UA VILLE DES IIÉIIOS
Biirtros. le 18 novembre 1852.
Le premier abord de Burgos n'a rien d'héroïque. On y entre par le faubourg qui suit la rive gauche de l'Arlanzon, en tout semblable à nos faubourgs, bordé d'auberges et d'entrepôts, et qui n'a d'espagnol que les clochers des églises et les galeries suspendues au dernier étage de quelques maisons. Un pont de pierre, fortement assis sur le lit capricieux de la rivière, conduit à la rive droite. Là se déploie la cité de Burgos, avec tous les dehors d'un chef-lieu de province de second ordre : un large quai (espolon) orné d'arbres maigres et de statues médiocres; plus loin, la plaça Maijor, entourée de portiques, où ne cessent d'errer des groupes de Castillans jeunes et vieux, aussi fièrement enfoncés dans leur oisiveté que dans leur manteau. Derrière la place, se prolonge la rue de la Colombe (calle de la Paloma)^ nom poétique et trompeur du quartier mercantile, où toute empreinte nationale s'efface sous les progrès de la civilisation européenne. Ici les maisons ont des portes, des vitres presque entières, et jusqu'à des cheminées. Mais, si vous conservez une àme chimérique, si vous êtes épris de ruines et ilinfortunes, consolez-vous. Cette prospérité appa-
122 UN PEIEUINAC.E AU PAYS DU Clfi
rente ne fait que vous cacher des rues abandonnées, des espaces déserts où quelque décombre garde un grand nom. Prenez pour guide un de ces enfants en haillons, je ne jure point qu'il refusera vos maravédis, mais assurez-vous qu'il sera fier de vous montrer la ville des héros.
Au nord de la ville moderne, et en redescendant vers l'ouest, se déroule l'antique ceinture de murailles, à demi détruites, mais larges encore et menaçantes, couronnées de créneaux, et percées de portes dont l'arcade en fer à cheval rappelle le temps des Maures. La tradition s'attache comme le lierre à ces vieux débris. On dit qu'en 884 un chef chrétien, Diego Porcellos, ayant défait les Sarrasins dans les gorges de Pancorbo, bâtit cette enceinte pour y mettre à l'abri les femmes, les enfants, le butin de ses soldats, et la nomma du nom germanique de Burgos {Burg^ château). Ce fils des Goths voulut retremper sa race dans le sang des hommes du Nord. Sa fille, SuUa Bella, épousa un seigneur allemand venu en pèlerinage à Saint-Jacques de Compostelle^ et retenu dans ces contrées par le pieux désir de combattre les mécréants. De cette union seraient descendus à différents degrés Nuno de Piasura, le comte Fernan de Gonzalez, les sept infants de Lara, le Cid. La légende a trouvé le moyen de réunir en une seule lignée tous les héros de la Castille.
La légende a ses raisons : en faisant remonter dans la nuit des temps la généalogie de ses héros, elle cherche à les affranchir de la suzeraineté des rois. Elle per-
UN l'KLElUNAdE Ai; PAYS DU Cil» Vl~
sonnitie ainsi l'antique rivalité du comté de (bastille et du royaume de Léon. L'histoire de ces temps obscurs laisse voir les princes de Léon étendant jusqu'à Burgos une autorité mal affermie. Mais la légende prend soin de leur en faire trancher les nœuds par un crime. Or- • dono II invite à une fête les chefs des Castillans et les met à mort. Le peuple soulevé abjure les rois et se donne des juges. Nuno de Rasura et Lain Calvo jugent dans Burgos, comme autrefois Josué et Gédéon dans Israël. On ne sait rien de leur gouvernement. Mais comment douter de leur existence, quand on vous aura montré, dans une des salles de l'Ayuntamiento, la chaise de bois, basse et sans ornement, d'où ils prononçaient leurs sentences selon les fueros de la nation ?
