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LES CATACOMBES

Messieurs,

La source commune de toute la poésie

chrétienne, c'est le symbolisme. Le symbolisme est à la fois une loi de la nature et une loi de l'esprit humain. C'est une loi de la nature : après tout, qu'estce que la création, si ce n'est un langage magnifique qui nous entretient nuit et jour ? Les cieux racontent leur auteur ; les êtres créés ne parlent pas seulement de celui qui les a faits, mais ils nous entretiennent les uns des autres, et les plus petits, les plus obscurs, nous font l'histoire des plus lumineux et des plus éclatants. Cet oiseau de passage qui revient, qu'est-ce, sinon

* La Cwiliaotlon au cinquième siècle. Œuvres complètes,, tome II, leçon XIX.

t^riS I/ART CHIIETIEN

!e sigiif^ du printemps fpi'il ramène avec lui et des astres qui ont marché des mois entiers ? Et ce cliétif roseau qni jette son ombre sur le sable, ne sert-il pas à marquer l'élévation du soleil sur l'horizon ? C'est ainsi que tous les êtres se rendent témoignage, se provoquent , s'interpellent d'un bout à l'autre de l'imniensité , et ce sont ces continuels rapprochements, ces innombrables symboles, ces harmonies, qui font la poésie du monde que nous habitons.

Ainsi Dieu parle par des signes, et l'homme, à son tour, quand il parle à Dieu, épuise toute la série des signes dont son inteUigence dispose. Quel autre langage pourrait parler l'intelligence humaine que celui qu'elle a reçu, dans lequel elle a été formée ? Et voilà pourquoi, lorsque, ta son tour, l'homme veut parler à Dieu, c'est peu de la prière, il lui faut le chant, il lui faut les cérémonies sacrées qui expriment aussi, à leur manière, par leur développement et par les chœurs qu'elles mènent, par leurs repos et par leurs marches, les mouvements de l'âme, ses élancements pour arriver à l'infini, et son impuissance qui la force à s'arrêter en chemin. 11 faut aussi un sacrifice qui sera le symbole de l'adoration et de l'impuissance humaine en présence de la puissance divine. Ainsi apparaît, comme un magnifique et permanent témoignage, le temple posé sur la face de la terre, afin de marquer que là il y a eu des intelligences qui voulurent, à leur manière , attester leurs efforts pour atteindre au Créateur. Ainsi toute la nature instruit l'homme par

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symboles, et c'esl par symboles que l'bomme répond i\ l'Auteur de la nature.

C'est parce que les religions sont nécessairement symboliques qu'elles deviennent le principe et le berceau des arts : tous les arts sont nés à l'ombre d'une religion. Et je ne m'en étonne pas; car, si r bomme, pour dire quoi que ce soit, a besoin d'employer des signes qui, précisément parce qu'ils sont matériels, resient toujours inférieurs à sa pensée, à plus forte raison il doit en être de même quand on entreprend de parler à Dieu, de Dieu, des cboses invisibles, de toutes ces conceptions infinies que rintelHgence n'atteint qu'à peine, qu'elle entrevoit un moment, qui passent connue des éclairs qu'elle voudrait fixer, mais qui ont disparu avant qu'elle ait pu comparer son expression imparfaite avec l'idée même qu'elle voulait rendre. C'est pourquoi, quand l'bomme essaye de parler de ces cboses éternelles, aucun signe ne lui suffit, ne le satisfait ; tous les moyens sont employés et viennent, pour ainsi dire, à la fois sous sa main. IMais tout ce que peuvent et le ciseau, et le pinceau, et les pierres élevées les unes sur les autres jusqu'à des liauteurs inaccessibles et jusque vers le ciel, tout ce que |)eut produire la parole d'illusion et d'barmonie quand elle est soutenue par le cbant, tout est employé par 1 bomme, et rien n'arrive à contenter les justes exigences de son esprit dès qu'il s'agit de ces grandes et uîimorlelles idées. Cependant, malgré celte impuis- >^ance, l'idéal (pi'ii a poursuivi apparaît, se laisse entre-

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voir avec une sorte de transparence, et c'est cette transparence de l'idéal à travers les formes dont il est revêtu qui constitue véritablement la poésie ; car la poésie primitive n'est pas seulement dans les vers, dans la parole rhythmée, mais dans tout effort de la volonté humaine pour saisir l'idéal et le rendre, que ce soit par la couleur, que ce soit par des pierres ou par tous les moyens qui lui ont été donnés de frapper les sens et de communiquer à. l'intelligence d'autrui ce que son intelligence a conçu.

