‹ Œuvres choisiesChapitre 18 sur 33 · J.A VILLE DES ROIS · texte numérisé non relu

J.A VILLE DES ROIS

Biirgos, le 19 novembre 1852.

Les critiques, toujours en garde contre l'enthousiasme des voyageurs, m'accuseront d'avoir admiré l'Espagne à la lueur de ses légendes et sous le prestige de son soleil. J'ai hâte de protester contre l'accusation. Quatre fois j'ai vu le jour éclairer l'horizon de la vieille Castille, jamais je n'y vis l'astre qui passe pour ramener le jour. Je suis, hélas 1 du nombre de ceux qui vont demandant la santé à cet astre et le cherchant sous des cieux trop vantés. Les poètes cependant avaient pris soin de m'avertir. Devais-je m'étonner des neiges de Rome, et des eaux du Tibre grossissant sous les orages, quand Horace déjà s'en prenait à Jupiter de l'opiniâtreté des frimas, et croyait revoir sous Auguste le déluge de Deucahon\ Et lorsque Dante, au troisième

1 Horace, Od lib. I :

f Jam salis terris nivis atque dirae Grandinis misit Pater

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cercle de son Enfer, décrit laplnie « éternelle, mnndite, froide et triste , »

Etcrna, nialatlettn, fredda c grave',

certainement il en trouve l'image sur les bords del'Arno, à Pise, où moi, indigne commentateur, pour l'éclaircissement de ce seul vers, j'ai vu pleuvoir cinquante jours. L'autre péninsule n'est pas mieux traitée du ciel. Le chancelier Ayala, grand homme d'Etat et grand homme de lettres, se plaint du cHmat de la Navarre. Le poëte castillan Ferrus lui répond : « Annibal aurait- « il conquis l'Espagne s'il eût redouté la neige et la « grêle? et, si le fameux Cid avait eu peur des averses, « aurait-il vaincu tant de comtes et tant de rois*?» Pour moi, je n'aurais pas réveillé les vieux morts de Burgos, si je n'avais bravé les tempêtes déchaînées pour défendre leur solitude. Il est vrai, j'ai vu la ville royale sous un voile, mais sous un voile de pluie peu favorable aux illusions. Heureusement, si du temps des héros il ne reste plus que des murs et des souvenirs, l'époque des roi^a laissé des monuments qui n'ont pas besoin de prestige.

Quand la royauté vint s'établir dans l'enceinte guerrière de Diego Porcellos, assurément elle n'y apporta pas la liberté, mais elle y apporta la grandeur. Burgos

' Paille, Inferno, raiit. VI, - Cancionero de Baoïa.

IW m PÈLERÎNACE AU J'WS DU Cil»

s'arcrnt avfr rollo mniiarchio pmlpslinôe qui, sortie iles |;]^orgos des Asiiuies, toucha bientôt au bord du Tage, puis du Guadalquivir, puis de l'Océan. La noble yille prenait les titres de Caput Caslellœ, madré de ReyeSy y restauradora de Reinos. Elle portait et porte encore pour armoiries une demi-figure de roi couronné, sur un écusson de gueules, avec seize châteaux d'or en sautoir. Aux cortès, ses députés tenaient la droite du roi, ceux de Léon la gauche ; lorsque Tolède prétendit au premier rang, elle ne réussit pas à déposséder Burgos, et ses représentants durent se contenter d'avoir leur siège en face du trône.

Les restes du château des rois occupent le sommet de la colline qui domine la ville ; sombre et funeste demeure, et comparable à la Tour de Londres par le sang qui s'y versa. Là se consommèrent ces luttes fratricides qui furent si longtemps le crime de l'Espagne devant Dieu, son opprobre devant la chrétienté et sa l'aiblesse devant les infidèles.. Là Alfonse le Sage fit jnourir son frère don Fadrique, et Sanche le Brave, son frère don Juan. Les mêmes murs virent- les orgies et les fureurs de Pierre le Cruel ; et dans un siècle plus humain, sous Charles V, les libertés pubhques y furent ensevehes avec les derniers chefs des comuneros. Du haut de celte citadelle les rois tenaient en respect l'aristocratie des ricos homhres^ établie militairement dans les maisons seigneuriales de la calle San Juan^ de la cal le San Lorenzo^ de la calle d'Avellanos. Plusieurs de ces maisons, rajeunies il est vrai au quinzième

. UN PÈLERINAGE AU PAYS DU Cil) 1 ir>

Siècle, s'annoncent comme des donjons el caclienl des palais, des cours ornées de portiques et de colonnades. La demeure du connétable, llernandcz deVelasco, déploie encore sa formidable façade, qui semble bâtie pour soutenir des sièges. Le collier de l'ordre Teutonique, lourdement sculpté, se déroule autour du portaiL Mais franchissez la porte menaçante, et le patio s'ouvrira devant vous entouré d'élégantes galeries, couronné de larges terrasses, dont la balustrade à jour semble dessinée par un crayon florentin. Ajoutez -y à profusion les draperies et les fleurs, les orchestres et les groupes magnifiquement vêtus, et tout ce qui répandait ici la vie, le mouvement et la grâce, et vous croirez cette maison bâtie pour les plaisirs et pour les fêtes.