Un monument plus considérable, mais d'un moindre caractère, marque le lieu où fut la maison de Fernan Gonzalez. Qui croirait que Philippe II, l'ombrageux monarque, érigea cet arc de triomphe en l'honneur du grand comte de Castille qu'on voit souvent armé contre les infidèles, mais toujours l'épée au poing contre les rois? 11 est chanté dans les ballades comme l'infatigable chef qui conquiert un à un les châteaux voisins de Burgos, refoulant les musulmans au midi, les Navarrais au nord, et réunissant la Castille, au dixième siècle, en un seul comté libre et héréditaire. Le ciel le seconde contre les infidèles, et l'amour de sa femme contre ses ennemis chrétiens. A Piedrahita, il combat depuis trois jours sans pouvoir rompre les escadrons des mécréants,
12i UN PÈLERINAGE AU PAYS DP CIO
quand l'apôtre saint Jacques apparaît à ses côtés monté sur un coursier blanc, armé d'une étincelante épée, et frappant d'estoc et de taille jusqu'à ce qu'il ait fixé la victoire. Deux fois trahi par les rois de Navarre et de Léon, et jeté dans les cachots de leurs châteaux, Fernan Gonzalez en sort deux fois par les artifices de sa femme dona Sancha et par le dévouement de son peuple. A la nouvelle de sa captivité, tous les hommes de Burgos se sont levés. « Tous ont fait le jurement, tous u d'îme seule voix, de ne point rentrer en Cas tille sans « le Comte leur seigneur. A leur lête, ils mènent sur « un chariot son image taillée en pierre : ils ont ré- « solu, s'il ne revient pas, qu'ils ne reviendront point c( eux-mêmes. Non! et comme de lions vassaux, ils « cheminent au bord de l'Arlanzon, au pas des bœufs, « et mesurant leurs journées sur le soleil... Il s'agit « d'affranchir la Castille du cens féodal qu'elle doit à « Léon. » En effet, le grand Comte n'a pas d'autre pensée. Convoqué aux cortès de Léon, il s'y rend hardiment sans peur de cette prison où il a langui de si longs jours; il s'y rend montant un cheval de prix et portant sur le poing un vigoureux faucon. Le roi convoite ces animaux superbes et les achète pour une somme payable à terme fixe, et qui doit doubler par chaque jour de retard. Livraison faite, la discorde éclate entre les deux contractants. Après plusieurs années de guerre, Fernan, victorieux, demande pour toute condition le prix de ses bêtes. Les arbitres désignés reconnaissent que tous les trésors du royaume n'y suffi-
UN pelerin.v(;e au pays du cm m
raient pas; et Fernaii obtient en échange de sa créance l'indépendance absolue de son comté. « Le Comte le « tint ponr bon, car il lui pesait beaucoup de baiser « la main d'un autre homme, et il rendait à Dieu beau- « coup de grâces pour avoir délivré de l'allégeance de c< Léon la glorieuse Castille. »
Ainsi chante la ballade espagnole : les peuples mêlent volontiers à leurs origines la ruse et l'héroïsme. Cartilage se souvenait de la peau de bœuf qui avait mesuré son territoire, et toute la Grèce mettait h côté d'Achille l'artificieux Ulysse.