Vous comprenez que l'art chrétien aura son berceau au berceau m-êmede la religion chrétienne, c'est-à-dire aux catacombes. C'est là qu'il faut descendre pour voir les origines de cette poésie que nous avons cherchée dans les livres. Mais le peuple qui se rassemble là est trop fervent, trop ému, pour qu'un seul de ces moyens par lesquels l'homme peut traduire sa pensée lui suffise; il est d'ailleurs trop pauvre, trop ignorant, il se compose trop des dernières classes de la société romaine pour pouvoir porter bien loin la perfection dans l'emploi des arts : il faudra donc qu'il essaye à la fois de tous les arts, de tous les moyens par lesquels l'idée peut se traduire pour rendre, d'une manière bien imparfaite, les émotions dont la bonne nouvelle du christianisme vient de remplir son cœur. Il faut se représenter les catacombes* comme un

^ Les plans, les fresques et les inscriptions des premiers cimetières chrétiens se trouvent reproduits dans le bel et savant ouvrage de M. Louis Perret : Catacombes de Borne. 6 vol. grand in-f°, 1851-1855.

labyrinthe de galeries souterraines qui s'élendenl à des distances considérables sous les faubourgs et sous la campagne de Rome. On n'a pas compté moins de soixante de ces cimetières chrétiens, et les circonvallations qu'ils forment autour de l'ancienne Rome, à en croire la tradition populaire, ce que répètent les pâtres de la campagne, s'étendraient jusqu'à la mer.

3Iais, quand on descend dans ces lieux sans lumière, on est encore plus frappé de leur profondeur que de l'étendue sur laquelle ils se développent. On entre communément par d'anciennes carrières de pouzzolane qui ont servi, sans doute, à la construction des monuments de Rome et qui furent l'ouvrage des anciens. Mais au-dessous ou à côté de ces carrières, les chrétiens ont eux-mêmes creusé, dans le tuf granulé, d'autres galeries d'une forme tout à fait différente qui ne pouvaient plus servir à l'extraction de la pierre, mais au seul but qu'ils se proposaient. Toutes ces galeries descendent à deux, trois, quatre étages, au-dessous de la surface du sol, c'est-à-dire à quatre-vingts, à cent pieds et plus encore ; elles serpentent en détours infinis, tantôt montent, tantôt descendent, comme pour fuir les pas des persécuteurs qui y sont engagés, qui pressent la foule des fidèles et qu'on entend déjà venir. A droite et à gauche, les parois de la muraille sont percées de niches oblongues, horizontales, comme les rayons d'une bibliothèque, car je ne trouve pas de comparaison plus juste : chaque rayon forme une sépulture qui sert, suivant sa profondeur, pour un ou

plusieurs corps. Une fois la sépulture remplie, on fermait le rayon avec des blocs de marbre, des briques, avec tout ce que le basard mettait sous la main de ces ouvriers persécutés. De distance en distance, ces longs corridors s'ouvrent sur des cbapelles où pouvaient se célébrer les mystères , et sur des salles dans lesquelles l'enseignement se donnait aux catéchumènes et où s'accomplissaient les expiations des pénitents.

J'ai besoin de vous fournir immédiatement la preuve que ces grands ouvrages sont bien des premiers siècles chrétiens, des siècles persécutés. Nous en avons le témoignage dans Prudence et dans saint Jérôme, qui tous deux y étaient allés, plus d'une fois, vénérer les sépultures des martyrs, et qui en parlent avec autant d'épouvante que d'admiration. Saint Jérôme, jeune étudiant «1 Rome, avec toute l'ardeur de son âme, descendait chaque dimanche dans ces entrailles de la terre, et nous dit qu'alors revenait sans cesse à son esprit la parole du Prophète : « Descenchmt ad infernum inventes, » et ce vers de Virgile :

Ilorror uhique animos, simul ipsa silentia terrent,

mêlant ainsi les grandes traditions sacrées aux traditions profanes, image de la double éducation de Jérôme et de ses contemporains *.

En effet, on aperçoit d'abord dans les catacombes

l'ouvrage de la terreur et de la nécessité. Mais si l'on » '

' s. Hieronymns, in Ezechielem. o. xi.

L'ART CHRETIEN 2(r>

y prend garde, c'est un ouvrage bien éloquent, et si les monuments, si l'architecture môme n'a pas d'autre but que d'instruire les hommes et de les émouvoir, jamais aucune construction au monde n'a donné de si grandes et si terribles leçons. En effet lorsque vous avez pénétré dans ces profondeurs de la terre, vous apprenez par force ce qui est la grande leçon de la vie, à vous détacher de ce qui est visible, à vous détacher même de ce par quoi tout est visible, c'est-à-dire de la lumière. Le cimetière enveloppe tout, comme la mort enveloppe la vie, et ces oratoires mêmes ouverts à droite et à gauche, par intervalles, sont comme autant de jours ouverts sur l'immortahté, pour consoler un peu l'homme de la nuit dans laquelle il vit ici-bas. Ainsi tout ce que l'architecture doit faire plus tard, elle le fait déjà ; elle instruit, elle émeut, elle pénètre.

Essayez quelque jour, dans vos pèlerinages de jeunes gens, de descendre dans ces vastes souterrains, et. quand vous en remonterez, vous me direz si vous n'y avez pas trouvé des émotions qu'aucune des grandesconstructions antiques, aucun des restes ni du Cohsée, nidnParthénon, ni de ces autres édifices qui se croyaient bâtis pour l'immortalité, n'auraient jamais pu produire dans votre âme.