Mais c'est Thonneur de la royauté et de la noblesse castillanes d'avoir pris moins de soin de leur demeure que de la maison de Dieu. Habitués à passer leur vie sous la tente ou sous le ciel des champs de bataille, qu'avaient-ils besoin de voûtes magnifiques et de lambris dorés? Ils réservaient ce luxe pour les églises où résidait leur maître, et pour les monastères où ils abritaient leurs veuves et leurs filles. De là le grand nombre de sanctuaires et de fondations religieuses qui faisaient l'ornement de Burgos : Saint -Esteban, beaii vaisseau gothique, décoré des plus gracieux caprices de la Renaissance ; Saint-Gilles et ses chapelles aux voûtes hardies; Saint-Nicolas et son relable, où revit sculptée en pierre h)Ule la légende du sanil. rartonl des autel:?, des mausolées, de pieuses images, allestaiil

la loi de ces familles orgueilleuses, violentes, mais après tout capables de religion et de repentir. La piété des rois a laissé sa trace dans de grandes fondations qui résument trois cents ans d'histoire : l'abbaye de las Huelgas et la Chartreuse de Miratlores.

Au sud-ouest de Burgos, et sur la rive gauche de l'Arlanzon, au bout de quelques allées vertes qui consolent la vue de la nudité des campagnes voisines, s'élève une forteresse monastique, entourée d'une double enceinte crénelée. Son clocher rehgieux et féodal, surmonté d'une croix, mais garni de màchecoulis, commande la plaine. Au-dessous du clocher se dessine le portail latéral de l'église ; à côté de l'église, une porte ogivale donne sur la vaste cour, au fond de laquelle cinq grilles ferment l'entrée des cloîtres. Nous avons devant nous Santa Maria la Real de las Huelgas, deux fois célèbre, à cause des souvenirs qui s'attachent à ses origines, et parce que nulle part dans la chrétienté on ne vit un si grand pouvoir ecclésiastique remis aux mains d'une femme.

La tradition populaire, qui a ses caprices et qui maltraite souvent ses favoris, s'est plu à jeter un nuage sur la vie d'Alfonse VIJI, surnommé le Noble et le Bon. « 11 s'éprit d'une juive, dit la ballade. Belle était son « nom, et le nom convenait au visage. Pour elle le roi « oublia la reine, avec elle il s'enferma sept ans. » Les grands, touchés de l'injure de la reine, poignardent la juive, et un ange, apparaissant au roi, le menace des derniers châtiments. Peu de temps après, toutes

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les gorges de la Sierra Morena vomissaient des torrents d'infidèles sur la Castille, et l'armée elirctienne suceombait à Alarcos (1195) . La tradition veutqu'Alfonse, enfin repentant, ait fondé le monastère de las lluelgas ; dix-sept ans plus tard, Dieu len récompensa par hi victoire de Tolosa de las >^avas (l'il'i). Alors les trois rois de Castille, d'Aragon et de Navarre réunirent leuis armes; et tout le monde chrétien, averti par le Souverain Pontife, se tint en prières. Alors le ciel intervint : un inconnu, qui fut pris pour un ange, indiqua aux chrétiens des chemins ignorés de l'ennemi; une croix lumineuse parut dans les airs, pendant que les évoques exhortaient les soldats. Deux cent mille mécréants mordirent la poussière, (^epimdant leui' chef, l'émir Amsir, que les Espagnols appellent le^liramolin, se tenait dans son camp, assis sur un bouclier, couvert d'un manteau noir, ayant une main sur son cimeterre, l'autre sur l'ccrin d'or enrichi de pierreries où il gardait son Alcoraii. Or, l'émir demeurait inq)assible, sans donner aucun ordre et sans dire autre chose que ces mots : « Dieu seul est vrai, et Satan est perfide. » En ce moment un Arabe lui amena une jument : l'émir monta la jument, et l'Arabe son cheval, et ils s'enfuirent, enveloppés dans le nuage de ceux qui fuyaient. L'infidèle laissa aux vainqueurs son étendard et l'écrin de son Alcoran. Ces riches dépouilles furent données au monastère de las HueUjas, L'écrin disparut en 18U8; mais l'étendard est resté, et se déploie encore jchaquc année à l'anniversaire de la bataille. Cet anniversaire est devenu fête

liG UN l'ELEUlNAGE AU PAYS DU CIL»

de l'Eglise, le 1(3 juillet, sous le titre de Triomphe de la Croix ; ce jour-là le tombeau d'Alfonse VIII est orné de lumières et de fleurs.