Si maintenant votre guide, plus jaloux de suivre l'ordre de la légende que de ménager vos pas, vous fait descendre de la hauteur solitaire où s'élève l'arc de Fernan sur la place de la cathédrale, il vous montrera au portail du noble édifice ime file de têtes sans corps. La tradition veut que cette sinistre décoration rappelle les sept têtes coupées des sept infants de Lara. Ne craignez pas que j'abuse de mes avantages, et, pour avoir acheté tout à l'heure VHistolre véritahie des sept infants de Lara, au coin du marché aux herbes, chez une marchande de ballades qu'entourait une nombreuse clientèle de muletiers, ne pensez pas que je menace de vous répéter d'un bout à l'autre ce long récit. Je remarque seulement que la scène s'ouvre, comme celle des Niebelungen, par la querelle de deux femmes au milieu d'une noce. Dofia Lambra veut être vengée sur l'époux et les sept fils de sa rivale. Déjà, par ses artifices, Conzalo Bustos de Lara, le loyal chevaher, est
1^2() UN PÈLERINAGE \\' l'AYS DF CU»
tombé aux mains d'Alman/or, roi cleCordoiip; il vit captif, mais dans une captivité honorée à la cour du musulman. Cependant ses sept tils, les sept infants, traîtreusement engagés dans une embuscade, succombent sous le nombre, et leurs têtes coupées arrivent à Cordoue. « A la table d'Almanzor est assis don Bustos « de Lara : car il est bien digne de manger avec les « rois, l'illustre seigneur. Et après lui avoir servi mille « viandes, selon l'usage, le roi lui dit : « Ami Gon- « zalo, un mets précieux nous fait faute. » Le noble « hidalgo répondit en découvrant ses glorieux cheveux « blancs : a A votre table, seigneur, on ne saurait « avoir faute de rien. » Là-dessus vint un large bassin « couvert d'une nappe, et dessus, sept têtes, rameaux « morts de ce tronc dépouillé. Gonzalo considère le « bassin et dit : « Ah ! fruits précoces ! qui vous a « transportés de Burgos aux champs des infidèles ? » Tout le monde sait le reste, et comment Mudarra le Bâtard poursuivit la vengeance de ses frères. Les gens de Burgos montrent la tour, d'où la première ouvrière de tant de maux, dona Lambra, se précipita de désespoir. On l'appelle encore la tour de la Suicidée.
Mais ces légendes guerrières ne sont, à vrai dire, que les préludes de l'épopée castillane. Tout le génie de la vieille Gastille a passé dans l'histoire du Cid. L'action commence à Burgos, au manoir paternel du héros; elle s'achève près de Burgos, au sanctuaire national de Saint-Pierre de Cardefia. Au bord d'une rue
UN l'KLElUNACr, AT !'\YS DU CIli 1^7
(léserlo, jadis rolontissaiito du bruit des honiiiios o\ dos chevaux, un pilier de pierre, entre deux petits obé- Hscjues, s'élève sur l'emplacement de la maison où naquit l'invincible batailleur. Ainsi l'atteste l'inscription :
En este SITIO ESTDVO LA CASA Y NAClÔ EL ANO DE MXXVI
Rodrigo 1)l\z de Vivar llamado el (jd Campeadok.
Si la chroniqiie du Cid semble placer son fief héréditaire au bourg de Vivar, les ballades lui donnent maison de ville et pignon sur rue. Là, sans doute, il jura de venger l'outrage de son vieux père. Là, il introduisit Chimène, en descendant du château de Burgos, où furent célébrées ses noces. Là, souvent la noble dame languit dans l'attente du guerrier :
En los solares de Burgos ^A su Rodrigo aguardando.
Quelques pas encore, et vous êtes au pied de l'église de Sainte-Agathe (Sauf Aguecla)^ restaurée au quinzième siècle, mais dont l'étroite nef rappelle les proportions des premières basiliques espagnoles. Sainte- Agathe était cependant un sanctuaire vénéré, une des trois Iglesias jur acier as ^ où les accusés se purgeaient par serment. Franchissez le seuil, et vous assistez au second acte du poëme espagnol, à la lutte du Cid contre le roi. L'indépendance de la Castille, si bien acquise par Fernan Gonzalez, n'a duré qu'un siècle. Les princes de Léon, forlement établis dans Burgos, poussent
leurs chevauchées royales à travers la contrée, levant le tribut et forçant la noblesse au service féodal. De leur côté, les ricos homhres se retranchent dans leurs coutumes défiantes et jalouses. L'antagonisme des chefs de guerre et du souverain politique se fait jour en Espagne comme en Grèce : la dispute éclate entre le Cid et Alfonse VI, comme entre Achille et Agamemnon. 31ais la colère du Cid est chrétienne, elle éclate dans une église et pour de graves soupçons : le roi Alfonse VI, accusé par la rumeur publique d'avoir fait mourir son frère don Sanche, est requis de se justifier. « Et le jour « que le roi devait jurer, étant à Sainte-Agathe, le Cid a prit dans ses mains le livre des saints Evangiles et le « posa sur l'autel. Et le roi don Alfonse étendit les « mains sur le livre, et le Cid commença à l'interroger « en ces termes : « Roi don Alfonse, vous venez jurer, « touchant la mort du roi don Sanche, votre frère, que « vous ne l'avez pas tué, que vous n'avez pas été dans « le secret du meurtre. Dites : Je le jure^ vous et ces « autres hidalgos ^ » Et le roi et ses hidalgos répon- « dirent : a Nous le jurons. » Et le Cid ajouta : « Si (( vous en avez su ou ordonné quelque chose, puissiez- « vous mourir de la mort du roi don Sanche, votre « frère! qu'un vilain vous tue, et non le fils d'un no- « ble ! qu'il vienne d'une autre terre, et non de Casce tille ! » Le roi et les fils de nobles qui juraient avec « lui répondirent : Amen. » Et le Cid voulut que le roi
* On reconnaît ici les conjurafores des anciennes lois germaniqnes.