Ce n'est pas tout : ces oratoires et ces tombeaux sont couverts de peintures souvent sans doute très-grossières. Parmi les chrétiens des premiers siècles, parmi ces plébéiens, ces pauvres, que le christianisme avait préférés à tous, il y avait peu de grands artistes. Les

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Apelles et les Parrhasius de ce temps restaient au service de Néron et décoraient pour lui la maison Dorée. Celaient des artistes de rebut, des misérables qui descendaient là : cependant je ne sais quoi de plus qu'humain se trahit au miheu de toutes les faiblesses et de toute l'impuissance d'un art dégradé. En remontant surtout aux catacombes qui paraissent avoir été creusées dans les siècles les plus anciens, on reconnaît la tradition fidèle et très-bien observée des arts de l'antiquité. On trouve des peintures desquelles on peut dire, sans exagération, qu'elles ont quelque chose de la beauté antique et qu'elles ne témoignent pas encore de cette décadence de l'art romain qui ne se prononce d'une manière bien déclarée qu'au second siècle.

Ainsi les peintures elles-mêmes rendent témoignage de l'antiquité des murs sur lesquels elles ont été tracées et des croyances qu'elles expriment. En effet, il était impossible que l'art chrétien naissant ne reproduisît pas, à beaucoup d'égards, les traditions de l'art dans l'antiquité. Les païens avaient aussi des sépultures peintes, souterraines même, comme les Scipions, qui avaient coutume d'ensevelir à la façon des chrétiens les morts de leur famille. Dans les tombeaux des Scipions, des Nasons, et ailleurs, on a trouvé aussi des peintures, des images agréables semées sur les murs pour consoler la tristesse de la mort : par exemple, des fleurs, des animaux, des victoires, des génies. Quoi d'étonnant si les humbles fossoyeurs, les fossores^ comme on les appelait, qui les premiers, commencèrent h décorer

les sépultures des chrétieus^et les oratoires, reproduisirent à beaucoup d'égards les procédés, les images, les sujets des artistes anciens? Ainsi les mêmes figures allégoriques et souvent des figures qui sembleraient ne devoir appartenir qu'au paganisme, comme des victoires, des génies ailés, décorent plusieurs tombeaux chrétiens, et dans trois peintures du cimetière de Saint- Callixte, on trouve la figure d'Orphée représentée à la manière des anciens. Mais la science de i'EgHse, qui veillait derrière l'ignorance et la simplicité de ces pauvres ouvriers, avait soin d'éclairer le symbole, de le purifier, de l'élargir, de lui donner une signification nouvelle. Elle faisait pour l'art ce qu'elle avait fait pour la langue : il avait bien fallu qu'elle adoptât la langue ancienne, mais elle l'avait fait en donnant aux termes anciens un sens nouveau qui devait fournir une nouvelle fécondité à la parole. Orphée figurait parmi ces types chrétiens : mais, selon saint Clément d'Alexandrie, il y figurait comme l'image du Christ, qui, lui aussi, attire les cœurs, ébranle jusqu'aux rochers les plus froids du désert et les bêtes les plus féroces des forêts, comme il a figuré plus tard dans l'art chrétien de tous les siècles, jusqu'à Caldéron, qui a composé un de sesphis admirables Autos sacramentales sous le titre du Divin Orphée. De même, lorsque les peintures des catacombes représentent, à la clef de voûte de leurs oratoires, l'image du bon Pasteur, les archéologues, avec beaucoup de raison, disent : Cette image du bon Pasteur est imitée des anciens.

Les anciens avaient plus d'une fois représenté, même dans les sépultures et ailleurs, les jeux des bergers, et, parmi ces images gracieuses où se complaisaient la peinture et la sculpture antiques, aucune n'était plus agréable que celle d'un jeune pasteur chargeant un chevreau sur ses épaules. Les chrétiens ont pris à côté d'eux, dans des sépultures, l'image de ce berger avec sa chlamyde et tous les détails de son costume, ont mis sur ses épaules le chevreau traditionnel, infidèles en cela au texte évangélique, qui parle de brebis : mais l'artiste ignorant a, la plupart du temps, copié le chevreau sur l'image ancienne sans s'inquiéter de la conformité au texte de l'Evangile. Voilà ce qu'ont dit tous les archéologues ; mais cette interprétation est un peu exagérée, et je vais vous faire von* comment une critique plus profonde et plus éclairée peut, tout à coup, illuminer un point mal compris et faire apparaître toute la profondeur, toute la beauté d'un symbole.

En effet, au moment où les chrétiens creusaient les catacombes de Saint-Callixte à Rome, à la fin du deuxième siècle, il s'agitait dans l'Eglise une des questions les plus terribles qu'elle ait remuées: à savoirsi le pardon promis au pécheur ne lui était promis que pour une ou pour plusieurs fois, si le pécheur relaps pouvait être admis à la pénitence. Une secte considérable, les montanistes, ayant à sa tête un des plus illustres déserteurs de l'orthodoxie, Tertullien, soutenait que le pardon s'étend à celui qui a péché une fois, mais non à celui qui retombe; que le bon pasteur rapporte bien sur ses épau-

les la brohis égarée, mais non le bouc, le clievreau qni, au jour du jugement, sera mis à la gauche du juge,

' tandis (ju'à sa droite on verra seulement la brebis. Et, comme les chrétiens lui objectaient la parabole du bon pasteur, il répondait avec amertume que le bon pasteur s'était mis en quête de la brebis, mais que nulle part on ne voyait qu'il eût couru après le bouc. Et, dans son livre de Piidicitia^ il reprochait à l'évêque de Rome d'aller à la poursuite des boucs, au Heu de ne courir qu'après les brebis égarées. C'est alors que l'Eglise, dans sa mansuétude, fit cette réponse à la fois aimable et subhme à ces hommes impitoyables qui ne voulaient pas de pardon à la faiblesse retombée, en faisant peindre dans les catacombes le bon pasteur, non plus seulement avec une brebis sur ses épaules, mais avec un bouc, avec cette figure du pécheur, qui semblait condamné à jamais, et que le bon pasteur, cependant, rapporte en triomphe sur ses épaules.