Le vrai et le taux se mêlent dans ces récits. L'épisode de la belle juive n'a rien d'historique, et le monastère ne s'éleva point pour apaiser le courroux du ciel, déclaré par la défaite d'Alarcos; car il la précéda de plusieurs années. Vers 1180, Alfonse Vlll, sur les instances de la reine Eléonor, avec le concours de ses filles Urraque et Bérengère, résolut de fonder une abbaye de femmes, au lieu même où les rois de Castille avaient une résidence moins austère que le château de Burgos, et qu'ils appelaient « leurs loisirs, » las Huelgas del Bey. En UST, il fit donation de la maison et des grands biens qu'il y attachait à doiia Maria Sol, religieuse cistercienne, et à ses compagnes. Enfin, par un diplôme du 14 décembre 1199, muni du sceau royal, avec la signature de dix évêques et de onze ricos Uomhres^ il renouvela la donation entre les mains de Guy, abbé de (!lîteaux, en ajoutant cette promesse : « De plus, nous promettons audit abbé que nous et nos « descendants, s'ils veulent obéir à nos conseils et com- « mandements, nons aurons notre sépulture dans ledit u monastère de Sainte-Marie la Royale ; et, s'il arrive {( que de notre vivant nous veuillons embrasser l'état « de religion, nous nous engageons à recevoir l'habit « de Cîteaux, et non pas aucun autre. »

Les successeurs d'Alfonse VIII achevèrent son œuvre. Alfonse X régla {|ue le nombre des religieuses serait de

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cent, toutes nobles, todas liijas (Falgo. Les concessions des rois, les conslilutions des papes et des abbés de Citeaux assurèrent à Sainte-Marie de las Huelgas les richesses, la juridiction canonique et civile qui firent marcher ses abbesses au premier rang de la noblesse castillane et de la hiérarchie chrétienne.

Au civil,' les Dames de las Huelgas avaient la seigneurie de cinquante et un bourgs et villages, avec yimjierium merum et mixlum ; connaissance des causes civiles et criminelles, nomination des alcades, écrivains, alguazils. Les officiers de justice deBurgos ne pouvaient pénétrer chez elles verges levées. Us baissaient les verges en entrant ou les laissaient à la porte. Au contraire, Tabbesse avait un juge à Burgos pour la conservation de ses droits sur le blé et les légumes qui se vendaient au marché. Saint Ferdinand y avait ajouté la moitié des droits régaliens sur les eaux de l'Arlanzon pendant le jour, et la totalité pendant la nuit.

Au canonique, l'abbaye de las Huelgas, affranchie de toute autorité épiscopale (nuUius diœcesis)^ maison mère de tous les couvents de religieuses cisterciennes dans les royaumes de Castilles et de Léon, exerce une juridiction légitime sur les monastères, églises, ermitages de son obéissance, juridiction dérogatoire à celle des archevêques et évoques diocésains. L'abbesse, pai' ses délégués, a la connaissance en première instance de toutes les causes bénéhciaires; droit de pourvoir aux cures et chapellenies; droit d'examen, approbation el concession de titres pour célébrer, prêcher, confesser.

m UN PELERINAGE AU l'AYS DU CID

exercer charge d'âmes. Elle connaît des violaiioiis de clôture, immunités des églises, translations de couvents, érections de confréries. Elle donne des démissoires pour les saints ordres.

Sans doute les abbesses de Chelles et de Fontevrault écartelèrent plus d'une fois leur blason monastique avec les lis de France, elles menèrent à leur suite un nombreux cortège de barons et de chevaliers, elles envoyèrent leurs procureurs aux états généraux et leur contingent sous les drapeaux des rois. L'Allemagne eut de superbes religieuses, devant lesquelles l'empereur mettait pied à terre, et qui siégeaient dans les diètes. Mais les canonistes ne connaissent pas d'autre exemple du pouvoir exorbitant exercé par les Dames de las Huelgas, en face de l'archevêque de Burgos, au bout du pont qui les séparait de ce puissant métropolitain. La politique des rois devait agrandir une maison qu'ils regardaient comme la leur, où ils avaient leurs tombeaux, où les princesses de leur sang trouvaient une retraite, soit qu'elles prissent le voile, soit qu'elles cherchassent seulement pour quelques années le repos du cloître. On y vit six infantes de Caslille, trois d'Aragon, une de Navarre, une de Portugal, une d'Autriche. De leur côté, les papes ne purent refuser ces honneurs étranges aux filles d'une race royale qui soutenait contre les infidèles une croisade de huit cents ans. Nulle part plus qu'en Espagne les femmes n'eurent besoin d'être pi'otégées par le respect, parce que nulle part ne leur mancjua davantage la protection de l'épée, le rempart

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de la famille ; nulle part elles ne fiirenl eondamnées à une plus longue solitude, à des veuvages plus certains, quand une guerre éternelle letenait leurs maris et leurs frères. Le moyen âge honora partout les femmes chrétiennes : en France et en Italie, il mit à leur service des guerriers et des poètes ; en Castille, il rangea sous leurs lois des religieux et des prêtres.

