LE POETE MALGRÉ SOI
\/ui, j'écris rarement, et me plais de le faire: Non pas que la paresse en moi soit ordinaire ; Mais sitôt que je prends la plume à ce dessein , Je crois prendre en galère une rame en la main ; Je sens, au second vers que la muse me dicte, Que contre sa fureur ma raison se dépite. Or, si parfois j'écris, suivant mon ascendant, Je vous jure, encore est-ce à mon corps défendant. L'astre qui de naissance à la muse me lie Me fait rompre la tête après cette folie ; Et qui pis est, ce mal, qui m afflige au mourir, S'obstine aux récipés, et ne se veut guérir : Plus on drogue ce mal, et tant plus il s'empire ; Il n'est point d'ellébore assez en Anticyre, Revêche à mes raisons, il se rend plus mutin , Et ma philosophie y perd tout son latin. Encor si le transport dont mon ame est saisie Avoit quelque respect durant ma frénésie , Qu'il se réglât selon les lieux moins importants, Ou qu'il fît choix des jours , des hommes , ou du
temps , Et quelorsque l'hiver me renferme en la chambre,
SATIRES. 24l
Aux jours les plus glacés de l'engourdi novembre, Apollon m'obsédât; j'aurois, en mon malheur, Quelque contentement à flatter ma douleur. Mais auxj ours les plus beaux delà saison nouvelle, Que Zépîryre en ses rets surprend Flore la belle , Que dans l'air les oiseaux, les poissons en la mer, Se plaignent doucement du mal qui vient d'aimer ; Ou bien lorsque Cérès de froment se couronne, Ou que Bacchus soupire, amoureux de Pomone ; Ou lorsque le safran, la dernière des fleurs, Dore le Scorpion de ses belles couleurs (1) ; C'est alors que la verve insolemment m'outrage, Que la raison forcée obéit à la rage , Et que, sans nul respect des hommes, ou du lieu, Il faut que j'obéisse aux fureurs de ce dieu : Comme en ces derniers jours , les plus beaux de
l'année , Que Cybèle est par-tout de fruits environnée ; Que le paysan recueille, emplissant à milliers Greniers, granges, chartis, et caves et celliers ; Et que Junon , riant d'une douce influence, Rend son œil favorable aux champs qu'on ensemence ; Que je me resoudois , loin du bruit de Paris , Et du soin de la cour, ou de ses favoris ,
( r) Le safran ne fleurit qu'au mois d'octobre , époque où le soleil entre dans le signe du scorpion.
M'égayer au repos que la campagne donne ; Et sans parler curé, doyen, chantre, ou Sorbonne D'un bon mot faire rire , en si belle saison , Vous, vos chiens et vos chats, et toute la maison . Et là, dedans ces champs que la rivière d'Oise Sur des arènes d'or en ses bords se dégoise ( Séjour jadis si doux à ce roi qui deux fois Donna Sidon en proie à ses peuples françois), Faire maintssoubre-sauts, libre decorpsetd'ame; Et, froid aux appétits d'une amoureuse flamme, Etre vide d'amour comme d'ambition , Des galands de ce temps horrible passion.
Mais à d'autres revers ma fortune est tournée : Dès le jour quePhœbus nous montre la journée Comme un hibou qui fuit la lumière et le jour, Je me lève, et m'en vais dans le plus creux séjour Que Royaumont (i) recèle en ses forets secrettes, Des renards et des loups les ombreuses retraites ; Et là , malgré mes dents , rongeant et ravassant Polissant les nouveaux, les vieux rapetassant, Je fais des vers, qu'encor qu'Apollon les avoue, Dedans la cour peut-être on leur fera la moue ; Ou s'ils sont, à leur gré, bien faits et bien polis, J'aurai pour récompense: Ils sont vraiment jolis. Mais moi, qui ne me règle aux jugements des hommes ,
(i) Abbaye fondée par saint Louis, vers l'an i23o. C'est dans cette église que Régnier a été enseveli.
Qui dedans et dehors connois ce que nous sommes, Comme le plus souvent ceux qui savent le moins Sont témérairement et juges et témoins , Pour blâme , ou pour louange , ou pour froide
parole , Je ne fais de léger banqueroute à l'école DubonhommeEmpedocle,oùsondiscoursm'ap-
prend Qu'en ce monde il n'est rien d'admirable et de
grand , Que l'esprit dédaignant une chose bien grande, Et qui, roi de soi-même, à soi-même commande. Pour ceux qui n ont l'esprit si fort, ni si trempé, Afin de n'être point de soi-même trompé, Chacun se doit connoître; et, par un exercice, Cultivant sa vertu, déraciner son vice ; Et, censeur de soi-même, avec soin corriger Le mal qui croît en nous, et non le négliger. Ils dévoient a propos tâcher d'ouvrir la bouche, Mettant leur jugement sous la pierre de touche, S'étudier de n'être en leurs discours tranchants, Par eux-mêmes jugés ignares ou méchants , Et ne mettre sans choix , en égale balance , Le vice , la vertu , le crime , l'insolence. Qui me blâme aujourd'hui, demain il me Jouera, Et peut-être aussitôt il se désavouera.