Voilà comment, oii l'on n'avait vu qu'une erreur d'un ouvrier, copiste malhabile des anciens, se découvre un mystère charmant de grâce et de miséricorde.

Autour de cette image du boii^pasteur, qui forme ordinairement la clef de voûte des catacombes, se dessi-

^ nent quatre compartiments, séparés les uns des autres par des arceaux de fleurs. Dans ces compartiments sont ordinairement peints quatre sujets pieux : deux de l'Ancien Testament et deux du Nouveau, opposés les uns aux autres pour se servir de confrontation et de parallèle, (les sujets ne varient guère : on évalue à une ving-

laine ceux qui sont représentés le plus habituellement, et on a dit : Ceci tient à l'extrême pauvreté de génie des artistes de ce temps ; ils ne pouvaient guère sortir d'un petit nombre de modèles donnés. Cependant ces sujets, si l'on y prend garde, ne sont pas toujours identiques, ils sont traités avec une certaine liberté; il n'y a pas de type absolu. Quelques images, celles, par exemple, de la chute originelle, varient singuhèrement suivant les ouvriers et suivant les époques, et on s'aperçoit que le nombre des sujets est restreint précisément parce qu'il ne s'agit que d'exprimer un certain nombre de dogmes, parce que tous ces sujets sont symboliques et ont un sens au delà de celui qu'ils expriment. C'est ainsi que le serpent, entre nos deux premiers parents, exprime le péché, et que l'eau sortant du rocher nous représente le baptême ; c'est ainsi que Woïse, faisant tomber la manne du ciel, est le symbole de l'eucharistie, tandis que le paralytique guéri et emportant son grabat sur son dos est le symbole de la pénitence; c'est ainsi que Lazare exprime l'idée de la résurrection ; que les trois enfants dans la fournaise, Jouas jeté à la mer, Daniel dans la fosse aux lions, sont le symbole du martyre, sous ces trois formes principales, du martyre par le feu, par l'eau, par les bêtes. Mais remarquez qu'il s'agit toujours de martyrs triomphants, couronnés de Dieu, et jamais, excepté saint Hippolyte. de martyrs contemporains. Plusieurs siècles après seulement, les chrétiens ont tracé dans les catacombes quelques images des martyrs ; mais jamais les

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cil retiens des persécutions, ces hommes déclarés par Tacite l'horreur et l'opprobre du genre humain, n'ont voulu peindre ce qu'ils avaient souffert, ce qu'ils avaient vu souffrir à leurs pères, à leurs enfants, à leurs épouses. Selon moi, ceci est admirable : tandis que l'art païen s'enfonçait dans le réalisme le plus odieux et le plus grossier, et que, pour réveiller les sens de ces hommes blasés, il fallait leur brûler un esclave à la fin de la tragédie d'Hercule au mont OEta, et outrager une femme sur la scène lorsqu'on jouait je ne sais quelle pièce d'Euripide ; pendant que ce réalisme grossier s'emparait des théâtres romains, dans cette ville triomphante et maîtresse du monde, voici des hommes détestés, pauvres, impuissants, cachés sous la terre, dans un lieu où ils peuvent, à la rigueur, entendre les trépignements de la foule qui crie : « Les chrétiens aux lions ! » eh bien, ces hommes n'auront à nous donner que le type du martyre dans l'antiquité, jamais de celui qu'ils ont souffert; que les images de la résurrection, que des symboles gracieux, aimables et touchants ; nous laissant à la fois le plus bel exemple et de l'art qui n'aime pas le matérialisme, et de la charité qui pardonne et oublie.

Les catacombes n'avaient pas donné seulement asile à l'architecture et à la peinture; la sculpture, sans doute, devait y tenir moins de place, car cet art était l'art païen par excellence. Les images des dieux étaient plus rarement en tableaux qu'en statues : voilà pourquoi la sculpture ne devait pas jouir d'une faveur aussi

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grande que la peinture. Sans doute, dès les premiers temps, on la voit employée pour aider la parole dans le travail des inscriptions; car les tondieaux devaient en porter. Souvent un sigle, un hiéroglyphe, un symbole, légèrement tracés à la pointe seulement du ciseau, disaient plus que plusieurs lignes sorties de la main du poëte le plus savant, qui aurait cherché à y exprimer toute la douleur des vivants ou toute la foi des morts. Ainsi, déjà chez les anciens, une fleur sur un tombeau exprime admirablement la fragilité de la vie humaine ; un vaisseau à la voile, la rapidité de nos jours. Les chrétiens adoptèrent tous ces signes avec cet excellent esprit et ce bon sens admirable du christianisme naissant qui prenait de l'antiquité tout ce qui était beau, tout ce qui était bon, comme nous l'a montré déjà l'histoire des lettres et de la philosophie chrétienne.

