‹ Œuvres choisiesChapitre 1 sur 33 · Oeuvres choisies · texte numérisé non relu

Oeuvres choisies

Eu détachant de ses œuvres complètes les pages qui semblent le mieux exprimer ses doctrines, on est guidé par l'espoir de les rendre accessibles à un plus grand nombre.

Quelques lettres ajoutées à ce livre feront connaître son auteur ; mais il n'a pas paru nécessaire d'y joindre une biographie. Plus de quarante notices *, publiées depuis cinq ans, et un giand nombre de journaux français et étrangers ont dit sa vie et ses travaux. Il n'eut jamais la préoccupation de sa renommée : ses amis devaient s'y dévouer après sa mort ; de jeunes disciples et des maîtres illustres ont écrit son éloge, mais un égal sentiment de tendresse

* Œuvres complètes, t. ^^ Notice par le r>. V. Lacordau-c, préface par M. .\iîipèrc.

et de ret-pect les animait tous, et les lariucs des mêmes regrets ont mouillé les yeux de ceux qui traçaient son image .

On rappellera seulement ici qu'Ozanam est mort jeune, il avait quarante ans, et qu'après une vie si brève il a laissé (les œuvres qui suffiraient à Thonneur d'une longue et laborieuse carrière.

Cette fécondité de cœur et d'intelligence vient d'une source cacbée, du vœu d'un enfant, de la promesse d'un jeune liomme, qui, dès le conmiencement, se voua au service de Dieu ; promesse généreuse que Dieu accepta, qu'il bénit de cette bénédiction toute-puissante devant laquelle l'œuvre de l'homme n'est plus rien, qui peut multiplier cinq pains et en rassasier tout un peuple.

Ce livre est offert à ceux qui, fidèles à la mémoire d'Ozanam, eurent les premiers la pensée de choisir et de grouper ces fragments ; puissent-ils n'oublier jamais que ces travaux furent, pour le cbrétien qui les entreprit, un moyen de servir la vérité ; puissent-ils y trouver ce charme secret qui attache à un livre et en fait un ami I

LETTRES

A M. II. FOUTOUL,

LTLblANT t.N nilOlï A TAU 15 '

Lyon, 15 jaiiviei' Ibol.

Mes bons amis,

Je dois à Forloul une lettre, ù H.... une réponse, et ce que je voulais dire à Tun, j'avais besoin de le dire aussi à l'autre. D'ailleurs, vous êtes assez liés pour ne point avoir de secret entre vous. Vous ne recevrez donc qu'une lettre, mais aussi vous la recevrez grande, ample^ pleine de paroles, sinon de pensées : vous aurez bonne mesure.

• Ozaiiaiii ('crivil telle IcUic à Làgc «le dix-sepl ans. Des deux Aiuh auxcjucis elle esl adressée, aucun n'a survécu ; et, par un ^;inJ:ulicl parlnL;e des deslinées, l'un est morl niinislre, l'aulre à l'iiùpilal.

IV LETTRES

Or donc la lettre d'H.... m'a appris que vous jouissiez tous deux d'une fort bonne santé, je vous en félicite : l'âme est bien plus à son aise quand le corps est dispos, et l'on étudie avec bien plus de facilité, de persévérance et de fruit quand la douleur ne vous assiège pas matin et soir de ses importunités.

Mais, si vos organes sont bien portants, si le cer veau est libre, il paraît, d'après la lettre de l'ami H..., que c'est votre âme qui souffre, c'est votre pensée qui est malade, c'est votre cœur qui est terriblement inquiet dans l'attente des choses qui vont arriver : suspendus entre un passé qui s'écroule et un avenir qui n'est pas encore, vous vous tournez tantôt vers l'un pour lui adresser un dernier adieu, tantôt vers l'autre pour lui demander : Qui es-tu? Et, comme il ne répond point, vous vous efforcez de pénétrer ses mystères ; votre esprit s'agite en mille sens, se ronge, se dévore, et de là résulte un malaise invincible, inexprimable. Au milieu de ces travaux intellectuels, au milieu de cette agitation profonde qu'éprouve comme vous toute la capitale, vous songez à ce petit Ozanam, anciennement votre camarade de collège, aujourd'hui pauvre clerc de la basoche, maigre disciple de la philosophie, et vous voulez savoir ce qu'il pense, ce qu'on pense autour de lui ?

Ce qu'on pense autour de moi? Je vous avoue que j'aurais bien de la peine à vous en rendre compte. Je crois cependant qu'à parler d'une manière philosophique en province on ne pense pas, ou du moins on pense

LETTRES V

fort peu. On vit une vie industrielle, matérielle même ; chacun avise à sa commodité personnelle, à son bienêtre particulier; et puis, quand messire VoLcvqp est satisfait, quand le coffre-fort est plein, on fait de la politique à l'entour des cheminées ou des tables de billard, on parle beaucoup de liberté sans y rien comprendre, on vante la conduite de la garde nationale et des écoles aux journées de décembre ; mais on ne se soucie guère des protestations, proclamations de MM. de l'Ecole de droit; on les blâme fort de vouloir gouverner le gouvernement et d'essayer d'implanter leur petite républiqile au milieu de notre monarchie. L'ordre matériel, une hberté modérée, du pain et de l'argent, voilà tout ce qu'on veut; on est fatigué des révolutions, c'est direpos qu'on désire; en un mot, nos hommes de la province ne sont point des hommes du passé ni des hommes de l'avenir, ce sont des hommes du présent, les hommes de la bascule, comme dit la Gazette.

Tels sont mes entourages; et puis vous voulez qu je vous dise ce que je pense, moi, pauvre petit nain, qui ne vois les choses que de loin et à travers les récits souvent trompeurs des journaux et les raisonnements plus absiH'des encore de nos politiques, comme à travers une mauvaise lunette. Entouré que je suis de mille opinions directement contradictoires qui assiègent sans cesse mes oreilles de leurs arguments réciproques, j'ai déjà bâti vingt systèmes dont aucun n'a pu subsister ; j'ai fait cent conjectures que les événements sont venus démentir, et voilà que, maintenant, las de politiquer,

VI LETTRES

(le deviner, je regarde jouer la charade en action et j'attends qu'on dise tout haut le mot de l'énigme.

En attendant, prendre patience, lire les nouvelles simplement pour savoir ce qu'on devient, me tenir autant que possible renfermé dans ma sphère individuelle, me développer à l'écart, étudier beaucoup maintenant en dehors de la société pour pouvoir y entrer ensuite d'une manière plus avantageuse pour elle et pour moi : voilà le plan que j'ai eu besoin de former, que M. Noirot m'a encouragé à exécuter, et que je vous conseille d'adopter aussi, mes bons camarades; car, en conscience , nous sommes encore trop verts , nous ne sommes point encore assez nourris de la sève vivifiante de la science pour pouvoir offrir des fruits mûrs à la , société. Hâtons-nous, et, pendant que la tempête renversera bien des sommités, grandissons dans l'ombre et le silence pour nous trouver hommes faits, pleins de vigueur, quand les jours de transition seront passés et qu'on aura besoin de nous.

Quanta moi, mon parti est pris, ma tâche est tracée pour la vie; et, en qualité d'ami, je dois vous en faire part.

Comme vous, je sens que le passé tombe, que les bases du vieil édifice sont ébranlées et qu'une secousse terrible a changé la face de la terre. Mais que doit-il sortir de ces ruines? La société doit-elle rester ensevehe sous les décombres des trônes renversés, ou bien doit-elle reparaître plus brillante, jeune et belle? Verrons-nous Cœlum novnm et novam terram? Voilà la

Page 1