Vous me reprochez probablement de discourir devant les grilles de l'abbaye, au heu de vous laisser pénétrer sous ses cloîtres dont vous avez ouï décrire les merveilles. On vous a vanté surtout les Claust villas et leurs arcades romanes, restes du palais d'Alfonse VÏIÏ, les portes chargées de décorations moresques, le grand cloître ogival. Ici toutes les époques de l'architecture espagnole ont laissé leurs traces; mais vous le croirez, s'il vous plaît, sur la parole des archéologues. Les grilles ne s'ouvriront pas. Une clôture éternelle les tient fermées, hormis pour le roi et pour la reine d'Kspagne. Quand un de ces souverains visite la maison, sa suite y entre avec lui; alors toute la ville est de la suite, et quelque heureux étranger, amené ce jour-là par son étoile, trouve le temps de crayonner les lignes élégantes, les ornements capricieux qui font maintenant votre envie et votre désespoir.

L'église nous reste, et encore la même loi sévère nous en dérobe la moitié. Le portail latéral s'ouvre sur un atrium appelé la nave (le los caballeros. Là, sous des tombes nues ou grossièrement sculptées, les vieux chevaliers castillans gardent leurs rois morts, comme

IT)!) IN PÈLEHfN.UiK ATI PAYS OU Cîh

(le bons serviteurs couchés à la porte de leurs maîtres. Entrons dans la basilique; oublions les décorations modernes qui déshonorent le sanctuaire; pardonnons à la grille qui nous empêche de visiter, mais qui nous permet de contempler le chœur des religieuses, les dix arcades de la grande nef et les tombeaux. Nous trouverons que le génie de saint Ferdinand, l'intrépide et pieux monarque, le preneur de villes et le fondateur de tant d'éghses, respire encore dans ce bel édifice qu'il rebâtit. Le plan dessine une croix latine. Avant l'achèvement de sa cathédrale, Burgos n'avait rien de plus grave et en même temps de plus hardi que ce vaisseau, où la sévérité byzantine sert pour ainsi dire de tige au premier épanouissement de l'architecture gothique. On comprend que les souverains du treizième siècle en aient fait l'église royale, la basihque de leurs fêtes et de leurs triomphes, le lieu de leur sépulture, en un mot le Saint-Denis de la vieille Castille.

Pendant cent cinquante ans, les successeurs d'Alfonse VIII ne coimurent guère les loisirs qui font la splendeur d'un règne et la prospérité d'une capitale. On voit les rois s'enfermer dans Tolède pour surveiller de jjus près les mouvements des infidèles, forcer les portes de Séville, de Xérès, de Gibraltar. Mais c'est presque toujours à Burgos, c'est à Sainte-Marie de las Huelgas qu'il viennent chercher la couronne, la bénédiction de leurs noces, et la seule paix qu'il connaissent, celle du sépulcre. Là, saint Ferdinand se fit armer chevalier; l'évêque Maurice avait béni les armes,

\m PELEPJ.NVGK Vr PAYS DC Cil) l.M

Ferdinand prit liii-niême Tépée sur l'antel. Mais lo doux jeune homme se la fit ceindre des mains de sa mère. Là, Alfonse XI, Henri II, Juan 1", célébrèrent leur couronnement. Et pour finir par où les grandeurs finissent, le tombeau d'AUbnse VIII et celui de sa fenmie Eléonore s'élevèrent au milieu du chœur. Le reste de la grande nef et les nefs latérales ont reçu les dépouilles d'Alfonse VII, de Sanche III, d'Henri I", d'Alfonse X, de cinq reines, onze infants et dix-huit infantes. Les mausolées sont pour la plupart très-simples, soutenus ordinairement par des lions, ornés seulement d'arabesques et de statuettes rangées dans leurs niches. Mais cette longue suite de rois et de princes console encore le veuvage de la vieille cité de Burgos, et lui rappelle que ses palais ne furent pas toujours abandonnés.

Le fondateur de las Huelgas avait pourvu au repos de ses descendants, mais il eut la touchante pensée de pourvoir en même temps au repos des pauvres voyageurs, des pèlerins qui de tous les points de la chrétienté se rendaient à Saint-Jacques de Compostelle. Auprès de l'abbaye royale et sous son obédience, il établit VHospital del Reij; treize religieux et plusieurs religieuses y servaient les pèlerins au nom de l'abbesse qui recevait leurs vœux. Pour honorer leur ministère, on leur avait donné l'habit de Calatrava, avec le titre de comendadores et de comendadoras. L'hôpital avait cent douze lits et nourrissait au dehors quaire cents personnes. Les révolutions ont ho ilversé l'économie de

