REGNIER, APOLOGISTE DE SOI-MÈ.ME
KJy dit que le grand peintre (2) , ayant fait un
ouvrage , Des jugements cTautrui tiroit cet avantage , Que, selon qu'il jugeoit qu ils étoîent vrais ou
faux , Docile à son profit, réformoit ses défauts. Or c'étoit du bon temps, que la haine et l'envie Par crimes supposés n'attentoient à la vie ; Que le vrai du propos étoit cousin germain , Et qu'un chacun parloitlecœur dedans la main. Mais que serviroit-il maintenant de prétendre S'amender par ceux-là qui nous viennent reprendre , Si selon l'intérêt tout le monde discourt , Et si la vérité n'est plus femme de cour ;
(1) Peintre ordinaire du roi Henri IV. Il a peint la chapelle de Fontainebleau.
(2) Apelle.
liU M AT 13 UllI W REGNIEfi.
S'il n'est bon courtisan , tant irisé peut-il être , S'il a bon appétit, qu'il ne jure à son maître , Dès la pointe du jour, qu'il est midi sonné , Et qu'au logis du roi tout le monde a dîné ? Ceci pourroit suffire à refroidir une ame Qui n'ose rien tenter pour la crainte du blâme , A qui la peur de perdre enterre le talent : Non pas moi, qui me ris d'un esprit nonchalant Qui , pour ne faillir point, retarde de bien faire. C'est pourquoi maintenant je m'expose au vulgaire , Et me donne pour butte aux jugements divers. Qu'un chacun taille, rogne, et glose sur mes vei s; Qu'un rêveur insolent d'ignorance m'accuse , Que je ne suis pas net, que trop simple est ma
muse , Que j'ai l'humeur bizarre, inégal le cerveau , Et, s'il lui plaît encor , qu'il me relie en veau. Avant qu'aller si vite, au moins je le supplie Savoir que le bon vin ne peut être sans lie ; Qu'il n'est rien de parfait en ce monde aujourd'hui; Qu'homme, je suis sujet à faillir comme lui ; Et qu'au surplus, pour moi qu'il se fasse paroître Aussi vrai que pour lui je m'efforce de 1 être. Mais sais-tu, Fréminet, ceux qui me blâmeront : Ceux qui dedans mes vers leurs vices trouveront; A qui l'ambition la nuit tire l'oreille ;
De qui l'esprit avare en repos ne sommeille ; Toujours s'alambiquant après nouveaux partis ; Qui pour Dieu ni pour loi n'ont que leurs appétits; Qui rôdent toute nuit , troublés de jalousie ; A qui l'amour lascif règle la fantaisie , Qui préfèrent, vilains, le profit à l'honneur ; Qui par fraude ont ravi les terres d'un mineur. Telles sortes de gens vont après les poètes (1) , Comme après les hiboux vont criant les chouettes . Leurs femmes vous diront: Fuyez ce médisant , Fâcheuse est son humeur, son parler est cuisant. Quoi ! monsieur, n'est-ce pas cet homme à la satire , Quiperdroit son ami plutôt qu'un mot pour rire? Il emporte la pièce ! Et c'est là , de par Dieu , ( Ayant peur que ce soit celle-là du milieu ) Où le soulier les blesse; autrement je n'estime Qu'aucune eût volonté de m'accuser de crime. Car pour elles, depuis qu'elles viennent au point* Elles ne voudroient pas que l'on ne le sût point. Un grand contentement malaisément se celle. Puis c'est des amoureux la règle universelle , De déférer si fort à leur affection , Qu'ils estiment honneur leur folie passion. Et quant est de l'honneur de leurs maris, je pense
(1) C'est le seul vers où Régnier ait fait poète de trois syllabes.
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Qu'aucune à bon escient n'en prendroit la défense , Sachant bien qu'on n'est pas tenu par charité De leur donner un bien qu'elles leur ont ôté. Voilà le grand-merci que j'aurai de mes peines. C'est le cours du marché des affaires humaines , Qu'encore qu'un chacun vaille ici-bas son prix , Le plus cher toutefois est souvent à mépris. Or , ami , ce n'est point une humeur de médire Qui m'ait fait rechercher cette façon d'écrire: Mais mon père m'apprit que des enseignements Les humains apprenti f s formoient leurs jugements ; Que l'exemple d'autrui doit rendre l'homme sage: Et guettant à propos les fautes au passage , Me disoit : Considère où cet homme est réduit Par son ambition : cet autre toute nuit Boit avec des putains, engage son domaine: L'autre , sans travailler, tout le jour se promène : Pierre le bon enfant aux dez a tout perdu : Ces jours le bien de Jean par décret fut vendu ; Claude aime sa voisine, et tout son bien lui donne. Ainsi me mettant l'œil sur chacune personne , Qui valoit quelque chose , ou qui ne vaioit rien , M'apprenoit doucement et le mal et le bien ; Afin que , fuyant l'un , l'autre je recherchasse , Et qu'aux dépens d'autrui sage je m'enseignasse. Ainsi que d'un voisin le trépas survenu
Fait résoudre un malade , en son lit détenu , A prendre malgré lui tout ce qu'on lui ordonne , Qui, pour ne mourir point, de crainte se pardonne :
De même les esprits débonnaires et doux Se façonnent, prudents, par l'exemple des fous ; Et le blâme d'autrui leur fait ces bons offices , Qu'il leur apprend que c'est de vertus et de vices. Car, quoiqu'on puisse faire, étant homme, on ne
peut Ni vivre comme on doit, ni vivre comme on veut. En la terre ici-bas il n'habite point d'anges : Or les moins vicieux méritent des louanges , Qui, sans prendre l'autrui,vivent en bon chrétien, Et sont ceux qu'on peut dire et saints et gens de
bien.
Quand je suis à part moi, souvent je m'étudie , Tant que faire se peut , après la maladie Dont chacun est blessé : je pense à mon devoir , J'ouvre les yeux de l'ame, et m'efforce de voir Au travers d'un chacun : de l'esprit je m'escrime, Puis , dessus le papier , mes caprices je rime Dedans une satire , où , d'un œil doux-amer, Tout le monde s'y voit, et ne s'y sent nommer. Voilà l'un des péchés où mon ame est encline. On dit que pardonner est une couvre divine. Celui m'obligera qui voudra m'excuser ; A son goût toutefois chacun en peut user.
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Quant à ceux du métier, ils ont de quoi s'ébattre : Sans aller sur le pré , nous nous pouvons combattre , Nous montrant seulement de la plume ennemis. En ce cas-là , du roi les duels sont permis : Et faudra que bien forte ils fassent la partie , Si les plus fins d'entre eux s'en vont sans repartie.
Mais c'est un satirique , il le faut laisser là. Pour moi , j'en suis d'avis , et connois à cela Qu'ils ont un bon esprit. Corsaires à corsaires, L'un l'autre s'attaquant,nefontpasleurs affaires.
SATIRES. l'Ai