répétât par trois fois le même serment. La seconde l'ois le roi changea de couleur ; la troisième, il l'ut très-irrité contre le Cid et désormais il ne l'aima plus ^ La tradition, qui souvent se dégrade en descendant le cours des siècles, a gâté ce beau récit. Elle prête aux contemporains du Cid une superstition triviale, et les l'ait jurer, non plus sur l'Evangile, mais sur un verrou [d verrojo)^ qu'on montre encore à la porte de l'église.
Or Alfonse VI n'avait pas oublié son ressentiment ; et, comme un jour le Cid était venu le trouver entre Burgos et Vivar, le roi lui dit : « Ruy Diaz, sortez de ma terre. » Le Cid donna des éperons à sa monture et sauta dans une terre de son patrimoine : « Seigneur, lui ditce il, je ne suis pas sur votre terre, mais sur la mienne. » Le roi reprit fortement courroucé : « Sortez de tous « mes rovaumesetsans délai. )> — Ici commence l'exil du Cid. C'est à Burgos qu'il en faut lire l'histoire, près de cette porte moresque par laquelle le banni passa, sur les ruines de ces murs vers lesquels il retourna les yeux. 11 la faut lire dans le Poëme du Cid, plus ancien que les Romances^ plus ancien que la Chronique^ et dont le texte mutilé débute par la disgrâce du héros: « Mon Cid Ruy Diaz entrait dans Burgos; il menait « en campagne soixante bannières. Hommes et femmes « sortent pour le voir. Les gens de Burgos sont aux « fenêtres, pleurant de leurs yeux, tant ils ont de douée leur ; et de leurs bouches tous disent une même pa-
* Cronica del Ckif cn[i. lxxvhi cIlxxix
« rôle : « Dieu ! quel bon vassal, s'il avait un bon sei- « gneur ! » Mais nul n'osait l'inviter. Le Campeador « s'achemina vers son gîte ; quand il y arriva, il trouva f( la porte bien fermée... Les gens du Cid crient d'une « forte voix : ceux du logis ne veulent répondre « mot. Mon Cid poussa son cheval ; il était à la porte, « il retira le pied de l'étrier, il frappa. La porte ne « s'ouvrit point, elle était bien close. Une fille de neul « ans se fit voir : « Campeador, bénie est l'heure où « vous avez ceint réj)ée ! Mais le roi l'a défendu. Hier « au soir, vint sa lettre avec grande solennité et scellée « fortement. Pour rien au monde nous n'oserions vous « ouvrir ni vous héberger : sinon, nous perdrions « notre avoir, nos maisons et de plus les yeux de nos « têtes. Cid, à notre mal vous n'avez rien à gagner ; (( mais puisse vous aider le Créateur avec toutes ses « saintes vertus! » Ainsi dit l'enfant, et elle rentra « dans la maison. Le Cid vit maintenant qu'il n'avait « nulle grâce à espérer du roi. Il s'éloigna et chemina « rapidement par Burgos. Il arriva à Sainte-Marie. (( Aussitôt il descendit de sa monture, il se jeta à ge- (( noux et pria de cœur. La prière faite ^ aussitôt il che- « vaucha, sortit par la porte et prit gîte au bord de « l'Arlanzon. Près de la ville, sur la grève, il campa et « planta sa tente *. »
Quand l'eiilé s'agenouillait à Sainte-Marie, avant de sorlir par la porte du fleuve, l'humble église était eii-
1 l'oema de/ Ctd, vcii. 15 y segi:\
UN PÈLERINAGE AU PAYS 1)1 Cil) 151
