‹ Œuvres choises de Desportes, Bertaut (volume 2)Chapitre 33 sur 66 · LA POESIE TOUJOURS PAUVRE · texte numérisé non relu

LA POESIE TOUJOURS PAUVRE

iVJLoTiN , la muse est morte, ou la faveur pour elle. En vain dessus Parnasse Apollon on appelle , En vain par le veiller on acquiert du savoir, Si Fortune s'en moque, et s'on ne peut avoir Ni honneur, ni crédit, non plus que si nos peines Etoient fables du peuple inutiles et vaines. Or va , romps -toi la tête ; et de j our et de nuit Pâlis dessus un livre, à l'appétit d'un bruit Qui nous honore après que nous sommes sous

terre , Et de te voir paré de trois brins do lierre (i), Connue s'il importoit , étant ombres là-bas , Que notre nom vécût, ou qu'il ne vécût pas. Honneur hors de saison , inutile mérite , Qui vivants nous trahit , et qui morts ne profite ;

(i) La couronne de lierre étoit donnée aux poètes.:

Prima feres kedevœ victricis prasmia.

Hor.

l4o MATHUKIN REGNIER.

Sans soins de l'avenir je te laisse le bien , Qui vient à contre-'poil alors qu'on ne sent rien , Puisque vivant ici de nous on ne fait conte , Et que notre vertu engendre notre honte. Donc par d'autres moyens à la cour familiers , Par vice, ou par vertu, acquérons des lauriers , Puisqu'en ce monde ici on nen fait différence , Et que souvent par l'un l'autre se récompense. Apprenons à mentir, nos propos déguiser , A trahir nos amis, nos ennemis baiser , Faire la cour aux grands, et dans leurs antichambres, Le chapeau dans la main , nous tenir sur nos membres , Sans oser ni cracher, ni tousser, ni s'asseoir, Et, nous couchant au jour, leur donner le bon soir. Car puisque ta fortune aveuglément dispose De tout, peut-être enfin aurons -nous quelque

chose.

Or , laissons donc la muse , Apollon , et ses vers ; Laissons le luth, la lyre, et ces outils divers Dont Apollon nous flatte ; ingrate frénésie , Puisque pauvre et quaymande on voit la poésie, Où j'ai par tant de nuits mon travail occupé. Mais quoi ! je te pardonne; et si tu m'as trompe' , La honte en soit au siècle, où, vivant d'âge en âge, Mon exemple rendra quelque autre esprit plus sage.

SATIRES. ~4ï

Mais pour moi , mon ami , j e suis fort mal paye D'avoir suivi cet art. Si j'eusse étudié Jeune , laborieux, sur un banc à l'école, Galien , Hippocrate , ou Jason , ou Barthole , Une cornette au cou debout dans un parquet, À tort et à travers je vendrois mon caquet. Il est vrai que le ciel , qui me regarda naître , S'est de mon jugement toujours rendu le maître; Et bien que , j eune enfant , mon père me tançât , Et de verges souvent mes chansons menaçât , Me disant de dépit , et bouffi de colère : « Badin , quitte ces vers ; et que penses-tu faire ? La muse est inutile ; et si ton oncle (i) a su S'avancer par cet art, tu t'y verras déçu. Un même astre toujours n'éclaire en cette terre : Mars tout ardent de feux nous menace de

guerre (2) , Tout le monde frémit ; et ces grands mouvements Couvent en leurs fureurs de piteux changements. Penses-tu que le luth, et la lyre des poètes S'accorde d'harmonie avecque les trompettes ? Les plus grands de ton temps, dans le sang aguerris Comme en Thrace seront brutalement nourris , Qui rudes n'aimeront la lyre de la muse ,

(1) Philippe Desportes.

(2) Les guerres civiles de la ligue,

Ii\'2 MATHURIN REGNIER.

Non plus qu'une vielle ou qu'une cornemuse. Laisse donc ce métier, et sage prends le soin Ue t'acquérir un art qui te serve au besoin. »

Je ne sais, mon ami, par quelle prescience , Il eut de nos destins si claire connoissance , Mais pour moi , je sais bien que, sans en faire cas , Je méprisois son dire, et ne le croyois pas, Bien que mon bon démon souvent me dît le même. Mais quand la passion en nous est si extrême, Les avertissements n'ont ni force, ni lieu , lit l'homme croit à peine aux paroles d'un Dieu. Ainsi me tançoit-il d'une parole émue ; Mais comme en se tournant je le perdois de vue , Je perdis la mémoire avecque ses discours , Et rêveur m'égarai tout seul par les détours Des antres et des bois , affreux et solitaires , Où la muse, en dormant, m'enseignoit ses mystères , M'apprenoitdes secrets, et, m' échauffant le sein, De gloire et de renom relevoit mon dessein. Inutile science, ingrate, et méprisée , Qui sert de fable au peuple, et aux grands de risée! Eusses-tu plus de feu , plus de soin , et plus d'art Que Jodelle n'eut oncq', Desportes, ni Ronsard, L'on te fera la moue ; et pour fruit de ta peine , Ce n'est , ce dira-t-on , qu'un poète à la douzaine. Car on n a plus le goût comme on l'eut autrefois. Apollon est gêné par de sauvages lois

Qui retiennent sous l'art sa nature offusquée , Et de mainte figure est sa beauté masquée. Si pour savoir former quatre vers empoulés , Faire tonner des mots mal joints et mal collés , Ami , l'on 'étoit poète , on verroit ( cas étrange ! ) Les poètes plus épais que mouches en vendanges. Or que dès ta jeunesse Apollon t'ait appris , Que Calliope même ait tracé tes écrits , Qu'ils soient pleins, relevés, et graves à l'oreille; Qu'ils fassent sourciller les doctes de merveille : Ne pense , pour cela , être estimé moins fol , Et sans argent comptant qu'on te prête un licol , Ni qu'on n'estime plus (humeur extravagante ! ) Un gros âne pourvu de mille écus de rente. Ce malheur est venu de quelques jeunes veaux Qui mettent à l'encan l'honneur dans les bordeaux ; Et ravalant Phébus , les Muses et la Grâce , Font un bouchon à vin du laurier de Parnasse ; A qui le mal de tête est commun et fatal ? Et vont bizarrement en poste en l'hôpital : Et puis en leur chanson , sottement importune Ils accusent les grands , le ciel et la fortune , Qui fûtes de leurs vers en sont si rebattus , Qu'ils ont tirés cet art du nombre des vertus ; Tiennent à mal d'esprit leurs chansons indiscrètes , Et les mettent au rang des plus vaines sornettes.

ï44 - MATHURIJf REGNIER.

Encore quelques grands , afin de faire voir, De Mécène rivaux,, qu'ils aiment le savoir , Nous voyent de bon œil , et tenant une gaule , Ainsi qu'à leurs chevaux nous en flattent l'épaule, Avccque bonne mine , et d'un langage doux Nous disent souriant : Eh bien , que faites-vous ? Avez^vous point sur vous quelque chanson nouvelle ?

J'en vis ces jours passés de vous une si belle , Que c'est pour en mourir: ha! ma foi, je vois bien Que vous ne m aimez plus , vous ne me donnez

rien.

Mais on lit à leurs yeux et dans leur contenance Que la bouche ne parle ainsi que l'aine pense; Et que c'est , mon ami, un grimoire et des mots Dont tous les courtisans endorment les plus sots.

SATIRES. l£5

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