LES POETES
V> gmte, de qui l'esprit pénètre l'univers , Soigneux de ma fortune , et facile à mes vers ; Cher souci de la muse , et sa gloire future , Dont l'aimable génie , et la douce nature Fait voir , inaccessible aux efforts médisants Que vertu n'est pas morte en tous les courtisans Bien que foible et débile, et que mal reconnue Son habit décousu la montre à demi-nue ; Qu'elle ait sèche la chair, le corps amenuisé , Et serve à contre-cœur le vice autorise ; Le vice qui , pompeux, tout mérite repousse , Et va, comme un banquier, en carrosse et en housse.
Mais c'est trop sermonné de vice et de vertu ; il faut suivre un sentier qui soit moins rebattu , Et, conduit d'Apollon , reconnoître la trace Du libre Juvénal : trop discret est Horace Pour un homme piqué , joint que la passion , Comme sans jugement, est sans discrétion. Cependant il vaut mieux sucrer notre moutarde;
L'homme, pour un caprice, est sot qui se hasarde.
Ignorez donc l'auteur de ces vers incertains ,
Et , comme enfants trouvés , qu'ils soient fils de
putains , Exposés en la rue , à qui même la mère , Pour ne se découvrir , fait plus mauvaise chère. Ce n'est pas que j e croie, en ces temps effrontés, Que mes vers soient sans père, et ne soient adoptes , Et que ces ri masseurs , pour feindre une abondance , N'approuvent, impuissants, une fausse semence, Comme nos citoyens de race désireux Qui bercent les enfants qui ne sont pas à eux : Ainsi , tirant profit d'une fausse doctrine , S'ils en sont accusés , ils feront bonne mine , Et voudront, le niant, qu'on lise sur leur front, S'il se fait un bon vers, que c'est eux qui le font, Jaloux d'un sot honneur, d'une bâtarde gloire , Comme gens entendus s'en veulent faire accroire; A faux titre insolents , et sans fruit hasardeux , Pissent au bénitier afin qu'on parle d'eux. Or avec tout ceci le point qui me console , C'est que la pauvreté comme moi les affole , Et que , la grâce à Dieu , Phébus et son troupeau , Nous n'eûmes sur le dos jamais un bon manteau. Aussi , lorsque l'on voit un homme par la rue , Dont le rabat est sale , et la chausse rompue >
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Ses grègues aux genoux, au coude son pourpoint, Qui soit de pauvre mine, et qui soit mal en point ; Sans demander son nom, on le peutreconnoilro ; Car si ce n'est un poète (i) , au moins il le veut
être.
Pour moi , si mon habit, partout cicatrisé , Ne me rendoit du peuple et des grands méprisé , Je prendrois patience , et parmi la misère , Je trouverois du goût ; mais ce qui doit déplaire A l'homme de courage , et d'esprit relevé , C'est qu'un chacun le fuit ainsi qu'un réprouvé. Car, en quelque façon, les malheurs sont propices. Puis les gueux, en gueusant, trouvent maintes délices , Un repos qui s'égaie en quelque oisiveté : Mais je ne puis pâtir de me voir rejeté. C'est donc pourquoi, si jeune abandonnant la
France , J'allai, vif de courage, et tout chaud d'espérance, En la cour d'un prélat (2) qu'avec mille dangers J'ai suivi , courtisan , aux pays étrangers. J'ai changé mon humeur , altéré ma nature.
(1) Régnier fait presque toujours ce mot de deux syllabes. C'étoiteucore l'usage du temps de Corneille , qui dit aussi daus sa comédie de la Galerie du Palais :
Un bon poète ue vient que d'un amant parfait.
(2) François de Joyeuse.
J'ai bu chaud, mangé froid, j'ai couché sur la dure, Je l'ai, sans le quitter, à toute heure suivi. Donnant ma liberté je me suis asservi, En public, à l'église, à la chambre, a la table , Et pense avoir été mainte fois agréable. Mais instruit par le temps , à la fin j'ai connu Que la fidélité n'est pas grand revenu , Et qu'à mon temps perdu, sans nulle autre espérance , L'honneur d'être sujet tient lieu de récompense : N'ayant autre intérêt de dix ans jà passes , Sinon que sans regret je les ai dépensés. C'est pourquoi sans me plaindre en ma déconvenue, Le malheur qui me suit ma foi ne diminue : Et rebuté du sort, je m'asservis pourtant, Et sans être avancé je demeure content : Sachant bien que Fortune est ainsi qu'une louve , Qui sans choix s'abandonne au plus laid qu'elle
trouve ; Qui relève un pédant de nouveau baptisé , Et qui par ses larcins se rend autorisé; Qui le vice annoblit , et qui , tout au contraire, Ka valant la vertu, la confine en misère. Et puis jem'irai plaindre après ces gens ici? Non, l'exemple du temps n'augmente mon souci. Et bien qu'elle ne m'ait sa faveur départie , Je n'entends , quant à moi, de la prendre à partie,
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Puisque, selon mon goût, son infidélité
Ne donne et n'ôte tien à la félicité.
Mais que veux -tu qu'on fasse en cette humeur
austère ?
