PLAINTE
Quand je pense aux plaisirs qu'on reçoit en aimant , ' Et que le feu d'amour est une vive flamme Qui fait mouvoir l'esprit et qui réveille l'ame , Rien ne me plait si fort que l'état d'un amant.
Mais quand je vois qu'Amour ses sujets tyrannise,
Qu'il les tient prisonniers, qu'il les paît de douleurs ,
Quand j'ois tant de regrets, quand je vois tant de pleurs ,
J'estime bienheureux qui garde sa franchise
Si est-ce un grand plaisir après un long tourment D'adoucir à la fin la rigueur de sa dame 7 Baiser son front, sa bouche, et ses yeux pleins de
flamme ; Non , il n'est rien si doux que l'état d'un amant.
Mais si durant le temps qu'elle nous favorise Un rigoureux départ nous force à la laisser , Quelle extrême douleur peut la nôtre passer ? Il est donc bienheureux qui garde sa franchise.
Encore on se contente en cet éloignement , Car l'esprit s'entretient de douces souvenances; On pense à la revoir , on se paît d espérances : Il n'est donc rien si doux que l'état d'un amant.
Mais après le retour trouver sa place prise ,
Lui voir le cœur changé , n être plus reconnu , Et se voir délaissé pour un nouveau venu , Est-il pas plus heureux qui garde sa franchise ?
Vous qui goûtez d'amour le doux contentement Chantez qu'il n est rien tel que l'état d'un amant : Vous qui la Liberté pour déesse avez prise , Chantez qu'il n'est rien tel que garder sa franchise.
SONNET
Mari jaloux , qui me défends la vue De la beauté si bien peinte en mon cœur, De tes fureurs mon désir prend vigueur, Et mon amour plus forte continue.
Plus une place est chèrement tenue , Plus elle acquiert de louange au vainqueur ; Plus tu seras vers moi plein de rigueur , Plus je rendrai ma constance connue.
Quand on ne peut un cœur froid allumer , Il faut sans plus lui défendre d'aimer: Tout aussitôt le voilà plein de flamme.
Donc , si tu veux vivre bien assuré , Ferme les yeux, ne garde point ta femme ; Le bien permis est le moins désiré.
CHANSON
Amour, grand vainqueur des vainqueurs, Et la beauté reine des cœurs ,
Jadis firent un vœu notable :
Et pour n'y manquer nullement, Chacun jura maint grand serment , Qu'il le tien droit irrévocable.
Premier cet enfant passager Jura de jamais ne loger En esprit ou en fantaisie Autant d'un mortel que d'un Dieu , Qu'il n'y retînt toujours an lieu Près de soi pour la jalousie.
Beauté jurant après Amour, Promit de ne faire séjour Ni d'arrêter jamais en place , Sans y loger aussi soudain L'orgueil fantastique et hautain , L'aigreur , le mépris et l'audace.
Serments cruels et rigoureux , C'est par vous que les amoureux Sont pressés d'angoisses mortelles:
L'un rend leur esprit transporté , L'autre fait que la cruauté A tant de force au cœur des belles.
De ces vœux trop bien observés Nous avons été réservés , O ma belle et chère déesse !
Vos douces beautés et ma foi
Sont du tout exempts de la loi , Et ne sentent point sa rudesse.
Puissions-nous vivre ainsi toujours , Maîtresse , heureux en nos amours , A qui nulle autre ne ressemble :
Et s'il faut sentir du malheur, Que ce soit la seule douleur De n'être pas toujours ensemble.