Tout en adoptant ces signes, il en ajoutait de nouveaux et consolait la mort à sa manière en mettant sur les tombeaux la colombe avec le rameau, signe d'espérance et d'immortahté; l'arche de Noé au lieu de la barque vulgaire, l'arche qui recueille les hommes pour les sauver et leur faire traverser l'abîme ; enfin le poisson, signe mystique du Christ, parce que le mot grec r}(Ou; (poisson) réunissait les cinq initiales des noms par lesquels on désignait le Christ \

Ce signe convenu en Ire les chrétiens leur avait servi de ralliement, de moyen de se reconnaître entre eux,

^ ir,(70u; XptcTo';, 0£ou uto'ç, tmttiJ).

et, (l'antre part, le poisson exprimait le chrétien trempé dans les ennx dn baptême. Ainsi nne sépultnre, dont on a recneilH l'inscription, ne portait pas nn vers, pas nn mot en prose, qui servît à désigner le mort ; on n'y voyait qu'nn poisson et les cinq pains de la multiplication ; eh bien, cette inscription disait beaucoup, elle disait : Ici repose un homme baptisé (le poisson ), et cet homme baptisé a goûté du pain miraculeux de l'Eucharistie. C'était là un énergique et admirable langage î La parole venait aussi lui aider, quelquefois avec une simplicité qui avait sa grâce , comme dans cette inscription si simple : Tcttcç <Ï>'.ay][v.ovcç. D'autres fois c'était un mot plein de tendresse et de douceur sur le tombeau d'un enfant : Florentins feïix aynelius Dei. D'autres fois, la terreur des jugements de Dieu s'exprime par une exclamation terrible, comme dans l'inscription du père de Benirosus : Domine, ne quanilo adumbratur spiritus veneris.

Enfin l'inscription en vers éclate et se répand sur les tombeaux, et déjà la poésie véritable, celle qui emploie le rhythme, met son empreinte sur les pierres des catacombes. Voici quelques vers d'une grande barbarie, mais étonnants par le souvenir classique qu'ils éternisent ; il s'agit d'un enfant de quatre ans :

Hic jacet infelix proprio Ciceicula nomen, Innocens qui vix sompor in pace quiescat, Oui nini bis binos natura ut coinpleret annns, Abstulit atra dies et funere mersit acerbo.

Assurément, à la fin de ces vers barbares et chré- ^

tiens, on ne s'attendait pas à trouver un vers de Virgile. Mais, à part ces souvenirs de l'antiquité qui arrivent ainsi par lambeaux, tout ici est populaire, tout doit être grossier. Il ne faut donc pas s'étonner de la multitude de fautes d'orthograpl\e et de grammaire, ni de ce grand nombre de mots latins écrits en lettres grecques, ni de tous ces solécismes et de tous ces barbarismes dont ces inscriptions sont pleines. C'est précisément leur gloire, la gloire de ce peuple ignorant, grossier et pauvre, qui devait cependant triompber de la nation riche, puissante, qui était sur sa tête, et qui habitait les palais dorés au-dessous desquels il creusait ces sépultures. Certainement les rhéteurs romains auxquels on aurait porté ces pierres chrétiennes avec ces vers auraient haussé les épaules et demandé comment ces misérables Galiléens, qui écrivaient si mal, pouvaient songer à réformer le genre humain. C'était cependant du fond de ces cimetières, de la poésie de ces tombeaux, que devait sortir tout l'art nouveau destiné à changer la face intellectuelle du monde.

Ce n'est ici ni le lieu ni le temps de vous

faire l'histoire de l'architecture chrétienne depuis les catacombes, ni de remonter complètement à l'origine première des basiliques. Je dirai cependant, en deux mots, que cette origine me paraît double. D'une part, les premières églises ne semblent être autre chose qu'un développement, et, si je pouvais m'exprimer ainsi, qu'une germination des chapelles sépulcrales

des catacombes. Ces chapeiles^sont carrées, ou rondes, ou polygonales, presque toujours terminées par une voûte couronnée d'un dôme. Peu à peu elles se divisent en quatre compartiments. Lorsque ces glorieux membres de l'Église, ces chrétiens persécutés sortent de leur obscurité, s'échappent des catacombes, il semble, pour ainsi dire, que leurs tombeaux, faisant effort et soulevant la terre, s'élèvent au-dessus d'elle et la couronnent : car les premières chapelles, les premiers tombeaux chrétiens, les baptistères qui se construisent sur la face du sol, au lieu d'être cachés dans ses profondeurs, affectent cette forme. Les baptistères sont ronds, les premiers tombeaux chrétiens le sont aussi : je citerai, comme exemple, le baptistère de Saint- Jean-de-Latran à Rome ; à Rome aussi, le tombeau de sainte Constance, bâti par Constantin pour sa sœur et d'autres personnes illustres de sa famille ; je pourrais citer encore la cathédrale de Brescia, qui est une rotonde. En Orient, celte forme triomphera et formera la coupole; déjà l'éghse des Saints-Apôtres, construite par Constantin, n'était qu'une coupole couronnant le milieu d'une croix grecque. Dans Sainte-Sophie, la coupole se développe encore davantage, et, s'étendant de tous côtés, absorbera, en quelque sorte, les bras de la croix. Ce sera le type du caractère byzantin qui demeurera en Orient.

