LA VIE DE LA COUR
IVAarquis, que dois-j e faire en cette incertitude? Dois-je,las de courir, me remettre à l'étude, Lire Homère , Aristote , et , disciple nouveau , Glaner ce que les Grecs ont de riche et de bea u ; Reste de ces moissons que Ronsard et Desportes Ont remporté du champ sur leurs épaules fortes ; Qu'ils ont comme leur propre en leur grange entassé , Égalant leurs honneurs aux honneurs du passé ? Ou si , continuant à courtiser mon maître , Je me dois jusqu'au hout d'espérance repaître ? Nous vivons à tâtons , et dans ce inonde ici Souvent avec travail on poursuit du souci : Car les dieux , courroucés contre la race humaine, Ont mis avec les hiens la sueur et la peine. Le monde est un hrelan où tout est confondu. Tel pense avoir gagné, qui souvent a perdu ,
(i) François -Annihal, frère de Gabrielle d'Estrée§.
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Ainsi qu'en une banque où par hasard on tire ; Et qui voudroit choisir souvent prendroit le pire. Tout dépend du destin , qui , sans avoir égard , Les faveurs et les biens en ce inonde départ. Mais puisqu'il est ainsi que le sort nous emporte Qui voudroit se bander contre une loi si forte ? Suivons donc sa conduite en cet aveuglement. Qui pèche avec le ciel, pèche honorablement. Car penser s'affranchir , c'est une rêverie. La liberté par songe en la terre est chérie. Rien n'est libre en ce monde; et chaque homme
dépend Comtes, princes , sultans , de quelque autre plus
grand.
Tous les hommes vivants sont ici-bas esclaves ; Mais suivant ce qu'ils sont, ils diffèrent d'entraves ; Les uns les portent d'or , et les autres de 1er : Mais, n'en déplaise aux vieux, ni leur philosopher , Ni tant de beaux écrits qu'on lit en leurs écoles , Pour s'affranchir l'esprit ne sont que des paroles.
Puis , que peut-il servir aux mortels ici-bas ? Marquis , d'être savants , ou de ne l'être pas , Si la science, pauvre, affreuse et méprisée , Sert au peuple de fable , aux plus grands de risée, Si les gens de latin des sots sont dénigrés , Et si l'on n'est docteur sans prendre ses degrés ?
SATIRES. l33
Du siècle les mignons , fils de la poule blanche , Ils tiennent à leur gré la fortune en la manche ; En crédit élevés ils disposent de tout, Et n'entreprennent rien qu'ils n'en viennent à
bout.
Mais quoi ! me diras-tu , il l'en faut autant faire. Qui ose a peu souvent la fortune contraire. Importune le Louvre et de jour et de nuit : Perds pour t' assujettir et la table et le lit : Sois entrant , effronté , et sans cesse importune : En ce temps l'impudence élève la fortune. Il est vrai ; mais pourtant je ne suis point d'avis De dégager mes j ours pour 1 es r en dr e asservis ; Car pour dire le vrai , c'est un pays étrange , Où comme un vrai Protée à toute heure en se
change , Où les lois , par respect sages humainement , Confondent le loyer avec le châtiment ; Et pour un même fait, de même intelligence 7 L'un est justicié, l'autre aura récompense. Car selon l'intérêt, le crédit ou l'appui , Le crime se condamne et s'absout aujourd'hui. Or, quant à ton conseil qu'à la eour je m'engage , Je n'en ai pas l'esprit, non plus que le courage. Il faut trop de savoir et de civilité^ Et, si j'ose en parler, trop de subtilité. Ce n'est pas mon humeur : je suis mélancolique ; Je ne suis point entrant ; ma façon est rustique ;
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Et le surnom de bon me va-t-on reprochant, D'autant que je n'ai pas l'esprit d'être méchant. Et puis, j e ne saurois me forcer, ni me feindre. Trop libre en volonté , j e ne me puis contraindre. Je ne saurois flatter , et ne sais point comment
II faut se taire accort, ou parler faussement, Bénir les favoris de geste et de paroles , Parler de leurs aïeux au jour de Cërizolles (i) , Des hauts faits1 de leur race, et comme ils ont acquis
Ce titre avec honneur de ducs et de marquis. Je n'ai point tant d'esprit pour tant de menterie. Je ne puis m'adonner à la cageollerie ; Selon les accidents, les humeurs, ou les jours , Changer, comme d'habits, tous les mois de discours.
Suivant mon naturel , je hais tout artifice ; Je ne puis déguiser la vertu, ni le vice; Offrir tout de la bouche, et, d'un propos menteur, Dire , Pardieu ! monsieur, je vous suis serviteur. De porter un poulet je n'ai la suffisance : Je ne suis point adroit , je n'ai point d'éloquence Pour colorer un fait, ou détourner la foi : Prouver qu'un grand amour n'est sujet à la loi ;
(i) Fameuse bataille gagnée eu i545, par l'armée de François I, commandée par le duc d'Enguien , sur celle de l'empereur Charles-Quint.
