Oeuvres choises de Desportes, Bertaut
Les grands portes du siècle de Louis XIV avoient disparu, léguant, dans leurs immortels écrit», à la littérature du siècle qui s'ouvroit, de nobles sujet* d'admiration, d'étude, et de découragement.
Parmi les imitateurs de ces sages et brillants modèles, Rousseau le lyrique, moins riche en inspiration qu'en harmonie, mais dernier témoin des dernières clartés de ce beau siècle, &iisoit entendre encore, sur les rives de la Dyle, des accents où se reproduisoient, souvent avec un rare bonheur d'expression, et l'audacieuse élégance d'Horace et la pompeuse mélodie des chœurs d'Esther et d'Athalie. Tandis que, mêlant à ces heureuses imitations du psalmiste les jeux d'une muse licencieuse, il se précipitoit vers son déclin, un nouveau phénomène s'étoit élevé sur l'horizon. Voltaire, déjà fier d'une épopée donnée à la France et presque improvisée, déjà maître de la scène tragique où il avoit fait parler éloquemment et les antiques douleurs d'CËdipe et les douleurs plus attendrissantes de Zaïre, jetoit à pleines mains, dans une multitude de poésies légères, ces Qeurs d'imagination, cette verve d'esprit, ces ipnces lestes et femilières, dont il avoit pris l'ha-
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bitude au milieu des mœurs de la régence, «t qui en retraçoieat un peu le eouTenir. Toutes les palmes littéraires sembloieni déjà devoirétre son partage, tous les regards étoient dirigés vers lui, quaad on vit porottre l'ingénieux et brillant badinage de Ver-Vert.
L'étonnement qu'excita Tapparition de ce petit poëme, la promptitude avec laquelle les éditions s'en multiplièrent, le suffrage de Paris qui s'étendît rapidement à l'étranger, les éloges de J. B. Rousseau qui , malgré l'bumeur cba^prine et jalouse qu'eatretenoit en lui la rigueur de son exil, vantoît le J^er- Fert comme un ^>A^nom^n«, dont l'auteur, ajoutoit-il, Noui efface tous dès sa naissance ' :, les louanges plus tardives du roi de Prusse qui, comme poète, célébra Gresset dans une ode, et ctmme roi, le pressa d« venir embellir sa cour; tous ces témoignages divers d'une admiration décernée à l'auteur d'un si petit oa^ vrage pouvoient bien signaler une époque d'aj^oiblî»^ sèment dansles lettres; mais ce petit ouvrage même r^véloic à la France un talent trè» ré^l et un po^ie vraiment original; car il n'avoit imité ni la buiksqne épopée d'Homère, ni te Lutrin de Boileau^ ni le poëme héroï-comique dont Pope avoit enrichi le Parpasse britannique. C'est en vain aussi qu'on eâc cherché dans la couleur générale de «on style quel* que trace d'imitation. L'auteur n'avoit &it que suivr» son heureux instinct. Il y «voit donc un fondement
■ litm* à M. d« LamM, conieitter an parknsnt. -' .i - '
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léginme à cet enthousiasme qu'il feisoït nattre; et si, dans le premier moilieQt, on pût attribuer en partie la vogue de Ver-Vert à l'âge du poète qui n'avoit pas encore vingt-cinq ans, et à la robe qu'il portoit, la durée du succès ne peut guère s'expliquer aujoui^ d'hui que par le mérite même de l'ouvrage et par le talent incontestable de récrivaiD.
Ce petit chef-d'œuvre sortott de l'ombre d'un collège. J. B. L. Gresset, originaire d'une famille angloise qui étoit venue s'établir en France dans le dixs^tième siècle, avoit commencé ses études chez lesjésuites d'Amiens , ville où il avoit reçu le jour en 1 70^, Il eot le bonheur de trouver dans l'un de ses maîtres, le père Lagneau, un de ces instituteurs si miles et si rares, nés à>la<foîs pour l'éducation et l'instruction del'enfance. Ce maître habile, quijoignoit un sens droit et une patience à toute épreuve à une grande pénétration d'esprit , sut pressentir les brillantes dispositions de son élève et eut le mérite de les cultiver avec un soin particulier. Avant même d'avoir fait sa ihétorique, Gresset prit à seize ans la robe de novice chez les jésuites.