ce vieil liospice, et les restaurations en ont défiguré rarchitecture. Pouitant, qui ne s'arrêterait encort» devant la porte élégante (puer tu de lo.s Romeros) où le voyageur fatigué voyait en arrivant les images de ses célestes protecteurs, saint Jacques majestueusement assis dans une niche, et plus haut l'archange saint Michel foulant aux pieds le dragon? La tradition veut que cette entrée de l'hôpital ait eu pour portier le bienheureux saint Amaro. Il venait de France, dit-on, et, après avoir accompli son vœu à Compostelle, il voulut achever ses jours au service des pèlerins, lavant leurs pieds, pansant leurs plaies, allant au-devant des plus fatigués pour les l'apporter sur ses épaules. Une profonde obscurité enveloppa la vie de ce juste, mais, la nuit de sa mort, une clarté du ciel environna VHospu al ciel Rey. Les gens de Biirgos accoururent, croyant q l'un incendie dévorait la niaison, et trouvèrent que Dieu avait voulu honorer des vertus ignorées. L'Église éleva des autels à saint Amaro, et le peuple lit encore avec amour la légende de ce serviteur du peuple. 11 faut reconnaître ici un des caractères de l'Espagne catholique : la charité à côté de la grandeur. Le Cid pourfend les Sarrasins, mais il fait asseoir le lépreux à sa table et le couche dans son lit. Les abbesses de las Huelgas régnent derrière leurs grilles, qui ne s'ouvrent que pour les têtes couronnées; mais les portes de leur hospice ne sont jamais fermées aux pauvres.

Sainte-Marie de las Huelgas garde la ville de Burgos du côté de l'occident. La Chartreuse de Miraflores la

protège à l'orient. Les cités du moyen âge aimaient à jeter ainsi à leur droite et à leur gauche ces camps monastiques où veillaient les serviteurs et les servantes de Dieu, sentinelles de la prière et de la pénitence :

Nisi Dominus custodierit civitatem , frustra vigilat qui custodit eani.

La Chartreuse est assise sur une colline qui domine le pa)s, mais elle n'y découvre que des champs monotones d'orge et de blé. Que ce gracieux nom de Miraflores ne nous trompe pas : on ne voit ici d'autres fleurs que de pâles mauves épargnées par les vents d'automne! 11 y a longtemps que j'ai dû renoncer à la Castille de mes rêves, à celle dont je me figurais les jardins étincelants, les grenadiers empourprés, les citronniers pliant sous leurs fruits d'or, pendant que les blancs jasmins s'entrelaçaient aux grilles des balcons. Je ne manquais guère d'y ajouter un palmier couronnant de son feuillage triomphal la riche végétation du Midi — ... Nous venons de franchir le portail ogival qui marquait la limite du parc royal deMiraflores. Juan 11, accomphssant un vœu de son père Henri Ilï, offrit aux Chartreux le parc, le pavillon où se reposaient les rois quand ils poussaient leur chasse de ce côté, et enfin les fonds suffisants pour élever un monastère à l'ombre duquel il voulait avoir sa sépulture. Le jour de la Pentecôte de l'an 144''2, la communauté se constitua, et au bruit joyeux d'un rendez-vous de chasse succéda le silence de la règle de Saint-Bruno. Mais Juan II ne vit pas s'achever les conslruclions de la nouvelle Char-

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treuse. 11 fallait que la grande Isabelle y mît la main, la même main qn'elle mettait aux affaires de l'Espagne et du monde. Deux architectes allemands, Jean et Simon de Cologne, et deux Espagnols, Garcia Fernandez Martienzo et Diego de Mondieta, bâtirent l'auguste et gracieuse église. Mais, avant que les voûtes en fussent fermées, Isabelle avait pourvu à la sépulture de son père. En 1483, elle s'était rendue à Miraflores. Là elle s'était fait présenter le cercueil de Juan II, provisoirement déposé dans les caveaux, elle avait voulu voir le corps à découvert et lui baiser les pieds. Bientôt après elle appelait le sculpteur Gil de Siloé et le chargeait de dessiner les deux mausolées de Juan II, d'Isabelle de Portugal, sa seconde femme, et de l'Infant don Alfonse leur fils. Les dessins furent soumis à la reine, et le sculpteur ayant mis le ciseau dans le marbre en 1489, le poussa avec tant de vigueur, qu'en moins de cinq ans il eut achevé les deux tombes.

L'église de Miraflores n'est donc qu'une grande châsse où la piété d'Isabelle a voulu recueillir les restes de son père, de sa mère et du jeune frère dont la mort prématurée lui avait donné la couronne. Au dehors, 1 édifice s'annonce comme un catafalque. Point de clocher, point de transsept; à la façade, point d'autre ornement que les blasons qu'on met sur le drap mortuaire des rois ; la toiture arrondie comme le couvercle d'un cercueil ; au front, le crucifix; et tout autour, quarante aiguilles de trois grandeurs différentes, comme trois rangs de candélabres autour de l'appareil funèbre. Mais

m PÈLERINAGE /VU PAYS DU CID ] ir,5

entrez dans ce séjour de la mort : vous y trouverez toute la splendeur des espérances chrétiennes. La promesse de l'immortalité rayonne avec les quatorze faisceaux de pierre qui jaillissent aux angles de l'abside, et dont les nervures, travaillées à jour, pendent en festons charmants au-dessus du sanctuaire. Dix-sept fenêtres garnies de vitraux peints répandaient une clarté mystérieuse et riche comme celle de la foi. La pluie et le soleil conjurés ont terni ces beaux verres. Ils n'ont pas effacé la Vie du Sauveur, qui en a fait le sujet, et qui est bien vraiment la seule lumière capable de dissiper pour nous les ombres de la mort.

