DE LA JALOUSIE
Amour est bien cruel , sa pointure est mortelle , Mais l'âpre jalousie est beaucoup plus cruelle ; Tout autre mal n'est rien au prix de ce tourment, Amour aucunefois se lasse de nos peines , Et soulage nos maux par des liesses vaines , Mais cette autre fureur nous presse incessamment.
Je ne saurois aimer rien que ma dame touche , Je hais l'air qu'elle tire et qui sort de sa bouche , Je suis jaloux de l'eau qui lui lave les mains ? Je n'aime point sa chambre , et j'aime moins encore L'heureux miroir qui voit les beautés que j'adore; Et si n'endure pas mes tourments inhumains.
Je n'aime point ce vent qui folâtre se joue Parmi ses beaux cheveux, et lui baise la joue \ Si grande privauté ne me peut contenter.
Je couve au fond du cœur une ardeur ennemie Contre ce fâcheux lit , qui la tient endormie , Pour la voir toute nue et pour la supporter.
Si quelqu'un est pensif, soudain je crois qu'il
pense En ce bel œil guerrier, qui comme moi l'offense : Si je le vois joyeux , je crains qu'il soit content , Et souhaite en pleurant que mes yeux me déçoivent:
Bref tous ceux que je vois, j'estime qu'ils reçoivent Plus de faveurs que moi, bien qu'ds n'aiment pas tant.
SONNET
Lettres , le seul repos de mon ame agitée, Hélas ! il le faut donc me séparer de vous ; Et que par la rigueur d'un injuste courroux , Ma plus belle richesse ainsi me soit ôtée.
Ha ! je mourrai plutôt, et ma dextre indomptée Fléchira par mon sang le Ciel traître et jaloux , Que j e m'aille privant d'un bien qui m'est si doux: Non, je n'en ferai rien, la chance en est jetée.
Il le faut toutefois, elle les veut ravoir, Et de lui résister je n'ai cœur ni pouvoir ; Atout ce qu'elle veut mon ame est trop contrainte.
0 beauté sans arrêt ! mais trop ferme en rigueur,
AMOURS DE DIAJffE. 21
Tiens, reprends tes papiers et ton amitié feinte, Et me rends mon repos ma franchise et mon cœur,
CHANSON
La terre n'aguères glacée Est ores de verd tapissée :
Son sein est embelli de fleurs ; L'air est encore amoureux d'elle ; Le ciel rit de la voir si belle , Et moi j'en augmente mes pleurs.
Des oiseaux la troupe légère , Cbantant d'une voix ramagère , Donne l'ame aux bois et aux champs ; Leur doux bruif réveille ma peine , Et les plaintes de Pliilomène -rie sont au cœur glaives tranchants.
Quand je vois tout le monde rire C'est lors qu'à part je me retire , Tout morne, en quelque lieu caché ; Comme la chaste tourterelle , Perdant sa compagne fîdelle , Se branche sur un tronc séché.
Le soleil jamais ne m'éclaire , Toujours une nuit solitaire Couvre mes yeux de son bandeau :
Je ne vois rien que des ténèbres ,
Je n'entends que des cris funèbres , Je n'aime rien que le tombeau.
Las , qu'Amour me rend misérable î Las ? que la joie est peu durable !
Las , que constante est la douleur !
Que du sort la roue est légère !
Que l'espérance est mensongère !
Que l'homme est sujet au malheur !
La Parque aux traits inévitables ?
Seule est propre aux maux incurables
Viens donc , ô pâle déité î
Tu n'as autel ni sacrifices :
Mais si tes dards me sont propices ,
Mourant, je louerai ta bonté.