Mais une autre origine, non moins incontestable, c'est l'emploi que feront les chrétiens des anciennes basiliques romaines. Vous savez qu'il y avait à Athè-

nés un poiiique, nomm^ le Portique-llopl, qui suivait aux audiences de l'archonle-roi. Rome avait iniilé celte architecture. Dans les portiques où se rendait la justice, elle enferma ce qu'elle appelait une basilique. C'était un grand et vaste palais divisé en trois nefs par deux colonnades form.ant différents étages. Aa fond était le tribunal sur lequel prenaient place le juge et ses assesseurs. Lorsque le christianisme eut grandi, (pi'il fut devenu puissant, il ne voulut pas emprunter à l'antiquité ses temples, qui eussent été trop petits, il lui emprunta les basiliques. C'est ainsi que furent construites les églises de Tyr et de Jérusalem dont nous avons la description ; ainsi Saint-Pierre et Saint-Jeande-Latran, bâtis par Constantin ; ainsi Saint-Paul, fondé par Théodose ; ainsi la basilique de Noie, dont saint Paulin nous a donné la description.

Mais nous ne savons pas assez ce qu'était Une église dans ces premiers siècles chrétiens. Ce n'était pas un lieu où l'on allait seulement une demi^heure par se^ maine pour accomplir à la hâte Un devoir de piété* L'Église devait embrasseî* toutes les parties de la société chrétienne ; il fallait qu'elle en fût l'image^ qu'elle représentât l'Eglise universelle de la terre dans toute sa hiérarchie, depuis l'évéque jusqu'au dernier des |)énitents. C'est pourquoi le trône de l'évéque se trouvait dans l'abside, ayant autohr de lui les bancs de son clergé ; puis, à droite et à gauche, et séparés dans les deux nefs du Nord et du Sud, les hommes et les femmes admis à la participation des mystères ; au bas

de la grande nef se trouvaient les catéchumènes, une partie des pénitents ; puis, dans l'atrium, dans le vestibule, dans la cour entourée de colonnes qui séparait l'église de la rue, stationnaient les pénitents des degrés intérieurs et une autre partie des catéchumènes. D'après les divisions marquées d'avance, on occupait dans le vaisseau sacré une place comparable à celle que l'on occupait dans les desseins providentiels.

De plus, il fallait que l'Eglise instruisît les honnnes, (ju'elle les attirât , qu'ils en sortissent enseignés, touchés, et qu'ils eussent envie d'y revenir comme dans un lieu où ils avaient trouvé la vérité, le bien , la beauté. Voilà pourquoi l'Eglise était toute couverte de peintures symboliques et de ces leçons qu'on écrivait en vers au-dessous ; tous les murs parlaient, comme dans les belles fresques que nous avons vu peindre à Saint-Germain-des-Prés par M» Flandrin, et il n'était pas une pierre qui n'eût quelque chose à enseigner aux hommes. Ainsi, avec cet ensemble d'architecture, de peintures, d'inscriptions, quelquefois multipliées èiu point qu'à Saint-Marc de Venise il y a tout un pocnie de deux cent cinquante vers sur les murs, l'église contenait une théologie, une discipline, un poëuic sacré. Voilà comment se concevait la basilique des premiers siècles chrétiens, et, ainsi répétée^ reproduite, elle est devenue le système dominant de l'Occidelit.

Néanmoins l'Orient et l'Occident ne sont pas salis

rapports, et, pendant toute la période qui sépare Constantin de Cliarlemagne, ces deux parties rivales et souvent jalouses de l'Eglise n'ont pas rompu. De là bien des échanges et des communications : la coupole byzantine fait invasion en Occident et se superpose dans l'Italie septentrionale au type habituel des basihques romaines. Ce style, qu'on a appelé roman, lombard, improprement byzantin , se continue sur les bords du Rhin, et il y en a des types admirables à Spire, à Worms, à Mayence, à Cologne. Ces belles éghses des dixième et onzième siècles nous confondent par leur grandeur et leur solennité. C'est toujours la basilique romaine avec son vaisseau divisé en trois nefs, mais la coupole couronne le centre de la croix et souvent l'abside.

