‹ Œuvres choises de Desportes, Bertaut (volume 2)Chapitre 43 sur 66 · LA FOLIE EST GENERALE · texte numérisé non relu

LA FOLIE EST GENERALE

J 'ai pris cent et cent fois la lanterne en la main , Cherchant en plein midi, parmi le genre humain , Un homme qui fût homme et de fait et de mine .f Et qui pût des vertus passer par l'étamine. Il n'est coin et recoin que je n'aye tenté , Depuis que la nature ici-has m'a planté: Mais tant plus je me lime, et plus je me rabote, Je croîs qu'à mon avis tout le monde radote, Qu'il a la tête vide et c'en dessus dessous , Ou qu'il faut qu'au rebours je sois l'un des plus

fous ; C'est de notre folie un plaisant stratagème , Se flattant, déjuger les autres par soi-même. Ceux qui pour voyager s'embarquent dessus l'eau Yoyent aller la terre, et non pas leur Vaisseau. Peut-être, ainsi trompé, que faussement je juge. Toutefois, si les fous ont leur sens pour refuge, , Je ne suis pas tenu de croire aux yeux d'autrui : Puis j'en sais pour le moins autant ou plus quelui. Or ce n'est point pour être élevé de fortune :

(i) Cette satire paroît être adressée au duc de Sully.

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Aux sages, comme aux fous, c'est chose assez commune; Elle avance un chacun sans raison et sans choix; Les fous sont aux échecs les plus proches des rois. Aussi mon jugement sur cela ne se fonde ; Au compas des grandeurs je ne juge le monde : L'éclat de ces clinquants ne m' éblouit les yeux. Pour être dans le ciel je n'estime les dieux , Mais pour s'y maintenir, et gouverner de sorte Que ce tout en devoir règlement se comporte , Et que leur providence également conduit Tout ce que le soleil en la terre produit. Des hommes, tout ainsi, je nepuisreconnoître Les grands , mais bien ceux-là qui méritent de

l'être, Et de qui le mérite , indomptable en vertu , Force les accidents , et n'est point abattu. Non plus que des farceurs je n'en puis faire

compte ; Ainsi que l'un descend on voit que l'autre monte, Selon ou plus ou moins que dure le rôlet ; Et l'habit fait, sans plus, le maître ou le valet. De même est de ces gens dont la grandeur se joue: Aujourd'hui gros, enflés, sur le haut de la roue, Ils font un personnage; et demain renversés , Chacun les met au rang des péchés effacés. La Fortune est bizarre, à traiter indocile, Sans arrêt, inconstante, et d'humeur difficile ;

Avec discrétion il la faut caresser :

L'unlaperd bien souvent pour la trop embrasser, Ou pour s'y fier trop ; l'autre par insolence , Ou pour avoir trop peu ou trop de violence , Ou pour se la promettre, ou se la dénier : Enfin c'est un caprice étrange à manier. Son amour est fragile, et serompt comme un verre, Et fait aux plus matois donner du nez en terre. Pour moi , j e n'ai point vu, parmi tant d'avancés , Soit de ces temps-ici, soit des siècles passés, Homme que la fortune ait tâché d'introduire , Qui durant le bon vent ait su se bien conduire. Or d'être cinquante ans aux honneurs élevé , Des grands et des petits dignement approuvé , Et de sa vertu propre aux malheurs faire obstacle. Je n'ai point vu de sots avoir fait ce miracle. Aussi, pour discerner le bien d'avec le mal, Voir tout, connoitre tout, d'un œil toujours égal, Manier dextrement les desseins de nos princes, Répondre à tant de gens de diverses provinces, Etre des étrangers pour oracle tenu, Prévoir tout accident avant qu'être advenu, Détourner par prudence une mauvaise affaire, Ce n'est pas chose aisée, ou trop facile à faire. Vo' x comme on conserve avecque jugement C qu'un autre dissipe et perd imprudemment, s/uand on se brûle au feu que soi-même on attise , Ce n'est point accident , mais c'est une sottise.

Nous sommes du bonheur de nous-même arti san s, Et fabriquons nos jours ou fâcheux, ou plaisants. Lafortune esta nous, etn'estmauvaise, oubonne, Que selon qu'on la forme , ou bien qu'on se la donne.

A ce point le Malheur, ami , comme ennemi, Trouvant au bord d'un puits un enfant endormi, En risque d'y tomber, à son aide s'avance, En lui parlant ainsi le réveille et le tance : Sus , badin , levez-vous ; si vous tombiez dedans , De douleur vos parents, comme vous imprudents, Croyant en leur esprit que de tout je dispose , Diroient en me blâmant que j'en serois la cause.