La louange est à prix , le hasard la débite , Et le vice souvent vaut mieux que le mérite :
244 MATHUEIK REGNIER.
Pour moi, je ne fais cas ni ne me puis vanter Ni d'un mal ni d'un bien que l'on me peut ôter. Avec proportion se départ la louange ; Autrement c'est pour moi du baragouin étrange. Le vrai me fait dans moi reconnoître le faux , Au poids de la vertu je juge les déf«auts. J'assigne l'envieux cent ans après la vie , Où l'on dit qu'en amour se convertit l'envie. Le juge sans reproche est la postérité. Le temps qui tout découvre en fait la vérité, Puis la montre à nos yeux; ainsi dehors la terre Il tire les trésors r et puis les y resserre.
Donc moi , qui ne m'amuse à ce qu'on dit ici , Je n'ai de leurs discours ni plaisir, ni souci ; Et ne m'émeus non plus , quand leur discours
fourvoie , Que d'un conte d'Urgande (i) , et de ma mère
l'Oie.
Mais puisque tout le monde est aveugle en son
fait , Et que dessous la lune il n'est rien de parfait , Sans plus se contrôler, quant à moi je conseille Qu'un chacun doucement s'excuse à la pareille. Laissons ce qu'en rêvant ces vieux fous ont écrit ; Tant de philosophie embarrasse l'esprit.
Qui se contraint au monde, il ne vit qu'en torture. Nous ne pouvons faillir suivant notre nature.
(i) Fameuse magicienne du roman d'Amadis.
Je t'excuse , Pierrot; de même excuse-moi ;
Ton vice est de n avoir ni dieu , ni foi , ni loi :
Tu couvres tes plaisirs avec l'hypocrisie.
Chupin se taisant veut couvrir sa jalousie ;
Rison accroît son bien d'usure et d'intérêts;
Selon ou plus ou moins Jean donne ses arrêts ,
Et comme au plus offrant débite la justice.
Ainsi, sans rien laisser, un chacun a son vice.
Le mien est d'être libre, et ne rien admirer,
Tirer le bien du mal, lorsqu'il s'en peut tirer ;
Sinon adoucir tout par une indifférence ,
Et vaincre le malheur avec la patience ;
Estimer peu de gens , suivre mon vercoquin ,
Et mettre à même taux le noble et le coquin. D'autre part, j e ne puis voir un mal sans m'en plaindre ;
Quelque part que ce soit je ne me puis contraindre.
Voyant un chicaneur riche d'avoir vendu
Son devoir à celui qui dût être pendu ;
Un avocat instruire en l'une et l'autre cause ;
Un Lopet qui partis dessus partis propose ;
Un médecin remplir les limbes d'avortons ;
Un banquier qui fait Rome ici pour six testons ;
Un prélat , enrichi d'intérêt et d'usure ;
Plaindre son bois saisi pour n'être de mesure (1);
(1) La mesure du bois qui se vend à Paris a été réglée
Un Jean, abandonnant femme, filles et sœurs, Payer mêmes en chair jusques aux rôtissenrs ; Rousset faire le prince, et tant d'autre mystère : Mon vice est, mon ami, de ne m'en pouvoir taire.
Or, des vices où sont les hommes attachés, Comme les petits maux font les petits péchés , Ainsi les moins mauvais sont ceux dont tu retires Du bien , comme il advient le plus souvent des
pires , Au moins estimés tels; c'est pourquoi, sans errer, Au sage bien souvent on les peut désirer, Comme aux prêcheurs l'audace à reprendre le
vice, La folie aux enfants , aux juges l'injustice. Viens donc ; et regardant ceux qui faillent le
moins , Sans aller rechercher ni preuve ni témoins , Informons de nos faits, sans haine et sans envie, Et jusqu'au fond du sac épluchons notre vie.
De tous ces vices-là , dont ton cœur entaché S'est vu par mes écrits si librement touché , Tu n'en peux retirer que honte et que dommage. En vendant la justice , au ciel tu fais outrage , Le pauvre tu détruis , la veuve et l'orphelin , Et ruines chacun avec ton patelin.
particulièrement par une ordonnance de Charles VI , du 19 septembre 1439.
Ainsi conséqueinment de tout dont je t'offense, Et dont je ne m'attends d'en faire pénitence: Car pariant librement , je prétends t'obliger A purger tes défauts , tes vices corriger. Si tu le fais , enfin , en ce cas j e mérite , Puisqu'en quelque façon mon vice te profite.
2/\S BÎATHURIN REGNIER