core bien loin du moment où, sous les auspices de saint Ferdinand, elle devait élargir ses murailles, élever ses voûtes et devenir Notre-Dame de Burgos. Pourtant la cathédrale puissante garde avec piété le souvenir du héros humilié qui pria sur ses dalles. Dans une des salles capitulaires, un grand coffre est suspendu comme la chasse d'un saint. Au-dessous on a placé le portrait du Gid, tout bardé de fer, comme pour soutenir envers et contre tous le récit que vous allez lire. Il était beau de sortir de son llef accompagné de soixante bannières. Mais il fallait nourrir ceux qui les suivaient. « Alors le Cid prit à part Martin Antolinez, son neveu, « et l'envoya trouver à Burgos deux juifs, Rachel et « Bidas, avec lesquels il avait coutume de tratiquer de (( son butin; il leur mandait qu'ils vinssent le trouver « au camp. Cependant il fit prendre deux coffres grands « et garnis de fer, munis chacun de trois serrures, si (( lourds qu'à peine quatre hommes pouvaient en sou- « lever un, même vide. Et il les fît remplir de sable, « et couvrir la surface d'or et de pierres précieuses. « Et quand les juifs furent venus, il leur dit qu'il avait « là quantité d'or, de perles et de pierreries, et que, « ne pouvant emporter ce grand avoir avec lui, il les (( priait de hii prêter sur ces deux coffres ce dont il « avait besoin. Et les juifs lui prêtèrent trois cents « marcs d'or et trois cents d'argent. » ftlais, quand le Cid eut pris Valence, il renvoya les trois cents marcs d'argent et les trois cents d'or [)our dégager ses deux coffres de sable, « [)riant lUichel et Bidas de lui par-
15'2 UN PÈLEUINAGE AU l'AYS DU Cil)
« donner, car il l'avait fait avec chagrin ^ » — Ce dernier trait me touche. Je croyais le Castillan ravi d'avoir joué un si bon tour à deux infidèles. Mais son honneur chrétien en souffre, et il a besoin de pardon. L'Achille de l'Espagne ne restera pas en repos sous sa tente ; au bout de sa lance désormais libre et souveraine, il porte la guerre aux mécréants; 11 n'aura pas de paix qu'il n'ait enlevé Valence, « l'honneur et la joie des Maures, la ville aux fortes murailles, dont les blancs créneaux reluisaient de loin au soleil ^. » Le siège sera long et la famine cruelle. « Le père ne donne « plus de conseil au fds, ni le fds au père, ni l'ami à « l'ami ; ils ne peuvent se consoler. C'est une mauvaise « condition, seigneurs, de manquer de pain, de voir « mourir de faim enfants et femmes ^ » Le poëme suit don Rodrigue dans ses conquêtes. Nous l'attendons au terme de toutes les choses humaines, au tombeau qu'il s'est choisi non. loin du manoir de ses aïeux. A deux lieues au sud-est de Burgos s'élève l'abbaye de Saint- Pierre de Cardefia, la plus ancienne colonie de l'ordre de Saint-Benoît en Espagne : une princesse de la race royale des Goths la fonda en 557 pour y déposer les restes de son fils. C'est aussi une maison glorieuse^ et qui a pris sa part de la lutte nationale contre les Sarrasins. En 872, les infidèles la saccagèrent et inassa-
* Cronica del Cid, cap. xc et ccxiv.