Il vint ensuite à Paris terminer ses humanités au cc^ége de Louîs-le-Grand; et, suivant un usage assea commun dans la société où il s'étoit engagé, on lui fournit an excellent moyen de se fortifier dans les lettres latines , en le chargeant d'aller enseigner luimême ce qu'il avoit besoin de mieux savoir. Ce fut ainsi qu'il professa les humanités successivement à
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Moulins, à Tours, à Poitiers, préludant, dans ces différentes villes, à la renommée <]ni l'attendoit, par quelques sermons, et par quelques compositions latines destinées aux solennités de collège. Il ne parolt pas que ses sermons ni ses discours latins aient mérité d'arriver jusqu'à nous.. C'est pourtant à l'un de ces exercices de collège que l'on doit le Discours sur t harmonie, qu'il composa d'abord en latin, que quelques années après il traduisit lui-même en françbis, et qui figure encore aujourd'hui, fort inutilement pour sa gloire, dans toutes les éditions de ses ouvrages.
Ce discours, qui n'est qu^ùn amas de lieux communs écrits d'un style déclamateur, lui put donner un avant-goàt des tracasseries qu'il devoit bientàt essuyer. L'orateur, en traitant de l'iiarmonie, avoit été conduit à parler de l'opéta, du chant, de la danse, du vaudeville; et ce regard, jeté par un jésuite novice sur les vains plaisirs du monde, fut blâmé par quelques esprits sévères comme une sorte de messéance avec l'habit qu'il portoit. J'ignore jusqu'oili alla l'accusation; mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'on a trouvé dans les papiers du poëte les notes qui lui avoient servi à établir sa justification , et que ces notes font foi de la pureté de ses intentions et 'de la douleur qu'il éprouvoit à les voir si mal interprétées.
Gresset ne tarda point à porter cette première ef-
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fervescence d'oD talent qui s'ïgiKHv, dans la compo- ■itioD de quelques odes et dans la traduction de plusieurs ëglogues de Virgile. Ces diverses tentatives, qui pour être sans succès ne sont pas toujours sans utilité, auroieat pu lui prouver du moins que la nature neluiavoit accordé nirenthousiasme lyrique, ni cet abandon plein de mollesse qu'exige la muse pastorale. La brillante réussite de f^er-Vertm'at bientàt lui montrer la route où son talent Tappeloit.
Ce petit ouvrage n'est , à vrai dire , qu'on conte divisé en quatre chants. Le fond en est si léger qu'il se dérobe presque à l'analise ; mais la foiblesse du sujet ne sert qu'à faire mieux ressortir l'art du poëte qui, sans employer les ressources du merveilleux ni de la féene, sans recourir aux ornementa mythologiques, a su enrichir de toutes les saillies d'un esprit ingénieux, de toutes les grâces d'un badinage délicat, un sujet si simple, si peu attachant en luimême, si dénué de ce qui fonde communément l'intérêt d'un récit. Son principal personnage, comme ou sait, est un perroquet, et le lieu de la scène uu couvent de Visitandîoes. Le héros promet peu, le cadre est bien étroit; mais le poëte a relevé ses personnages , et le peintre n'a rien omis.
On dut s'étonner eu effet de voir un jeune jésuite deviner avec autant de bonheur, peindre avec autant de vérité riutérieur d'un couvent de femmes, et. la Çraode importance que doit attacher, aux petites
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choses ce sexe aimahlo et doux, quand sod imagina^ don, si active, si pétulante, se trouve à-la-fois coid> primée par la gène du clottre, par rîsolement du monde , par l'aasujettissemeDt de la régie. Les rieas •i graves alors, les ridicules si naïfs, l'autorité absolue des douairières, les innocentes rivalités dea jeunes sœurs, ce bourdonnement de voix qui ressemble au bruit d'une rucbe d'abeilles, les petites passions , les petites jalousies mises en mouvement pour un oiseau, tout est observé, tout est dépeint avec ude Bdélité de couleurs qui fait tout sentir, tout voir, et avec une mesure, une délicatesse de goât qui satisfait à toutes les bienséances. Ainsi, tout en devinant les secrets de la vie intérieure du couvent, l'auteur avoit su deviner le langage du monde et le ton de la bonne plaisanterie, qui est peut-être le plus difficile à saisir et sur-tout à soutenir.
Rien ne manquoit au mérite de cette petite composition; rien ne manqua non plus au succès d'un si brillant début. yer-Vert fut bientôt dans toutes les mains. I^ suffrage de la multitude se joignit à celui des connoisseurs ; la mode, qui est aussi en possession de donner son suffrage , s'empressade parer les ajustements d'invention récente, du nom de l'illuBtre perroquet; les vases d'ornement, les vases usuels qui sortoient des febriques françoîses, retraçoient presque tous quelques épisodes du petit po€me. Un artiste dont le nom est venu jusqu'à nous, Raux, en peignit sur émail les sujets les plus marquants; et
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taodig qu'on faisoit passer dans une version latine les vers Aégants du poëte jésaite , M. Bertin , ministre d'état, le gr^Lfioit d'an magnifique cabaret de Sèvres , dont tontes les pièces reprodnisoient les aventares de son h^ros , ce qui fit dire à Gresset qu'on le traduisait aussi en porcelaine de Sèvres.