Ainsi nous séduisant d'une fausse couleur, Souvent nous imputons nos fautes au malheur, Qui n'en peut mais: mais quoi! l'on le prend à

partie , Et chacun de son tort cherche la garantie ; Et nous pensons bien fins, soit véritable, ou faux, Quand nous pouvons couvrir d'excuses nos défauts.

Maïs ainsi qu'aux petits, aux plus grands personnages , Sondez tout jusqu'au fond : les fous ne sont pas

sages.

Or, c'est un grand chemin jadis assez frayé , Qui des rimeurs françois ne fut onc essayé : Suivant les pas d'Horace entrant en la carrière,

Je trouve des humeurs de diverse manière , Qui me pourroient donner sujet de me moquer ; Mais qu'est-il de besoin de les aller choquer? Chacun, ainsi que moi, sa raison fortifie, Et se forme à son goût une philosophie : Ils ont droit en leur cause; et de la contester , Je ne suis chicaneur, et n'aime à disputer.

Gallet(i) a sa raison; et qui croira son dire, Le hasard pour le moins lui promet un empire : Toutefois, au contraire, étant léger et net, N'avant que l'espérance, et trois dez au cornet, Comme sur un bon fonds de rente et de recettes, Dessus sept, ou quatorze, il assigne ses dettes (2), Et trouve sur cela qui lui fournit de quoi. Ils ont une raison qui n'est raison pour moi, Que je ne puis comprendre, et qui bien l'examine, Est-ce vice ou vertu qui leur fureur domine ? L'un, alléché d'espoir de gagner vingt pour cent, Ferme l'œil à sa perte, et librement consent Que l'autre le dépouille, et ses meubles engage, Même, s'il est besoin, baille son héritage. Or le plus sot d'entre eux, je m'en rapporte k lui, Pour l'un il perd son bien , l'autre celui d'autrui. Pourtant c'est un trafic qui suit toujours sa route,

(1) Fameux joueur de dés du temps de Régnier.

(2) Boileau a dit aussi, satire IY :

Attendant son destin d'un quatorze ou d'un sept.

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Où , bien moins qu'à la place , on a fait banqueroute , Et qui dans le brelan se maintient bravement, N'en déplaise aux arrêts de notre parlement. Pensez-vous, sans avoir ses raisons toutes prêtes, Que le sieur de Provins persiste en ses requêtes, Et qu'il ait, sans espoir d'être mieux à la cour, A son long balandran changé son manteau court, Bien que, depuis vingt ans, sa grimace importune Ait à sa défaveur obstiné la fortune ? [1 n'est pas le Cousin ( i ) , qui n'ait quelque raison. De peur de réparer, il laisse sa maison ; Que son lit ne défonce, il dort dessus la dure ; Et n'a, crainte du chaud, que l'air pour couverture :

Il ne craint ni les dents, ni les défluxions, Et son corps a, tout sain, libres ses fonctions. En tout indifférent, tout est à son usage. On dira qu'il est fou; je crois qu'il n'est pas sage ; Que Diogéne aussi fût un fou de tout point , C'estcequele Cousin, comme moi, ne croitpoint.

Or, suivant ma raison et mon intelligence, Mettant tout en avant, et soin, et diligence, Et criblant mes raisons pour en faire un bon choix, Vous êtes à mon gré l'homme que je cherchois.

(i) Espèce de fou, ainsi nommé parce qu'il disoitde Henri IV, le roi mon cousin.

SATIRES. 2 3y

Un chacun en son sens selon son choix abonde. Or, m' ayant mis en goût des hommes et du monde, Réduisant brusquement le tout en son entier, Encor faut-il finir par un tour du métier. On dit que Jupiter, roi des dieux et des hommes , Se promenant un j our enla terre où nous sommes , Reçut en amitié deux hommes apparents , Tous deux d'âge pareils , mais de mœurs différents :

L'un avoit nom Minos, l'autre avoit nom Tantale. Il les élève au ciel; et d'abord leur étale , Parmi les bons propos, les grâces et les ris, Tout ce que la faveur départ aux favoris : Ils mangeoientà sa table, avaloient l'ambroisie, Et des plaisirs du ciel soûloient leur fantaisie ; Ils étoient comme chefs de son conseil privé ; Etrienn'étoitbien fait qu'ils n'eussent approuvé. Minos eut bon esprit, prudent, accort et sage, Et sut, jusqu'à la fin , jouer son personnage : L'autre fut un langard, révélant les secrets Du ciel et de son maître aux hommes indiscrets. L'un, avecque prudence, au ciel s'impatronise ; Etl'autre en fut chassé comme un péteux d'église.

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