- Expressions d'une coniplainle aralîc sur la prise de Valence, publiée [)Our lu première lois dans la prélace du Carwionero de Baena. ^ Poema del Cld. •
UN PÈLERIJNAGE AU l'AYS DU Cil) 135
cièrent sous ses cloîtres l'abbé Etienne avec deux cents moines. En 899, Alfonse III releva le monastère; mais on dit que pendant six cents ans, au jour anniversaire du massacre, le sang des martyrs reparut sur les pierres où il avait été versé. On ajoute qu'il cessa de se montrer en 149^, quand la prise de Grenade eut lavé pour toujours l'injure des chrétiens. (]e lieu fut aimé du Cid. C'est à l'abbé de Cardena qu'il contia sa Chimène et ses deux fdles en partant pour l'exil ; c'est à Saint-Pierre qu'il veut avoir sa sépulture. C'est là que sa veuve et ses amis le ramènent de Valence, embaumé, lacé dans son armure, dressé sur son cheval de guerre. C'est là qu'ils le déposent, non point couché dans une tombe comme le vulgaire des morts ; mais assis sur un escabeau, enveloppé dans son manteau et la main sur son épée. Quatre ans après, dona Chimène fut ensevelie à ses pieds. « Et, qiiand le bon cheval Babieça mourut aussi, l'écuyer qui en prenait soin, ne pouvant l'ensépulturer dans le monastère, l'enterra à la porte, à main droite, et planta deux ormes, l'un au pied, l'autre à la tcte, et ces arbres devinrent très-grands. » Plus tard, le roi Alfonse X éleva au Cid un tombeau dans le chœiu' de l'église, avec cette inscription, qui sent plus le soldat que le grand clerc :
Ijelliger, invictiis, famosus morte, tiiumphis, Clauditur hoc tuinulo magiius Didaci Rodcricus.
Mais les siècles n'ont pas épargné le monument du Cid.
154 UN PÈLEHITSAGE Al PAYS DU Cil)
l^cs béiiéclicliiis de Cardefia le traiisférèreiit du chœur à la sacristie, de la sacristie au chœur, puis à la chapelle de Saiut-Sisebut. En même temps le vandalisme des restaurations modernes défigura l'église. Ce fut merveille qu'on laissât au portail la statue équestre du Cid foulant aux pieds de son cheval un Sarrasin. Cependant le vieux banni ne devait pas trouver d'asile assuré contre les caprices des hommes. Les Français emportèrent sa tombe à Biirgos pour en décorer la promenade publique. La Restauration la rétablit sous les voûtes de Saint-Pierre. Enfin, quand une loi violente ferma les portes des couvents, l'ayuntamiento de Burgos, craignant qu'un touriste anglais n'enlevât les os de Rodrigue et de Chimène demeurés sans gardien, les retira de l'antique abbaye et les déposa à la chapelle de l'Hôtel de Ville dans un cercueil de bois de noyer. Ce n'était pas sans quelque doute sur leur authenticité, mais ce n'était pas non plus sans mélancolie, que je contemplais ces restes, montrés pour deux réaux j)ar un valet qui leva le drap funéraire et ouvrit le cercueiL J'aiiiorreur de ce qui viole le secret de la mort; et je ne puis souffrir le spectacle de ces ossements desséchés, à moins que la sainteté n'ait jeté sur eux un vêtement inq^érissable* L'Eghse elle-même entre dans ces délicatesses, et, lorsqu'elle expose les reUques des saints, c'est de loin qu'elle les fait voir au peuple, enchâssées dans l'or, sous un voile de cristal et sous un JUiage d'encens.
