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LES INSTITUTIONS CHRÉTIENNES

« changeait, et son esprit se dépouillait du monde; il « lisait, et les flots de son cœur roulaient tumultueuse- (( ment. 11 frémit un moment, il jugea, il se décida, et, « déjà vaincu, dit à son ami : « C'en est fait, je romps (( avec mes espérances, je veux servir Dieu ici même et « sur l'heure. » Son ami l'imite; leurs deux compagnons les rejoignent, apprennent leur détermination et les quittent en pleurant; mais c'était sur eux-mêmes qu'ils pleuraient '.

Ce récit admirable montre par quelle puissance se . daine, par quel irrésistible entraînement, se propageait cet enthousiasme de la vie solitaire, au milieu de la vie dissolue, attristée, appauvrie de cet Occident, à la porte duquel les barbares frappaient déjà. Le compagnon de cet officier l'imite, tous deux s'enferment en même temps dans ce monastère. Ainsi naquit la vie cénobitique en Occident.

Je ne vous raconterai pas comment saint Jérôme, du fond de sa solitude de Bethléem, formait et disciplinait des colonies de moines, qui se répandaient ensuite dans toute l'Italie; comment saint Augustin, épris de la vie commune, de celte vie pythagoricienne, qu'il rêvait autrefois à Milan avec ses amis, devenu évêque d'Hippone, fonda des monastères et leur prescrivit des règles empreintes de cette sagesse et de cette modération qui font le caractère de son génie.

Mais la terre propre d.e la vie cénobi tique, c'est la

* Aii{?., ConfeM.. I. VIIT. c. vi.

Gaule : c'est là que, dès l'an o60, saint Mai tin, ayani passé quelque temps à Milan dans un monastère où il s'était formé, en établit un autre à Ligugé, près de l*oitiers, et, un peu plus tard, le grand monastère de Marmoutiers, près de Tours. Il y résidait, étant évêque de Tours, avec quatre-vingts et quelques moines : lorsque vint l'heure de ses funérailles, il fut suivi par plus de deux mille. Je ne m'étonne plus alors de voir se fonder, en 410, cette grande abbaye de Lérins, d'où sort'g)nt tant d'hommes illustres, de voir saint Victor en fonder une autre à Marseille, où Cassien apporta les traditions de la Thébaide, puis dans l'ile Barbe, près de Lyon, tandis que Vitricius peuplait de moines les dunes et les sables de la Flandre. Dès le commencement du cinquième siècle, je vois toutes les frontières que les milices romaines avaient abandonnées, et que menaçait la barbarie, je les vois gardées par les colonies d'une autre milice, d'une autre Rome, par des colonies qui arrêteront les barbares, les retiendront, les fixeront, et c'était beaucoup pour commencer à les civiliser.

Je finis en constatant que ce qui sépare le monachisme du monde romain, cette société nouvelle de la société ancienne, ce sont ces trois choses :1a pauvreté, au milieu d'une société qui meurt de son opulence; la chasteté, au milieu d'une société qui expire d'orgies; l'obéissance, au milieu d'une société qui périt de désordre. Voilà ce qui fait la puissance du monachisme vis-à-vis de la société romaine.

lO'i . I.KS ÏNSTITLiTIONS CHHÉTIENNES

Ce (^ui fait la différence de l'ascétisme chrétien avec l'ascétisme indien, c'est quelque chose de plus profond. Les ascètes païens élaient chastes, pauvres, disciplinés; mais il y a deux choses qu'ils ne connaissaient pas et que les ascètes chrétiens connaissent : le travail et la prière. Le travail, car les ascètes de l'Inde ne travaillant pas, ils demeurent immohiles; s'ils occupaient Ipurs mains, ils trouhleraient leur contemplation. Au contraire, les ascètes chrétiens travaillent des mains ou de l'esprit : dans les solitudes de la Thébaïde, il y avait des forgerons, des charpentiers, des corroyeurs et même des constructeurs de navires; dans les monastères d'Occident, c'est le travail d'esprit qui domine. Saint Augustin l'étaldit en Afrique, il fleurit à Ligugé, à Lérins, et il s'étend partout : c'est dans ces monastères que les lettres ont un sûr asile. Travailler, non pour soimême, ni pour ses enfants, ni pour sa femme, mais travailler d'un travail persévérant pour une communauté, c'est un effort qu'on ne peut demander facilement à la nature humaine. Les fondateurs de la vie spirituelle n'avaient demandé ces grands sacrifices, cette abnégation de tous les jours, qu'au nom de l'amour. Ils n'avaient jamais cru qu'on pût réunir des hommes nuit et jour dans la gène perpétuelle d'un voisinage qui sans cesse froisse et mortifie, qu'on pût les forcer a s'oublier eux-mêmes; ils n'avaient pas cru que ce prodige pût se faire au nom de l'orgueil qui veut commander ni avec le sensualisme qui veut jouir'. Il faut pour cela un degré d'abnégation auquel on ne

AU (-TNOriÈME SIÈCLE 1(3

peut arriver que par rhiimilité et j)ar la cliarité, et voilà ce que les ascètes chrétiens trouvaient dans la prière. Les Indiens, les sages du paganisme, ne priaient pas; les anachorètes de l'Inde ne prient pas, ils contemplent, ils sont abs^rhés; ils ont Dieu en eux, ils sont dieux eux-mêmes, pourquoi donc prieraient-ils? L'anaclîorète chrétien prie parce qu'il reconnaît quelque chose de plus grand, de plus fort que lui; il prie parce qu'il aime, parce qu'il aspire à une vie meilleure, pirce qu'il aspire à Dieu. I/anachorète chrétien ne méprise pas ses semblables, il les aime passionnément. Vous avez cru qu'au moment où il laissait derrière lui son vieux père, sa vieille mère en pleurs, vous avez cru qu'il allait les oubher, qu'il allait oubHer tous les hommes: non, il retrouvera son père, sa mère, tous les hommes, il les retrouvera à toutes les heures, tous les jours et toutes les nuits dans la contemplation, dans l'amour, dans l'entretien de ce Dieu auquel il va, et la ])rière même ne sera qu'une autre manière de servir les hommes et de coopérer h l'œuvre de purification et de sanctification de l'Eglise.

AU CINQUIÈME SitCLK

Messieurs,

Une société se tient encore moins assise sur ces

bases larges, solides et apparentes qu'on appelle le droit, que sur ces autres fondements cachés, profonds, placés, ce semble, hors de la portée de la science et qu'on appelle les mœurs. Rome païenne eut aussi des institutions puissantes ; seulement le progrès des lois y fut en raison de la décadence des mœurs, il s'agit de savoir si la société chrétienne, au cinquième siècle, présentera le même contraste, ou si le progrès des mœurs y accompagnera le progrès des lois. Je m'arrête à deux points

* La CivU'mttinn nu cinquième siècle. Œuvres complètes, tome II. leçon xiTi.

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