Enfin vient l'époque gothique, qui a moins à faire qu'on ne pourrait le croire : car déjà l'architecture romano-byzantine avait poussé bien loin et élevé bien plus haut que les contemporains de Constantin et de Théodose n'avaient osé le faire toutes les parties du vaisseau sacré, surtout dans ces grandes constructions des bords du Rhin, avec leur richesse infinie de détails, leurs clochers qui, de toutes parts, montent au ciel, et leurs pyramides qui semblent défier ce que l'antiquité avait raconté des géants. L'architecture gothique fera un dernier effort : comme un mort ressuscitant qui, dans sa sépulture, s'efforcerait de soulever la dalle de son tombeau et finirait par la briser, de même l'arcliitecture gothique, à force de soulever l'arcade byzan-

tiiie, la brisa par le milieu, et l'ogive fut trouvée. Et avec elle jaillit ce système d'architecture dont les merveilles ne sont peut-être pas assez connues et pas assez admirées, car enfln Reims et Chartres sont à deux pas, et on semble l'ignorer ; puis on va au Parthénon, et on dit qu'on n'a jamais rien vu de pareil, tandis que des merveilles autrement grandes, autrement variées, autrement immortelles, nous environnent. Cette architecture gothique n'est cependant encore que le développement de la basilique chrétienne, telle que le cinquième siècle l'avait faite, et, si on y regarde de près, on aperçoit toujours la même division, toujours l'idée de la nef (navis), du vaisseau. Seulement, cette nef, ce vaisseau, ressemble à l'arche deNoé dont parle l'Écri- (ure. 31ais l'arche du treizième siècle a tellement développé la croix, qu'il faut la soutenir par des contre-forts que les anciens n'avaient pas connus : il les faut innombrables pour en dissimuler la pesanteur : on les multiplie, on les allège, on les diminue, de sorte qu'ils ne paraissent plus qu'autant de cordages tendus pour rete* nir sur la terre cette nef du ciel qui semblerait devoir s'échapper, s'éloigner et disparaître.

Telle est l'origine de l'architecture gothique qui a marqué aussi l'origine de la Renaissance. Nous verrons cependant que la Renaissance préféra la forme ronde, la coupole qu'avaient aimée les Byzantins. La nouvelle église de Saint-Pierre, qu'elle bâtira sur les ruines de l'ancienne , sera encore un grand effort pour élever dans les airs, plus haut que jamais, la même coupole

278 L'AKT CHRETIEN

(jiii doiiiiiiaitdcjà Sainte-Sophie, Saint- Vital deRaveiine et Saint-Marc de Venise.

Seulement, la chapelle sera plus grande et plus vaste qu'on ne l'avait jam^iis vue, elle montera plus haut (ju'elle n'était jamais montée, parce qu'il y a au-dessous un tombeau générateur, un de ces tombt^aux toujours vivants, si je pouvais le dire, un de ces germes qui poussent toujours ; et ce germe, sous la basilique obscure qui le dissimulait, travaillait sans relâche à ébranler ces inurs trop étroits pour lui. Au-dessus est suspendu ce dôme, le plus élevé qui fut jamais, presque aussi haut que la plus grande pyramide d'Egypte, qui n'est après tout qu'un chef-d'œuvre de matériahsme, une masse de pierres entassées, tandis que sous les voûtes de Saint-Pierre circulent à grands flots la lumière et la vie. Ces pierres spirituahsées, portées en l'air par la foi, dominent les montagties voisines. Vous êtes parti des [)remières marches de Saint-Pierre , et votre Vue était bornée ; vous montez des escaliers innombrables ; audessus de l'église et de la coupole, vous trouvez enhti la plate-forme, et là les collines s'aplanissent, disparaissent, et, par-dessus, vous découvrez la mer, que jamais les trionq)hateurs romains n'avaieirt aperçue du haut dU C apitoie i

RIENHEUllEfIX JACOPONE DE TODl

Je ne m'engage pas sans qiielqne hésitation dans riiistoire de cet homme extraordinaire, qni passa du f'Ioître à la prison, et de la prison snr les autels. On y verra des temps difficiles, l'Eglise en feu, et un grand leligieux en lutte avec un pape. Mais je ne puis éviler cette difficulté de mon sujet ; je continue l'étude des poètes franciscains, j'arrive au plus illustre, à celui qui composa le Stahat : il faut bien savoir quels événements l'inspirèrent. D'ailleurs, la gloire de Dieu ne fut jamais intéressée à cacher les fautes des justes. Lts incroyants peuvent s'en réjouir, les faibles s'en étonner. Les esprits fermes dans la foi en prennent sujet d'ad-

' l.es poéit's f'ra)iciscains. (Kiivro- rornpl«'l(^s t. V. cli. iv,

28J f.E BIENHEUREUX JAGOPONE DE TODI

mirer la supériorité du Christianisme , qui jamais n'imagina ses saints comme les stoïciens voulurent leurs sages, comme des hommes impossibles, sans passions et sans faiblesses : il les conçoit tels que la nature les a faits, passionnés, faillibles, mais capables d'effacer par un jour de repentir plusieurs années d'erreurs.

