LES INSTITUTIONS CHRÉTIENNES
AU CINQUIÈME SÏÈCLK
LK MONAGHISME
Messieuhs,
.l'ai (lit, déjà plus d'une fois, que le christianisme n'a point fait l'humanité, mais qu'il l'a refaite; il ne erée pas, il transforme. L'homme existe, mais sous la loi de la chair ; la famille, mais sous la loi du plus fort; la cité, mais sous la loi d'intérêt. Le christianisme réforme l homme par la renaissance de l'esprit; la famille, par le droit des faibles; la cité, par la conscience publique. De même aussi il trouve dans les sociétés antiques des temples, des sacrifices, des prê-
^ La (livilisatiou au cinquième siècle. Œuvres coniplèles, lonie II.
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très : il ne les abolit pas, il les purifie ; le christianisme n'a rien aboli, il a tout régénéré. Ainsi a-t-il fait du monachisme ; il n'y a pas de grande religion sans moines : l'ïndea eu ses ascètes, qui abandonnent toutes choses, s'enferment dans les déserts sans autre bien qu'un haillon sur l'épaule et un plat de bois à la main, qui passent leur vie se nourrissant de graines, de racines arrachées de la terre, et qui, accroupis sur euxmêmes, consument leurs jours et leurs nuits dans la contemplation de l'âme de Dieu, captive dans leurs corps et qu'ils cherchent à affranchir; à côté des anachorètes du brahmanisme, le boudhisme a ses cénobites, et dans la Tartarie, la Chine, le Japon, il n'y a pas de prêtres, mais des moines, des hommes qui vivent sous la loi de la communauté. Ces institutions orientales ne peuvent avoir d'autre esprit que le paganisme qui les inspire ; elles sont toutes fondées sur la confusion du principe de la créature et du créateur, et, comme le brahmane se figure qu'il est de droit le seigneur de la création, et que tous les hommes ne vivent que par sa permission, il méprise souverainement ses semblables. De même l'anachorète pense que le sort le plus heureux, le suprême bonheur, est d'arriver à s'absorber dans Brahma, c'esl-à-dire dans l'incompréhensible. Voilà l'orgueil et l'égoïsme qui font l'âme de l'xiscétisme indien.
Chez les Hébreux des derniers temps de l'antiquité, le monachisme paraît sous des formes plus pures, car le judaïsme a eu ses ascètes : les esséniens et les théra-
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peutes habitenl, les uns sur les bords de la mer Morte, les autres à Alexandrie : les premiers voués à la vie active; les seconds, au contraire, à la vie contemplative et à la prière; ils vivent dans le célibat, dans la communauté des biens, sans esclaves. Mais le dur esprit du judaïsme s'y manifeste par l'horreur pour les étrangers, et par leur séparation absolue d'avec les autres hommes qu'ils considèrent comme impurs, tellement que, s'ils se sont approchés d'un homme qui n'est pas essénien, ils se purifient; le pécheur parmi eux n'avait plus de réconcihation à espérer, sa faute était irrémissible ; il était défendu de lui tendre une main amie et de rompre avec lui un morceau de pain. Ils prolongent cependant leur existence bien après le christianisme, car Pline l'Ancien les connut, et il cite une nation remarquable entre toutes les autres, « sans « femmes, ayant renoncé à tous les plaisirs, et qui vit « pauvre parmi les palmiers;... ainsi, depuis des mil- (( liers de siècles, chose remarquable, cette nation suli- (( siste éternelle, et personne ne naît de son sein, tant « est fécond pour elle le dégoût des autres genres de « vie '. »
C'est là, et chez les thérapeutes surtout, qu'il faut chercher l'origine du monachisme chrétien. Tant que le péril fut dans la société, tant qu'elle put être sauvée et qu'il fallut combattre par le martyre pour l'affermissement de la foi, les saints res'èrent dans le monde
' Plin. ni;ij., Hist )iflf..\.\, r. \v. S. wii.
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pour allrr iiir»urir dans le cirque ou sur le liûclier à l'heure que Dieu leur marquerait. Aux temps des perse cutions, tous ceux qui auraient pu devenir anachorètes devinrent martyrs : ce n'est qu'au moment où elles vont finir, quand la société romaine tomhe en dissohilion, et qu'il faut qu'une société nouvelle se forme pour la remplacer, c'est alors que se disciplinent ces milices destinées à refaire la conquête de l'univers, après que Rome l'a perdu. Le premier qui paraît, c'est l'ermite Paid (en ^251 ) ; un peu plus tard, c'est saint Antoine, qui leur donne des règles; un peu après, c'est saint Pacôme, qui les rassemble en grandes communautés, et en forme un corps auquel il donne, en quelque sorte, une loi. Sous cette loi nouvelle, ils se répandent avec une grande rapidité dans tout l'Orient. Enfin vient saint Basile, auteur d'une règle devenue populaire et entourée de la vénération universelle dans les monastères d'Orient. Saint Basile, peu favorable à la vie solitaire, s'efforça de réduire les ascètes à la vie commune; il préféra les cénobites aux anachorètes; « car, dit-il au solitaire, de qui « laveras-tu les pieds, qui serviras tu, comment seras- « tu le dernier si tu es seul? »
11 fjiut voir maintenant comment cette vie monastique, si florissante en Crient, passa en Occident. Je crois avoir trouvé l'époque précise de la propagation de la vie cénobitique. On la fait ordinairement commencer à la fondation de Ligugé; je crois voir une trace plus ancienne. On savait bien déjà que c'était saint Athaujise (pii, ayant connu saint Antoine et écrit la vie
(le ce solitaire, était venu ensuite en Occident et y avait propage le goût et la passion de l'imiter. Mais, en considérant de plus près les voyages de saint Atlianase en Occident, on voit qu'il vint pour la première fois à Trêves en o30; exilé par Constantin, il y résida longtemps, et, pendant ses loisirs, il lui fut possible de commencera écrire la vie de saint Antoine : c'est alors sans doute qu'il fit sentir autour de lui les avantages de la vie cénobitique, car de bonne heure il y eut des monastères fondés à Trêves, et ils ont conservé, comme loi et règle vivante, la vie de saint Antoine. Je vous ai déjà entretenus de celte histoire racontée par saint Augustin dans ses Confessions^ et qui fit tant d'impression sur lui, de ces deux officiers de la cour qui, se promenant hors des murs de Trêves et s'étant délachés de leurs compagnons , arrivèrent à une maison habitée par des serviteurs de Dieu, par des moines. Etant entrés, ils virent un livre sur la table : c'était la Vie de saint Antoine; l'un des officiers commença à lire, et, au récit de cette vie du désert innocente et pure, sous des cieux sans nuages et en communication avec Dieu, exempte de passions et d'injustices, le pauvre officier, tout meurtri jirobablement des injustices de la cour, se sentit ému d'un désir infini, et, se tournant vers son ami : « Où nous mènent tous nos travaux? dit-il; que « poursuivons-nous? Quel peut être notre espoir, sinon « de devenir amis de l'empereur? Et avec quel péril? « ( 'r il dépend de nous de devenir amis de Dieu et dès « aujourd'hui. » 11 recommença à lire, et son Ame