Suborner par discours une femme coquette;
Lui conter des chansons de Jeanne et de Paquette ;
Débaucher une fille, et par vives raisons
Lui montrer comme Amour fait les bonnes maisons ,
Les maintient , les élève ; et , propice aux plus belles,
En honneur les avance , et les fait demoiselles ;
Que c'est pour leurs beaux nez que se font les ballets ;
Qu'elles sont le sujet des vers et des poulets ;
Alléguant maint exemple en ce siècle où nous
sommes
Qu'il n'est rien si facile à prendre que les hommes;
Et qu'on ne s'enquiert plus s'elle a fait le pourquoi,
Pourvu qu'elle soit riche, et qu'elle ait bien de quoi.
Quand elle auroit suivi le camp à laîlocheile(i) ,
S'elle a force ducats , elle est toute pucelle.
L'honneur estropié, languissant et perclus ,
N'est plus rien qu'un idole en qui l'on ne croit plus.
Or pour dire ceci il faut force mystère ;
(i) Cette ville, où s'étoient réfugiés les Calvinistes, fut assiégée en i J ; 3 par Keuri, duc d'Anjou , frère du roi Charles IX.
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Et de mal discourir , il vaut bien mieux se taire. Il faut être trop prompt, écrire à tout propos , Perdre pour un sonnet et sommeil et repos. Puis ma muse est trop chaste ,• et j'ai trop de courage ■ Et ne puis pour autrui façonner un ouvrage. Pour moi j'ai de la cour autant comme il m'en
faut:
Le vol de mon dessein ne s'étend point si haut : De peu je suis content ; encore que mon maître , S' il lui plaisoit un j our mon travail reconnoître , Peut autant qu'autre prince , et a trop de moyen D'élever ma fortune et me faire du bien. Que me sert de m' asseoir le premier à la table , Si la faim d'en avoir me rend insatiable , Et si le faix léger d'une double évêché , Me rendant moins content, me rend plus empêché ; Si la gloire et la charge à la peine adonnée Rend sous l'ambition mon ame infortunée? Et quand la servitude a pris l'homme au collet , J'estime que le prince est moins que sou valet. C'est pourquoi je ne tends à fortune si grande : Loin de l'ambition , la raison me commande , Et ne prétends avoir autre chose sinon Qu'un simple bénéfice, et quelque peu de nom , Afin de pouvoir vivre avec quelque assurance , Et de m'ôter mon bien que l'on ait conscience.
SATIRES. l37
Alors vraiment heureux , les livres feuilletant , Je rendrois mon désir et mon esprit content. Car sans le revenu l'étude nous abuse, Et le corps ne se paît aux banquets de la muse. Sais-tu, pour savoir bien, ce qu'il nous faut savoir ?
C'est s'amner le goût , de connoître et de voir , Apprendre dans le monde et lire dans la vie D'autres secrets plus fins que de philosophie , Et qu'avec la science il faut un bon esprit. Or entends à ce point ce qu'un Grec en écrit : Jadis un loup , dit-il, quelafaim époinçonne , Sortant hors de son fort rencontre une lionne , Rugissante à l'abord , et qui montroit aux dents L'insatiable faim qu'elle avoit au-dedans. Furieuse elle approche; et le loup qui l'avise D'un langage flatteur lui parle et la courtise : Car ce fut de tout temps que, ployant sous l'effortj Le petit cède au grand , et le foible au plus fort. Lui,dis-je,qui craignoit que, faute d'autre proie, La bête l'attaquât , ses ruses il emploie. Mais enfin le hasard si bien le secourut , Qu'un mulet gros et gras à leurs yeux apparut. Ils cheminent dispos , croyant la table prête , Et s'approchent tous deux assez près de la bête. Le loup qui la connoit , malin et défiant , Lui regardant aux pieds , lui parloit en riant : D'où es-tu? qui es -tu? quelle est ta nourriture 1
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Ta race, ta maison , ton maître, ta nature ? Le mulet, étonné de ce nouveau discours , De peur ingénieux, aux ruses eut recours ; Et, comme les Normands, sans lui répondre,,
•Voire !
Compère , ce dit-il, je n'ai point de mémoire ; Et comme sans esprit ma grand' mère me vit v Sans m'en dire autre chose, au pied me l'écrivit. Lors il lève la jambe au jarret ramassée ; Et d'un œil innocent il couvroit sa pensée , Se tenant suspendu sur les pieds en avant. Le loup qui l'aperçoit se lève de devant, S'excusant de ne lire avec cette parole , Que les loups de son temps n'alloient pointa l'é-
cole- Quand la chaude lionne , à qui l'ardente faim ALloit précipitant J a rage et le dessein , S'approche, plus savante, en volonté de lire. Le mulet prend le temps , et du grand coup qu'il
tire Lui enfonce la tête, et d'une autre façon , Qu'elle ne savoit point, lui apprit sa leçon. Alors le loup s'enfuit , voyant la béte morte , Et de son ignorance ainsi se réconforte : N'en déplaise aux docteurs, cordeliers, jacobins? Fardicu, les plus grands clercs nesontpas les pins
fins.
satires. i3g
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