On pense bien que les jésuites ne furent pas des derniers à se réjouir du succès de leur élève. Ils dui%nt en effet s'enorgueillir de voir sortir de leurs rtngsnn jeune poëte qni, dès son coup d'essai, lâissoitbïenloin derrière taile père Du Cerceau eties autres versificateurs de la société. Les meilleurs juges en littérature qu'ils eussent parmi eux ne trouvoient rien à reprendre dansle nouveau poëme. L'ouvrage, examiné sous le rapport plus grave des convenances r^gieusea sembloit aussi ne donner aucune prise à des reproches fondés. Mais une supérieure générale de la Visitation, juge beaucoup plus partial et bien moins éclairé, vint à s'imaginer que son ordre tout entier étoit compromis par la publication de f^er- F'ert. Elle avoit un firère ministre , à qui elle se plaignit avec toute la chaleur d'une femme, d'une religieuse, d'une puissance oB^ensée. Le ministre, qui aimoit Gresset, et qui réussit par la suite à lui en donnerlapreuve,fitde vains efforts pour la calmer. Obsédé par la persévérance des réclamations de sa scenr, il finit par transmettre sa plainte aux supérieurs dujenne novice; et ceux-ci, cédant au vœu de l'autorité avec une déférence qu'on fut raremeot dans
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le cas de leur reprocher quand il s'agissoit des suieU de leur ordre, crurent devoir exiler à la Flèche Viunocent auteur d'un scandale aussi peu fondé.
Le ressentiment qu'il éprouva de cette punition, joint à l'ennui du séjour de la Flèche, le détermina à un parti qui changea toute son existence. Il prit la résolution de quitter l'oi-dre où il s'étoit engagé si jeune et si témérairement. Il se sépara des jésuites en homme pénétré des obligations qu'il leur avoit, consigna l'expression de ses regrets et de sa gratitude dans une épttre qu'il rendit publique, après l'avoir adressée à Tun de ses amis, l'abbé Marquet; et continua d'entretenir des relations d'estime et d'attachement avec les plus célèbres de ses anciens maîtres, notamment avec le père Bougeant, qui l'avoit précédé dans ce même exil de la Flèche, pour son Amusement philosophique sur le langage des bêles.
. Parmi les bienfaiteurs de la jeunesse de Gresset, le père Lagneau étoit bien digne d'une mention particulière. Aussi le jésuite novice , dégagé de tous ses liens, s'acquit ta-t-il noblement de cette dette de la reconnoissaoce , par une pièce de vers à la ville d'Arras, patrie de son ancien maître. II y remercie, il y bénit cet excellent instituteur, non seulement d'avoir instruit et guidé son enfance, mais sur-tout d'avoir éclairé tous ses pas du flambeau des vertus; enfin, s'écrie-t-il dans l'effusion de son cœur, jnon ame est son ouvrage j et l'ame de Gresset étoit douée de qualités si aimables et de vertus si douces, que
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ce peu de mots contient l'éloge du maître et de l'élève.
Le Carême impromptu et le Lutrin vivant suivirent d'assez près Ver-Vert. Cest le même genre de talent appliqué à des cotopositions qui rappellent un peu le sujet par lequel l'auteur venoit de débuter, et qui se trouvent renferméesdans un cadre plus étroit encore. Ces deux bagatelles reproduisent l'abondante facilité du poëte avec un peu plus de négligence et UD peu moins d'originalité ; mais , après Ver-Vert , c'étoit beaucoup que de ne pas trop descendre.
La Chartreuse, les Ombres, FÉpitre au père Bougeant, prouvèrent plus tard que Gresset, sans sortir du genre où il étoit appelé , c'est-à-dire en continuant de porter sur des ridicules cette finesse de vue et d'observation particulière à son esprit, avoit acquis de la fermeté dans le style et de l'élévation dans les idées. J. B. Rousseau, après avoir lu la Chartreuse, l'avoit engagé , dans une letti'e au père Brumoy, à faire ses vers un peu plus difficilement. L'avis étoit bon , et Gresset sut en profiter|; les Ombres et VÉpttre au pire Bougeant en offrent la preuve incontestable. Mais ce mérite appartient tout entier à l'art et à l'étude; et la Chartreuse l'emporte encore sur ces deux pièces, par l'aimable abandon avec lequel le poëte y ouvre son ame, par l'enchaînement naturel qu'il y laisse prendre à ses idées, et quelquefois par une énergie de pensée et d'expression , qu'on ne retrouve au même degré dans aucune autre de set
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