Un marchand de Burgos avait été chargé de faire exécuter en Flandre les verreries de Miraflores : il crut bien faire d'y joindre en présent un vitrail timbré de ses armes. Isabelle s'informa de ce blason inconnu, et prenant l'épée d'un de ses gentilshommes, elle brisa la vitre : a Dans cette maison, dit-elle, je ne veux point « d'autres armes que celles de mon père. » Elle-même, qui avait élevé les murs et les tombeaux, n'inscrivit son nom nulle part ; mais, à vrai dire, tout y parle d'elle. Au sommet du retable en bois doré qui domine l'autel, le (Christ en croix apparaît, non plus accompagné du pape et de l'empereur, comme on le représente souvent au moyen âge, mais soutenu, d'un côté par un pape ceint de la tiare, de l'autre par une reine couronnée. Et comment oublier encore qu'au moment où la reine faisait exécuter cet ouvrage, elle recevait dans Burgos Christophe Colomb, revenu du nouveau monde

dont elle lui avait ouvert le chemin? Le grand homme lit son entrée, menant à sa suite une grande Iroupe de sauvages, couronnés de plumes éclatantes ; il offrit à Isabelle un diadème, une chaîne, des bracelets et des lingots de l'or le plus pur. La reine consacra ces richesses au service de Dieu, et voulut que le retable de Miraflores fût doré des prémices de l'Amérique ^

Dans un lieu moins riche en merveilles, on s'arrêterait aux stalles des moines et au dais qui surmonte le siège du prieur. Mais je n'ai plus de regards que pour le monument qui s'élève au miheu du chœur devant l'autel. Les deux statues de Juan II et d'Isabelle de Portugal y sont couchées sur un soubassement octogone. Les têtes sont belles, les attitudes nobles et calmes, les costumes magnifiques. Le roi paraît bien tel que les contemporains l'ont représenté : « Grand de taille et « beau de corps, d'un aspect tout royal, les jambes, les « mains et les pieds parfaitement faits; d'ailleurs, franc « et gracieux, dévot et vaillant, grand clerc et trèsce attrayant de sa personne. » Mais, h bien considérer hi douceur un j)eu molle de ses traits, on retrouve aussi le prince timide, devenu le jouet des partis; les factions de son règne semblent rappelées par les deux lions qui se battent à ses pieds. La reine repose auprès du roi, mais elle se penche un peu du côté opposé, comme par un mouvement de pudeur. Ses yeux se baissent sur un livre qu'elle a dans les mains • elle y cherche l'oubli des pompes et des inquiétudes royales.

* Il s'agit ici du sc'?oiul rolour de Cdiristophc Colomb, en 1496.

UN PÈLi'RINAGE AU PAYS DU Cïl) 157

A ses pieds, un lion, un chien et un enfant jouent ensemble, comme pour opposer au souvenir des discordes civiles une image de paix domestique. Autour de ces deux souverains abattus par la mort, les quatre cvangélistes sont assis sur des trônes que le temps ne renverse pas. L'artiste leur a donné des airs de tête d'une fierté toute espagnole, et qui semble défier les musulmans et les juifs. Entre ces figures, et aux huit angles du soubassement, des anges s'élancent en ouvrant leurs ailes; le soubassement lui-même est tout un monde de statues et de statuettes, assises ou debout, saillantes ou enfoncées dans des niches, ou voilées sous des feuillages. Seize personnages occupent la place principale : du côté du roi, huit justes de l'Ancien Testament ; du côté de la reine, les vertus théologales et cardinales, et la Vierge tenant le Christ mort sur ses genoux, pour rappeler que les âmes royales ont aussi leurs douleurs. Tout autour, au-dessus, au-dessous, des docteurs méditent, enveloppés dans leurs manteaux, des moines prient sous leur capuchon, un berger caresse ses brebis. On dirait que l'art a cherché dans toute la création, depuis les anges et les vertus du ciel jusqu'aux bêtes de la terre, tout ce qu'il y a de plus saint et de plus intelligent, de plus fort et de plus pur, pour soutenir le poids de ce roi et de cette reine, qui furent chrétiens, mais qui furent pécheurs.

Si IMQUITATES OBSERVAVERIS, DoMLNE,

Domine, quis sustinebit?