Les magistrats de Rurgos, il y a trois cents ans, sa-
UN PELEUINAOK AU I»\YS lUÎ CM) ITm
vaient mieux honorer leurs grands honunes. Lorsque la Ijal aille de Yillalar eut ruiné la cause des comuneros pour laquelle Burgos avait tiré l'épée, la ville voulut conjurer la colère de Charles V en lui élevant un arc de triomphe. Mais elle voulut en même temps montrer qu'elle n'avait rien perdu de sa fierté, et le monument de sa soumission fut aussi celui de ses vieilles gloires. Ne m'accusez plus de m' arrêter à des inscriptions, à des pierres en désordre, à des déhris sans art. Après sa cathédrale, Burgos n'a peut-être pas d'édifice plus frappant que celui-ci, plus inspiré du vieil esprit castillan, plus libre des traditions classiques. A l'extrémité du quai de la rive droite et en face du pont, s'ouvre une porte féodale entre deux tours saillantes d'un style sévère et orné. Au-dessus de la large voûte, des niches ont reçu les images du fondateur de la cité, Diego Porcellos, et des juges de Castille, Nuno deRasura et Laïn Calvo. Au second étage, la statue de Charles V sur un socle plus élevé, à sa droite et à sa gauche Fernan Gonzalez, le grand Comte, et leCid, sa bonne épée à la main, sur la poitrine sa longue barbe chantée par les poètes. Au-dessus du puissant empereur, et pour lui rappeler un pouvoir plus grand que les rois, la figure d'un ange armé du glaive exterminateur. Enfin, au sommet de l'édifice, entre les quatre tourdlons crénelés qui le couronnent, la Vierge avec l'Enfant, pour attester que la grâce est encore plus puissante que le glaive.
Voilà les temps héroïques d(^ la Castille dans lenr
130 UN PÈLERTNAGE AU PAYS DU CTD
force et leur rudesse, tempérées par la douceur du christianisme. J'y remarcpie trois grands traits : d'abord la foi religieuse qui conduisait la guerre contre les mécréants. Car on ne se représente pas assez les prodiges de dévouement et de persévérance, au prix desquels il fallait sauver la nationalité chrétienne, « alors « que (selon l'expression d'un ancien chroniqueur) la « lutte contre les Maures était dans toute son horreur, « alors que tous les rois, les comtes, les nobles et tous « les chevaliers avaient l'écurie de leurs chevaux dans « la chambre où ils dormaient avec leurs femmes, afin « que, s'ils entendaient le cri de guerre, ils pussent (( trouver bêtes et armes sous la main et chevaucher « sur-le-champ. » Ensuite vient la passion de l'indépendance, non-seulement de l'indépendance personnelle, mais des libertés castillanes. C'est elle qui tient ces juges, ces comtes et Fernan Gonzalez, et le Cid, en querelle éternelle avec le roi de Navarre et de Léon. Tl ne faut point voir en eux, comme on Ta trop fait, des factieux, des ennemis de toute loi. Ils se portent au contraire pour les défenseurs des lois anciennes, des fueros^ que le peuple défendra encore contre Alfonse X, contre ses légistes et son çoih des Siete partiel as. Enfin j'admire ici les affections domestiques dans toute leur simplicité et toute leur énergie. C'est la main d'un frère vengeant les sept infants de Lara; c'est le dévouement d'une femme rompant deux fois les chaînes de Fernan Conzalez. C'est le Cid, comme fils, lavant la honte de son père: comme mari, gardant fidèlement à Chimèno
IIX PÈLEUINACK Ai: PAYS DU CI!» 137
cette main qu'il lui a tendue sanglante; comme père, poursuivant l'injure de ses filles. Voyez dans le poëme, quand le héros banni quitte Saint-l^ierre de Cardena, l'admirable scène des adieux. « Il prit ses fdles dans « ses bras, il pleura de ses yeux, tant il soupirait pro- « fondement : « Ah ! Chimène, ma femme si accomplie, « je vous aimais comme mon âme! Vous le voyez, il « faut nous séparer en cette vie. J'irai et vous resterez. « Plaise à Dieu et à sainte Marie que de mes mains je « puisse un jour établir mes deux filles que voici î « Plaise à Dieu de me donner bonne fortune et quelques « jours de vie, et de faire que vous, femme honorée, « vous ayez bon service de moi. » Mon Cid et sa femme a vont à l'église. Dona Chimène se jette à genoux snr « les