Il m'est, comme aux putains, mal-aisé de me taire: Il m'en faut discourir de tort et de travers. La colère souvent engendre de bons vers. Mais , comte , que sait-on ? elle peut être sage , Voire, avecque raison, inconstante et volage ; Et, déesse avisée aux biens qu'elle départ, Les adjuge au mérite, et non point au hasard. Puis l'on voit de son œil, l'on juge de sa tête , Et chacun en son dire a droit en sa requête : Car l'amour de soi-même , et notre affection , Ajoute avec usure à la perfection.
Toujours le fond du sac ne vient en évidence , Et bien souvent l'effet contredit l'apparence. Il n'est à décider rien de si mal-aisé , Que sous un saint habit le vice déguisé. Par ainsi j'ai donc tort, et ne dois pas me plaindre, Ne pouvant par mérite autrement la contraindre A me faire du bien ni de me départir Autre chose à la fin, sinon qu'un repentir. Mais quoi! qu'y feroit-on, puisqu'on ne s'ose
pendre ?
Encor faut-il avoir quelque chose où se prendre , Qui flatte, en discourant, le mal que nous sentons. Or j laissant tout ceci , retourne à nos moutons ,
Muse , et sans varier dis-nous quelques sornettes De ces enfants bâtards , ces tiercelets de poètes , Qui par les carrefours vont leurs vers grimaçants, Qui par leurs actions font rire les passants ;' Et quand la faim les point, se prenant sur le vôtre, Comme les étourneaux ils s'affament l'un l'autre. Cependant sans souliers , ceinture , ni cordon , L'œil farouche et troublé, l'esprit à l'abandon , Vous viennent accoster comme personnes ivres , Et disent pour bon jour: Monsieur, je fais des
livres : On les vend au Palais ; et les doctes du temps , A les lire amusés, n'ont autre passe-temps. De là, sans vous laisser, importuns ils vous suivent, Vous alourdent de vers, d'allégresse vous privent, Vous parlent de fortune, et qu'il faut acquérir Du crédit, de l'honneur, avant que de mourir; Mais que, pour leur respect, l'ingrat siècle où
nous sommes Au prix de la vertu n'estime point les hommes ; Que Ronsard , du Bellay, vivants ont eu du bien ; Et que c'est honte au roi de ne leur donner rien . Puis sans qu'on les convie , ainsi que vénérables , S'asseyent en prélats les premiers à vos tables, Où le caquet leur manque, et, des dents discourant , Semblent avoir des yeux regret au demeurant. Or la table levée , ils curent la mâchoire.
Ï2& MATHURIH REGNIER.
Après grâces Dieu bu , ils demandent à boire y Vous font un sot discours ; puis , au partir de là Vous disent: Mais, Monsieur, me donnez- vous
cela?
Uii autre , renfrogné , rêveur, mélancolique , Grimaçant son discours , semble avoir la colique, Suant, crachant, toussant, pensant venir au point, Parle si finement que l'on ne l'entend point. Un autre, ambitieux , pour les vers qu'il compose Quelque bon bénéfice en l'esprit se propose ; Et dessus un cheval, comme un singe, attaché, Méditant un sonnet, médite un évéché.
Si quelqu'un , comme moi , leurs ouvrages n'estime , Il est lourd , ignorant, il n'aime point la rime ; Difficile, hargneux, de leur vertu jaloux , Contraire en jugement au commun bruit de tous ; Que leur gloire il dérobe avec ses artifices r Les dames cependant se fondent en délices Lisant leurs beaux écrits ; et de jour, et de nuit, Les ont au cabinet sous le chevet du lit ; Que portés à l'église ils valent des matines , Tant, selon leurs discours, leurs œuvres sont divines.
Honsard, fais-m'en raison ; et vous autres esprits Que , pour êt,re vivants , en mes vers je n'écris , Pouvez-vous endurer que ces rauques cigales Egallent leurs chansons à vos œuvres royales T Ayant Votre beau nom lâchement démenti ?
Ha! c'est que notre siècle est en tout perverti. Mais pourtant quel esprit, entre tant d'insolence, Sait trier le savoir d'avecque l'ignorance , Le naturel de l'art, et, d'un œil avisé , Voit qui de Calliope est plus favorisé ? Juste postérité, à témoin je t'appelle , Toi qui sans passion maintiens l'œuvre immortelle , Et qui , selon l'esprit, la grâce et le savoir , De race en race au peuple un ouvrage fais voir ; Venge cette querelle, et justement sépare Du cygne d'Apollon la corneille barbare , Qui , croassant partout d'un orgueil effronté , Ne couche de rien moins que l'immortalité. Quel plaisir penses-tu que dans l'ame je sente , Quand l'un de cette troupe , en audace insolente , Vient à Vanves à pied , pour grimper au coupeau Du Parnasse françois , et boire de son eau ; Que froidement reçu , on l'écoute à grand' peine ; Que la muse, en grognant, lui défend sa fontaine; Et , se bouchant l'oreille au récit de ses vers , Tourne les yeux à gauche , et les lit de travers ; Etpour fruit de sa peine aux grands vents dispersée , Tous ses papiers servir à la chaise percée ? Mais comme eux je suis poète , et sans discrétion Je deviens importun avec présouqnion.
IJ faut que la raison retienne le caprice , Et que mon vers ne soit qu'ainsi qu'un exercice ,