Leur fille n'a pas voulu les laisser seuls dans la tombe:

ils sont entourés, défendus devant le Seigneur par tout ce peuple de pierre qui semble intercéder pour eux. Malgré les beautés d'un si grand ouvrage, de bons juges admirent davantage le tombeau de l'infant. Les jours de ce jeune homme furent courts et mauvais. Au temps de son frère aîné Henri IV l'Impuissant, qui sépare les deux règnes de Juan 11 et d'Isabelle, Alfonse tomba au pouvoir des factieux. Les chefs de la noblesse catillane n'eurent pas horreur de mettre une main violente sur un enfant, de l'engager dans une lutte fratricide, pour Tassouvissement de leurs ambitions. C'est lui qui figure dans cette scène mémorable, racontée par un contemporain : « Dans la plaine auprès d'Avila, on dressa un échafaud, sur lequel fut placée une effigie du roi Henri, assis sur un trône et en habits de deuil. On lut ensuite devant la foule immense les griefs qu'on avait contre le roi, et on le déclara indigne de régner ; alors l'archevêque de Tolède s'approcha de l'effigie et lui ôta la couronne. On le déclara indigne de rendre la justice, et le comte de Placencia lui ôta l'épée. On le déclara indigne de gouverner, et le comte de Benavenle lui arracha le sceptre. Enfin on le précipita du trône ignominieusement. Puis l'infant don Alfonse y fut placé, l'étendard royal déployé ; et tout le peuple cria : « Castille, Castille pour le roi Alfonse ! » Mais le jeune Alfonse mourut bientôt, et les honneurs de cette fausse royauté furent moins glorieux pour sa mémoire que la sépulture élevée par la volonté d'Isabelle et par le ciseau de Gil de Siloé. La base porte l'écusson de Castille et

de Léon flanqués de deux guerriers, tout bardés de fer, appuyés sur leurs lances : à leur visage menaçant, on reconnaît bien ces grands vassaux, qui étaient moins les gardiens de la couronne que son péril et son inquiétude éternelle. Au-dessus l'Infant don Alfonse est agenouillé sur des coussins, le chaperon sur les épaules, drapé d'un riche manteau ; devant lui, sur un tabouret, un livre est ouvert. Une guirlande sculptée flotte audessus du jeune prince, comme un rideau qui va tomber. L'arcade qui encadre cette scène se termine par une image de Notre-Dame avec l'enfant Jésus. Des deux cotés du monument, deux légères pyramides découpées à jour sont habitées par des groupes de figm^ines d'une exécution parfaite. On ne finirait pas si l'on voulait décrire les capricieuses arabesques, les poétiques épisodes qui enrichissent cette composition. Parmi d'autres tableaux charmants, un jeune garçon va mettre la main sur une grappe qui semble mûrir pour lui ; mais un écureuil plus agile descend de la treille et dévore le raisin. N'est-ce pas l'image de cet enfant né pour la couronne, mais prévenu par une rapide destinée? Virgile pleura en vers immortels les courtes années du jeune Marcellus : le sculpteur castillan fait soupirer le marbre pour le jeune Alphonse ; le même gémissement sort du poëme et du tombeau.

Ostendent terris hune tantutn facta, nec ultra Esse sinent

Et qu'on ne m'accuse point de prêter des intentions

au caprice des artistes, d'introduire l'allusion et le symbole là où ils ne mirent que la liberté de leur imagination et la délicatesse de leur ciseau ! Ce n'est pas nous qui sommes en fonds pour prêter de l'esprit au quinzième siècle et à ses artistes, les plus spirituels qui furent jamais, les plus subtils, les plus amoureux d'allégories. Lorsque Juan de Mena étendait le fil de son poëme allégorique jusqu'à composer trois cents octaves, comment le sculpteur n'aurait-il pas ajouté à son sujet ces emblèmes, compris, aimés de tous ses contemporains? Le même goût, le même raffinement, la même patience qui assouplissait la parole et qui entrelaçait les rimes, faisait sortir de la pierre les enroulements, les feuillages et les fleurs. Ici enfin, comme dans les les lettres, le génie castillan s'est formé aux leçons de l'étranger. Ces Allemands venus de Cologne pour bcàtir la Chartreuse, héritiers des traditions gothiques, ont pu apprendre aux Espagnols comment la théologie chrétienne peut se traduire en bas-reliefs et en statues. Les moines et les docteurs du Mausolée de Juan II me semblent bien les frères des pleureurs et des pleureuses de Notre-Dame de Brou. Les arabesques du tombeau de l'infant me rappellent les plus aimables fantaisies des sculpteurs itahens. Ainsi l'histoire de la poésie se répète dans l'histoire des arts ; ou plutôt c'est le même génie poétique qui tient la plume et le ciseau. Mais en Lspagne le ciseau fut d'abord plus puissant que la plume. 11 fit plus que répandre la grâce et l'élégance, il donna l'âme et la pensée. La seule église de Mira-

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dores, ce monument funèbre, contient plus de vie que le cancionero de Baena ; et la Renaissance espagnole a déjà rencontré le beau dans les arts, qu'elle le cherche encore dans les lettres. Toutefois, en descendant un peu au-dessous du roi Juan II, je trouve le souvenir de son temps dans des vers qui ne sont pas indignes d'être cités ici, et qui font revivre un moment la splendeur de cette cour savante et frivole :

« Qu'a-t-on fait du roi don Juan? Les infants d'Ara- « gon, qu'en a-ton fait? Qu'est-il resté de tant de ga- « lanterie, de tant d'invention qu'ils portaient dans « leurs jeux? Les joutes et les tournois, les parures et (( les broderies, et les cimiers, autant de rêves. Que « {' rent ces choses, sinon la verdure des jardins?

