‹ Œuvres choisiesChapitre 2 sur 33 · LETTI'.ES VII · texte numérisé non relu

LETTI'.ES VII

grande question. Moi qui crois à la Providence et qui ne désespère pas de mon pays comme Ch. Nodier, je crois à une sorte de palingénésie. Mais quelle sera la forme, la loi de la société nouvelle? Je n'entreprends pas de le décider.

Néanmoins ce que je crois pouvoir assurer, c'est qu'il y a une Providence et que cette Providence n'a pu abandonner pendant six mille ans des créatures ifeisonnablcs, naturellement désireuses du vrai, du bien et du beau, au mauvais génie du mal et de l'erreur ; que, par con- ' séquent, toutes les créances du genre humain ne peuvent pas être des extravagances, et qu'il y a eu des vérités de par le monde. Ces vérités, il s'agit de les retrouver, de les dégager de l'erreur qui les enveloppe ; il faut chercher dans les ruines de l'ancien monde la pierre angulaire sur laquelle on reconstruira le nouveau. Ce serait à peu près comme ces colonnes qui, selon les historiens, furent élevées avant le déluge pour transmettre le dépôt des traditions à ceux qui survivraient, comme l'arche qui surnageait à travers les eaux emportant avec elle les pères du genre humain.

Mais cette pierre d'attente, cette colonne de traditions, cette barque de salut, où la chercher? Parmi toutes les idées de l'antiquité, où déterrer les seules vraies, les seules légitimes? Par où commencer, par où finir?

îci je m'arrête et je réflécliis : le premier besoin de l'homme, le premier besoin de la société, ce sont les idées religieuses ; le cœur a soif de l'infini. — D'ailleurs,

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s'il est un Dieu, s'il est des hommes, il faut entre eux (les rapports, — donc une religion, — par conséquent une révélation primitive, — par conséquent encore, il est une religion primitive antique d'origine, essentiellement divine, et par là même essentiellement vraie.

C'est cet héritage transmis d'en haut au premier homme et du premier homme à ses descendants que je suis pressé de rechercher. Je m'en vais donc à travers les régions et les siècles, remuant la poussière de tous les tombeaux, fouillant les débris de tous les temples, exhumant tous les mythes, depuis les sauvages de Cook jusqu'à l'Egypte de Sésostris, depuis les Indiens de Wishnou jusqu'aux Scandinaves d'Odin. J'examine les traditions de chaque peuple ; je m'en demande la raison, l'origine, et, aidé des lumières de la géographie et de l'histoire, je reconnais dans toute religion deux éléments bien distincts : un élément variable, particulier, secondaire, qui a son origine dans les circonstances de temps et de lieu dans lesquelles chaque peuple s'est trouvé, et un élément immuable, universel, primitif, inexplicable à l'histoire et à la géographie ; et , comme cet élément se retrouve dans toutes les croyances religieuses et apparaît d'autant plus entier, d'autant plus pur, qu'on remonte à des temps plus antiques, j'en conclus que c'est lui seul qui régna dans les premiers jours et qui constitue la religion primitive. J'en conclus par conséquent que la vérité religieuse est celle qui, répandue sur toute la terre, s'est retrouvée chez toutes les nations, transmise parle premier homme

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à sa postérité, puis corrompue, mêlée à toutes les fables et ta toutes les erreurs.

