LETTRES XXXI
reste beaucoup, mais Dieu les permet pour tenir l'esprit humain en haleine et pour exercer l'activité des siècles futurs.
Non, Dieu ne peut pas permettre que la vérité reliaieuse, c'est-à-dire la nourriture nécessaire de toutes les âmes, soit le fruit de longues recherches, impossibles au grand nombre des ignorants, difficiles aux savants. La vérité doit être à la portée des petits, et la religion reposer sur des preuves accessibles au dernier des hommes. Pour moi, après bien des doutes, après avoir aussi mouillé bien des fois mon chevet de larmes de désespoir, j'ai assis ma foi sur un raisonnement qui peut se proposer au maçon et au charbonnier. Je me dis que, tous les peuples ayant une religion, bonne ou mauvaise, la rehgion est donc un besoin universel, perpétuel, par conséquent légitime, de l'humanité. Dieu , qui a donné ce besoin, s'est donc engagé à le satisfaire; il y a donc une religion véritable. Or, entre les religions qui partagent le monde, sans qu'il faille ni longue étude, ni discussion des faits, qui peut douter que le christianisme soit souverainement préférable, et que seul il conduise l'homme à sa destination morale? Mais dans le christianisme il y a trois Eglises : la protestante, la grecque et l'Eglise catholique , c'est-à-dire l'anarchie, le despotisme et l'ordre. Le choix n'est pas difficile, et la vérité du catholicisme n'a pas besoin d'autre démonstration.
Voilà, mon cher ami, le court raisonnement qui m'ouvre les portes de la foi ; mais, une fois entré, je
xxMi LETTRES
suis tout éclairé d'une clarté nouvelle, et bien plus profondément convaincu par les preuves intérieures du christianisme. J'appelle ainsi cette expérience de chaque jour, qui me fait trouver dans la foi de mon enfance toute la lumière de mon âge mûr, toute la sanctification de mes joies domestiques, toute la consolation de mes peines. Quand toute la terre aurait abjuré le Christ, il y a, dans l'inexprimable douceur d'une communion et dans les larmes qu'elle fait répandre, une puissance de conviction qui me ferait encore embrasser la croix et défier l'incrédulité de toute la terre. Mais je suis loin de cette épreuve, et, au contraire, combien cette foi du Christ, qu'on représente comme éteinte, agit fortement dans l'humanité! Vous ne savez peutêtre pas assez, mon cher ami, combien le Sauveur du monde est encore aimé, combien il suscite de vertus et de dévouements qui égalent les premiers âges de l'Eglise. Je ne cite que les jeunes prêtres que je vois partir du séminaire des Missions étrangères pour aller mourir au Tonquin, comme mouraient saint Cyprien et saint kénée, et ces ecclésiastiques, anglicans convertis, qui abandonnent des bénéfices de cent mille francs de rente, et qui viennent à Paris donner des leçons pour faire vivre leurs femmes et leurs enfants. Non, le catholicisme n'est dénué ni d'héroïsme dans le temps de monseigneur Affre , ni d'éloquence dans le temps du père Lacordaire, ni de tous les genres de gloire et d'autorité dans le siècle qui a vu mourir chrétiens Napoléon, Royer-CoUard et Chateaubriand.