique, dit : « qu'il » sçavoit bien que la plupart des affligés ne pou- » voient souffrir ni la lumière du jour , ni la préw sence des hotames ; qu'en cela il ne vouloit » point les accuser de foiblesse , mais que pour » lui , il cherchoit de fortes consolations entre » les bras et dans le sein de la république. »

Je n'ai garde , Monseigneur , de vous proposer cette sorte de consolation , comme une chose qui vous soit nouvelle , et beaucoup moins de me mêler de faire moi-même le consolateur. Je ne présume pas assez d'un art mal appris , et sçais trop le respect que je dois à une sagesse confir^

•mée; m^s véritablement j'ai pensé que je pouvois vous remettre devant les yeux ce que vous avez lu autrefois de votre vertu en la personne d'un autre; et j'ai pensé encore que vous ne pouviez trouver mauvais qu'on eût dit de vous par avance, en la langue de la majesté et de l'empire: Hune casum neque ut pluriquefortium 'virorum^ amhiiiose; neque per lamenta acrnœrorem^ muliebriter tulit ; sed in luctu bellum inter remédia erat.

Voilà , Monseigneur , comme se purgeoient les Romains , quand ils avoient quelque déplaisir qui leur pesoit sur le cœur; voilà leurs remèdes contre la tristesse, qui sont efficaces et puissans, qui étoient propres à leur ferme et robuste constitution. Les Grecs en ont cherché de plus délicats et de plus subtils; et, sans parler de la musique et des vers , qu'ils ont souvent enaployés avec succès en pareilles maladies de l'âme, il y avoit parmi eux de pleines boutiques de persuasion ; il y avoit à Athènes des magasins de philosophie et de rhétorique, c'est-à-dire de bon sens, rafiné et doré par le discours.

Les Barbares ont aussi voulu se consoler ; mais étant plus faits de corps que d'esprit , leurs consolations ont été plus matérielles et plus grossières. Après avoir hurlé long-temps , et s'être arj:aché les cheveux et déchiré le visage , se lassant

enfin de l'affliction , ils se sont avisés de la noyer dans le vin , et de choisir la bonne chère pour le dernier charme de la mauvaise fortune. C'étoit en effet une espèce de charme et de sortilège, qui couvroit un mal par un autre , et ajoutoit la perte de la raison à celle du frère ou de l'ami*

Toutefois , vous m'avouerez , Monseigneur , qu'il y avoit encore plus d'innocence en ce remède barbare , qu'en celui que pratiqua l'ennemi et le victorieux des Barbares. Cet homme, qui vouloit traiter d'égal avec Dieu , et ne pouvoit reconnoître de supérieur en ce monde ni en l'autre , se figurant que le Ciel étoit auteur d'une perte qu'il avoit faite , se résolut d'en tirer raison; Il offensa pour cet effet toute la religion de son pays; il dit des injures à toutes les divinités de ce temps-là, et fit renverser leurs autels et leurs simulacres ; mais il s'en prit particulièrement à Esculape , comme à l'inventeur de la médecine^ et commanda qu'on mit le feu à son temple , parce qu'il avoit laissé mourir la personne qui lui étoit chère. Il s'imagina , ce prince superbe , que sa douleur trouveroit quelque satisfaction en une si extraordinaire vengeance , et qu'Alexandre se devoit consoler de cette façon. Vous et les Romains l'entendez bien mieux ; et lui-même connut bientôt qu'il n'y avoit rien à gagner contre le Ciel ; car, après toutes ces extra-

(47») vj^antes consolations, il revint à votre remécli Monseigneur , et s'en alla à ia guen'e conti les Co^iens, qui fut appelée le sacrifice des fi Dérailles d'EphestioD. Mais il n'essaya qu'à l'ei * trémité ce que vous avez éprouvé d'abord ; < son chagrin ne se mit aux termes de la raison qu'après avoir .&k plusieurs folies.

Ilfaut donc dire, à sabonle et à votre gloire que vous n'adtendez pas , comme lui , Le bienfaî dutemps,etla fin ou laduniimtion d'au accès dont le commencement se peut empêcher. II fau dire que vous êtes sage du premier coup, et sâoi tant marchander à l'entour de la vertu;. que jamais homme n'a racûns délibéré que voys à st: l>im résoudre , ni n'a &çu mieux, user des maux qui arrivent.en cette vie. Il faut à l'avenir vous alléguer aux héros qui voudront laoguâr dans l'aCHiction, ou la porter hors des bornes de la bienséance , afin qu'ils voyent que quelqu'un a pu agir en souffrant et a souffert avec dignité. Il faut conclure , par votre «xemple , qu'il n'est rien de si souv^irain contre les passions molles et oisives, que re2.erQice d^s vertus viriles et laborieuses ; et que les pa'son^ies bien occupées n'ont lotùr, ni d'être malades, ni d'être tristes, ni de fair^ des plaintes , ni d'écouter des consoiateurs.

Que la fortune, Mousei^eur, se rende encore

C479) plus ingénieuse et plus sçavante qu'elle n'est à faire du mal , aûn de vous rendre malheureux , elle se retirera avec déshonneur de devant votre vertu , et ne forcera point les retranchemens où vous l'avez mise. Qu'elle vous apporte tous les jours une mauvaise nouvelle, elle vous trouvera toujours prêt à vous consoler dans une bonne action. Qu'elle heurte votre vaisseau par tous les endroits , et le couvre de toutes les vagues , elle ne vous empêchera pas de tenir pour cela le gouvernail droit.

Je parle hardiment d'une âme dont je conuois, il y a longtemps, la solidité. L'obstination de cette violente fortune, qui ébranleroit la constance d'un vieux Romain, se brisera sans doute contre la vôtre. Mille malices de sa façon ne seront pasrcapables d'élever en votre esprit un mouvement d'impatience , om un commencement de murmure. Qu'a-t-elle gagné jusques à présent ? Ellç ne sçauroit vous reprocher , Monseigneur , le moindre péché d'omission , soit contre la patrie , soit contre la parenté. Et quelque dangereux choix qu'elle semble vous présenter , en vous montrant d'un côté , un père qui vou$ envoie des soupirs , et de l'autre, un roi qui vous fait des commandemens , j e la défie de me dire ce que vous oubliez en celte rencontre , pour vous acquitter de l'une et de l'autre obligation ;

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