Voilà le besoin que je sentais dans la société et dans moi ; j'en sentais un tout à fait analogue ; il me fallait quelque chose de solide où m'attacher et prendre racine pour résister au torrent du doute. Et alors, ô mes amis ! mon âme est remplie de joie et de consolation : car voilà que par les forces de sa raison elle a retrouvé précisément ce catholicisme qui me fut jadis enseigné par la bouche d'une excellente mère, qui fut si cher à mon enfance, et qui nourrit si souvent mon esprit et mon cœur de ses beaux souvenirs et de ses espérances plus belles encore ! Le catholicisme avec toutes ses grandeurs, avec toutes ses délices. Ebranlé quelque temps par le doute, je sentais un besoin invincible de m'attacher de toutes mes forces à la colonne du temple, dût-elle m'écraser dans sa chute ; et voilà qu'aujourd'hui je la retrouve, cette colonne, appuyée sur la science lumineuse des rayons de la sagesse, de la gloire et de la beauté ; je la retrouve, je l'embrasse avec enthousiasme, avec amour. Je demeurerai auprès d'elle, et de là j'étendrai mon bras, je la montrerai comme un phare de délivrance à ceux qui flottent sur la mer de la vie. Heureux si quelques amis viennent se grouper autour de moi ! Alors nous joindrions nos efforts, nous créerions ensemble, et d'autres se réuniraient à nous, et peut-être la société se rassemblerait-elle un jour tout entière sous cette ombre protectrice : le catholicisme plein de jeunesse et de force s'élèverait tout à coup sur le

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monde et se mettrait à la tête du siècle renaissant pour le conduire à la civilisation, au bonheur! 0 mes amis ! je me sens ému en vous parlant, je suis tout plein de plaisir intellectuel : car l'œuvre est magnifique et je suis jeune ; j'ai beaucoup d'espoir, et je crois que le temps viendra où j'aurai nourri, fortifié ma pensée, où je pourrai l'exprimer dignement.

Oui, les travaux préliminaires m'ont déjà découvert la vaste perspective que je viens de vous découvrir et sur laquelle mon imagination plane avec transport. Mais c'est peu de contempler la carrière que j'ai à parcourir : il faut se mettre en chemin, car l'heure est venue ; et, si je veux faire un livre à trente-cinq ans, je dois commencer à dix-huit les travaux préliminaires qui sont en grand nombre.

En effet, connaître une douzaine de langues pour consulter les sources et les documents, savoir assez passablement la géologie et l'astronomie pour pouvoir discuter les systèmes chronologiques et cosmogoniques des peuples et des savants, étudier enfin l'histoire universelle dans toute son étendue, et l'histoire des croyances reUgieuses dans toute sa profondeur : voilà ce que j'ai à faire pour parvenir à l'expression démon idée. Vous vous récriez sans doute, vous vous moquez de la témérité de ce pauvre Ozanam, vous songez à la grenouille de la Fontaine et au ridkuhis 7nus d'Horace. Comme vous voudrez! Moi aussi j'ai été étonné de ma hardiesse ; mais qu'y faire? Quand une idée s'est emparée de vous depuis deux ans et surabonde dans Tin-

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lelligence, impatiente qu'elle est de se répandre au dehors, est-on maître de la retenir? Quand une voix vous crie sans cesse : Fais ceci, je leveux ! \)eui-on lui dire de se taire? Une phrase insérée il y a quelque temps dans Y Abeille m'a toujours frappé : Pauvres savants si.... (vous feriez sur la mijthologie un ouvrage gracieux comme Télémaque, profond comme l'Esprit des lois) ; et voilà en deux mots ce que j'ai l'ambition, l'ambition folle peut-être, de vouloir réaliçer. Au reste, j'ai communiqué ma pensée à M. Noirot, qui m'a fort encouragé à accomplir mon plan ; et, commejelui témoignais que je craignais de trouver la charge trop lourde pour moi, il m'a assuré que je trouverais bien des jeunes gens studieux prêts à m'aider de leurs conseils et de leurs travaux : alors j'ai pensé à vous, bons amis.

Je voudrais vous dire encore bien des choses ; mais le départ du porteur de la lettre ne m'en laisse pas le temps. Une autre fois je vous parlerai de ma manière de penser sur le saint-simonisme ; il ne prend point ici, et l'on n'en pense pas généralement d'une manière favorable.

Veuille Fortoul me répondre bientôt et me porter conseil.

Mon petit frère Chariot a écrit à H... ; mais je n'ai pas le temps d'insérer sa petite lettre, que je n'ai pas sur moi.

Adieu ; bien des choses aux camarades de Paris. A vous l'amitié sincère de votre compagnon de collège.

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