QU'IL Y A DES GENS NATURELLEMENT SÇAVANS
A M. DE LA THIBAUDIERE.
N'eut déplaise à l'Université , il y a une logique, naturelle et des sages ignorans. Nous en sommes demeurés d'accord, et la dispute doit cesser où se trouve l'expérience. En tout pays il y a des docteurs en langue vulgaire. La raison peut faire toute seule de grandes choses, sans l'assistance de l'art et de la science. Vous sçavez le nom que les Grecs ont fait pour signifier ceux qui se 3ont enseignés eux-mêmes^ et qui ont été tout ensem-* ble leurs maîtres et leurs disciples*
Les Turcs sont plaisans , quand ils disent des Tartares, que les autres peuples lisent les livres , mais que les Tartares les. ont mangés; qu'ils ont leur doctrine dans l'estomac et dans les entrailles, et que nous^vons la nôtre sur le bord des lèvres.
L'ambassadeur Busbequius m'a appris ce que je yous dis, et, à dire vrai, Monsieur, c'est une excellente chose que d!étre bien né. L'heureuse naissance fait presque tout , et je soutiens qu'un
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grand orateur est plus obligé à sa mère qu'à ses maîti'es et à ses études, je dis de son éloquence et de la noblesse de son style. Il y a des terres extrêmement fertiles qui ne sont cultivées que par le Ciel; la main des hommes n'y touche jamais. Où se trouve cette abondance^ jQu'a-t-on f[ueMaire de l'agriculture? Où l'on donne le bien pour rien, à quoi bon travailler pour l'acquérir? La libéralité de la nature enrichit bien plus que le ménage des hommes.
Je pourrois vous fournir plusieurs exemples de gens de ma connoissance , qui ne sçavent pas un mot de grec ni de latin; qui n'ont étudié ni ea rhétorique, ni en logique, et qui font néanmoins des pièces où nous remarquons toutes les règles del'oraison etdu raisonnement. Mais j.e me contenterai de vous en allouer un seul , et encore ne veux-je pas voas le nommer, qui brille entre les autres, comme le soleil entre les astres; pour parler Horace. En voilà assez pour vous le faire connoître; j 'en reçois très-souirent des choses qu'il n'a point imitées, qui sont purement siennes, et que vous jugerez, comme moi, dans la dernière perfection débouté et d'ajustement, quand je vous les aurai communiquées.
Son sens naturel est si fin et si assuré , qu^ quelquhxn lui ayant montré l'autre jour la traduction d'une oraison dé Cicéron, il reconnut
que Je traducteur s'étoit mépris en un endroit qu'il trouva plus lâche que les autres. On lui allégua la supériorité que la langue latine avoit sur la notre, et qu'il éloit impossible d'y rendre élégance potu* élégance ; mais cela ne le satisfit point. Il soutint que le passage de Cicéron devoit être conçu de telle manière, et qu'il étoit impossible, par ce qu'il voyoit devant et ^près, que ce grand personnage eût affpibli s$i pensée de la sorte qu'elle Jui paroissoit, Le livre fut apporté, et on deïîçieura d'accord que M*** aypit raison. Ainsi ^ vous voyez qu'il y a une logique naturelle , et des docteurs sans avoir étudié.
Puisque nous sommes sur cette matière, je suis d'avis d'y faire entrer l'histoire de Saintonge, que vous me disiez dernièrement n'avoir pas bien expliquée à votre voisin ; car il me semblé qu'elle y viendra assez bien. N'en doutez pas, sur ma parole, ni l'un, ni l'autre. Il n'est rien déplus assuré que ce qui se passa a Xaintes, entre le philosophe Pitard et le poète Théophile.
J'en ai ouï faite le conte plus d'une fois à M. le duc de la Rochefoucauld , qui étoit présent à la conférence. Le philosophe, ennuyé des équivoques et des méprises du poète, et ne voulant plus entrer en raison avec lui : Monsieur Théophile, lui dit-il , il me semble que vous avea beaucoup d'esprit; mais il est dommage que vous ne sça-
chiez rien. Théophile ne fut point surpris , et lui répondit sur-le-champ : j'avoue ce que vous dites ^ Monsieur Pitard , et ne trouve point mauvaise votre liberté ; permettez-moi de vous dire seulement, avec la même liberté, qu'il me semble que vous sçavez tout, mais qu'il est dommage que vous n'ayez point d'esprit.
La témérité de la riposte du poëte fit que les rieurs hirent de son côté. Pitard en rit comme les autres, et il n'y avoit autre chose à foire. S'il n'eût eu de l'esprit, il se fut mis en colère, et l'ignorance eût décontenancé la philosophie.