marches de l'autel, priant le Créateur, du mieux « qu'elle sait, de garder de tout mal le Cid Campeador : « Tu es le Roi des rois, dit-elle, et le Père du monde. « Je t'adore et crois en toi de toute ma volonté, et je c( prie saint Pierre qu'il m'aide à prier pour mon Cid « Campeador. Que Dieu le garde de malheur ! Puisque a aujourd'hui nous nous quittons, qu'il nous fasse re- « trouver dans la vie ! » La prière était faite et la messe a achevée. Voilà qu'il faut chevaucher. Le Cid em- « brasse dona Chimène, et Chimène va baiser la main « du Cid, pleurant de ses yeux; car elle ne sait que « faire. Et lui, il recommençait à regarder ses filles: « Je vous recommande à Dieu, mes filles, et à votre « mère, et à votre père spirituel. » Ainsi se réparèrent- « ils connue l'ongle se sépare de la chair. » Vous ne
l."»8 UN [MÎLERINAGE AU P\\% ni' CIO
rotrotiveiez rien ici de ces sentiments affadis où se complaît l'art des troubadours. La nature n'a pas besoin de subtilités et de raffinements; elle a des cris pour remuer jusqu'au fond les entrailles des bommes. Vous reconnaissez l'accent des adieux d'Andromaque et d'Hector, avec la majesté cbrétienne de plus; de moins, une grâce et un éclat dont la muse grecque a le secret. Dans le poëme du Cid comme dans les épopées homériques, nous touchons au fond primitif de toute poésie. De même que, sous l'œuvre d'Homère, on découvre les chants guerriers dont il a recueilli, transformé et fait vivre les débris, de même l'épopée castillane, écrite au treizième siècle, a recueilli l'écho des chansons non écrites où l'on célébrait déjà l'invincible Rodrigue :
Ipse Rodericus, mio Cid semper vocatus,
De quo cantatur quod ab liostibus haud superatur.
Il ne nous est pas donné de creuser plus avant dans les origines de la littérature espagnole. Ce sont les beautés simples qui commencent les grandes littératures, comme les mœurs fortes et chastes fondent les grands empires. Burgos, la ville des héros, deviendra la capitale des rois.
Pendant que j'erre ainsi à travers les ruines et les souvenirs, je m'aperçois que j'inquiète mes amis. Vous avez ouï beaucoup médire de l'Espagne, et vous craignez qu'au retour de tant de courses je ne trouve guère meilleur gîte ni meilleure chère que les compagnons
UN PÈLERTNAfJE W PAYS DTI CIli \'U
tlu Cid, campés sur la grève de l'Arlanzon. Mais laissez-moi venger ce beau et trop calomnié pays. Si l'on n'y admire pas les splendides hôtels où l'hospitalité moderne rançonne le visiteur de Londres ou de Paris, on y dort sous des toits honnêtes et sur des couches décentes; et, si les chambres sont tout au plus bourgeoises, les cuisines sont encore héroïques. Jamais je ne vis suspendue au plancher une plus riche collection de lèchefrites, de casseroles et de chaudrons. Je contemplais surtout des files de marmites qui me rappelaient (pardonnez-moi encore cette réminiscence d'Homère) la longue file des servantes de Pénélope que Télémaque j)end à la même corde en punition de leur perfidie. Au milieu de la pièce se projette en saillie le manteau de la cheminée patriarcale où le voyageur mouillé et transi trouve accueil, sans scandaliser un essaim de cuisinières, habituées à la bienheureuse famiharité des mœurs espagnoles. Là son œil sera consolé par la bonne mine des œufs frits, des perdrix qui se dorent à un feu clair, et du brun chocolat qui écume sous le fouloir. Si votre sobriété se contente à ce prix, si vous ne redoutez pas le parfum d'outre qui donne le cachet de l'authenticité à ce flacon de malaga, si votre estomac n'a pas la dangereuse curiosité de toucher aux pois chiches qui nagent dans la chaudière voisine, ou aux viandes arrosées d'huile rance, soyez en paix : nous vivrons. Nous vivrons, et vous ne m'en voudrez pas d'être redescendu de mes hauteurs poétiques à ces utiles réalités. Nous n'avons pas même, à vrai
dire, j^iiitté la littérature espagnole; car, si le poëme du Cidnaît sur les champs de bataille, c'est d'une cuisine d'auberge que dom Quichotte sort chevalier pour combattre les géants et redresser les torts.