« Ou'a-t-on fait des nobles dames, de leurs coiffures, « de leurs vêtements et de leurs parfums? Que sont de- « venues les flammes des foyers allumés chez ceux qui « aimaient? Qu'a-t-on fait de cet art des troubadoins, « de ces instruments bien accordés? Qu'a-t-on fait de « ces danses et des étoffes qu'on traînait, lamées d'or « et d'argent?

« Les largesses démesurées, les édifices royaux rem- « plis d'or, les vaisselles si bien travaillées, les écus et « les réaux du trésor, les chevaux et les caparaçons « des gens du roi, et leurs riches ornements, où les « irons-nous chercher? Que furent ces choses, sinon « la rosée des prairies? »

Ln effet, le règne de Juan II marque la fin des grandeurs de Burgos. Isabelle visita plusieurs fois la capi-

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laie et le tombeau de son père, Charles V s'y montra; peu à peu les rois s'éloignaient de la vieille cité et ne parurent plus à Miraflores qu'en passant. Mais les moines restaient, gardiens des sépultures et de l'hospitalité. La Chartreuse était le grenier d'abondance de l'indigent, la ressource des années de famine. Outre les secours dus aux grandes calamités publiques, les religieux donnaient tous les jours le dîner à quinze pauvres, pris sur une liste de vingt hommes honorables et de trente-deux étudiants qui devaient prouver leur besoin, leur application et leur bonne conduite. Mais les Chartreux eux-mêmes, ces derniers mandataires des rois, ont disparu à leur tour. Les plus jeunes ont gagné les solitudes glacées des Alpes, d'où descendit la règle de Saint-Bruno. Trois vieillards sécularisés restent seuls sous les cloîtres vides. Le chant des psaumes, qui depuis trois cents ans ne se taisait ni le jour ni la nuit, a cessé autour des tombeaux. La Chartreuse ne serait plus qu'un beau corps sans âme, si chaque jour encore Dieu n'y descendait sur l'autel pour le repos des morts qui l'ont bâtie, et pour le pardon des vivants qui l'ont profanée.

Au moment de quitter la ville des rois, j'oubliais de me donner le spectacle royal d'un combat de taureaux. Cependant je connais trop bien mes devoirs pour omettre cet épisode obligé d'un voyage en Espagne. La plaza mayor de Burgos, avec ses portiques et les rangs égaux de ses fenêtres, se transforme chaque année en amphithéâtre. Malheureusement nous avions laissé

UN PKLKIUN\(iE Al PAYS DU Cil» H)3

passer le temps des fôtes, et la lice n'était plus traversée que par des femmes qui allaient à la fontaine, la cruche sur la tête, en chantant quelque joyeux refrain. Il me fallait pourtant mon combat, et je devais le trouver ailleurs. Moi aussi j'ai donc vu le noir taureau de Navarre se précipiter en avant, les cornes basses, et fouillant du pied la terre ! J'ai vu les coureurs déployer devant lui une draperie éclatante, l'exciter, l'attendre, et d'un bond disparaître derrière la palissade qui ferme l'arène. Mais la bête fougueuse la franchissait après eux, et lorsque, resserrés dans cette galerie étroite, je les croyais perdus, ils reparaissaient dans l'arène, tous à leur poste, calmes et fiers. Je ne me lassais pas d'admirer ces hommes, dont la bonne mine ressortait à merveille sous le pourpoint et le haut-de-chausse tailladé, si forts et si lestes, que la grâce de leurs mouvements éloignait jusqu'à la pensée du péril. Mais quand, le combat s'échauffant, un essaim de banderilleros est venu harceler l'intrépide animal et planter entre ses cornes le dard qui faisait jaillir son sang ou la fusée qui l'enveloppait de feu; lorsque, aveuglé, ne voyant plus ses ennemis, il courait au hasard, poussant de sourds mugissements, et qu'enfin le matador^ en habits brochés d'or et d'argent, mettant un genou en terre et l'épée à la main, demandait la permission de happer, alors, je l'avoue, je passais tout entier du côté du taureau; je n'avais pas le courage de considérer si le coup était porté selon les règles, je détestais cette boucherie, et je m'enfuyais de l'amphithéâtre.

16i UN PELFJUNAGE AU PAYS DU CID

pendant que six mnles entraînaient dans la poussière le corps sanglant, au bruit des fanfares et aux applaudissements d'une foule enivrée.

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