A l'entrée de l'Ombrie, et sur une colline qui domine le confluent du Tibre e-i de la Naja, s'élève la vieille ville de Todi avec sa cathédrale, sa place carrée et ses trois enceintes, la première en blocs cyclopéens, la seconde de construction romaine, la troisième bâtie au moyen âge pour envelopper de populeux faubourgs. Alors la commune de Todi rangeait sous son gonfalon une armée de trente mille fantassins et de dix mille chevaux ; quatorze châteaux lui assuraient l'obéissance des campagnes voisines. C'est dans cette cité puissante, agitée par toutes les passions qui remuaient les républiques italiennes, qu'avant le milieu du treizième siècle la noble famille des Benedetti célébrait le baptême d'un enfant nommé Jacques. Lui-même s'est plu à décrire dans un de sespoëmes les soins qui entourèrent son premier âge, sa mère s'éveillant chaque nuit, allumant la lampe, et se penchant avec une terreur pleine d'amour sur le berceau où criait le nouveau-né. Un peu plus tard, il nous montre son père grave et rigide, usant de la verge quand l'enfant mutin tardait d'aller à l'école, et pleurait d'envie à voir les jeunes garçons jouer dans les rues. Cependant Jacques parcourait rapidement les

trois (iegiôs qui formaient encore, comme au temps des Romains, toute l'économie de l'enseignement profane, c'est-à-dire la grammaire, la rhétorique et la jurisprudence. L'étude des lois le conduisit probablement à Bologne ; et je crois recomiaître les mœurs de cette fameuse école, quand Jacques peint les prodigalités de sa jeunesse^ l'orgueil de se bien vêtir et de beaucoup donner, les festins et les fêtes auxquels tout l'or de Syrie ne suffirait pas. Puis venaient les querelles, la honte de rester sans vengeance, et après s'être vengé, la crainte des représailles. Voilà bien les habitudes de ces turbulents écohers de Bologne qu'on voit toujours en armes, défiant les magistrats, battant les archers de la commune, et poussant si loin la passion du luxe , qu'il fallut des défenses réitérées pour abolir la coutume de célébrer les examens par des banquets et des tournois.

IMais, quand Jacques de'Benedetti, promu au doctorat, eut été, selon l'usage, promené en robe rouge, à cheval, précédé des quatre trompettes de l'université, des pensées plus sérieuses l'occupèrent, et son nouveau titre le mit en mesure de réparer bientôt les brèches faites, comme il le dit, au coffre-fort paternel. Rien n'égalait alors le crédit des docteurs en droit : parmi eux, les princes choisissaient leurs chanceliers, et les communes leurs podestats. D'ailleurs, chez les Itahens du treizième siècle, âpres au gain et processifs comme les vieux Romains, un jurisconsulte de quelque renom ne paraissait point sur la pbice publique sans un nombreux

2«2 LE BIENIIEUUFAIX JACOPONE DE TODI

cortège de clients. Jacques, reveniulans sa ville natale, négligeâtes honneurs pour la fortune; il la poursuivit avec plus d'habileté que de scrupule ; et comme le Digeste et le Code n'avaient pas de labyrinthes si tortueux dont il ne tînt le fil, en patronnant les affaires de ses concitoyens, il eut bientôt rétabh les siennes. A tant de prospérités, il crut avoir ajouté le bonheur véritable, lorsque, entre toutes les jeunes fdles de Todi, il se fut choisi une compagne parfaitement belle, avec tous les dons de la richesse, de la naissance et de la vertu. Mais c'était là que l'attendait un de ces coups terribles qui forcent les hommes de se souvenir de Dieu.

11 arriva qu'un jour de l'année 1268^, la ville de Todi célébrait des jeux publics. La jeune épouse du jurisconsulte fut invitée; elle prit place sur une estrade couverte de nobles femmes, pour jouir de la fête et pour en faire le plus aimable ornement. Tout à coup l'estrade s'écroule. Au bruit des madriers qui se brisent et des cris qui éclatent, Jacques se précipite, reconnaît sa femme parmi les victimes, l'enlève encore palpitante, et veut la délivrer de ses vêtements. Mais elle, d'une main pudique, repoussait les efforts de son mari, jusqu'à ce que, l'ayant portée dans un lieu retiré, il put la découvrir enfin. Sons les riches tissus qu'elle portait,

f C'est la proiriière date certaine que nous trouvons dans la vie de .Tacopone. Aucun liistorien, aucun acte public ne fixe l'année de sa naissance : nous savons seulement qu'en 1208 il y avait vingt ans qu'il était entré en religion,] et qu'il y entra dix ans après la mort de sa femme

LE BIENHEUREUX JACOPONE f)E TODl '285

il aperçut un cilice : an même instant, la mourante rendit le dernier sonpir.

Cette mort soudaine, ces austères habitudes chez une personne nourrie dans toutes les délicatesses de l'opulence, la certitude enfin d'être le seul coupable des péchés expiés sous ce cilice, frappèrent le jurisconsulte de Todi comme d'un coup de foudre. I>e bruit se répandit que l'excès de la douleur venait de déranger ce grand esprit. Après quelques jours d'une morne stupeur, il avait vendu tous ses biens pour les distribuer aux pauvres ; on le rencontrait couvert de haillons, parcourant les églises et les rues, poursuivi par les enfants qui le montraient au doigt, et l'ap- |)elaient Jacques l'Insensé, Jacopone. On racontait même qu'invité aux noces de sa nièce, il s'y était rendu sous un étrange travestissement, tout hérissé de plumes, peut-être pour railler amèrement la frivolité des plaisirs qu'il venait troubler. Sa famille lui reprochant ce délire : « Mon frère, avait-il répondu, « pense illustrer notre nom par sa magnificence ; j'y « veux réussir par ma folie. » En effet, c'était bien ce fou qui devait immortaliser la riche mais obscure maison des Benedetti. Sous les égarements du désespoir, il cachait les premiers transports d'une péni-> tence héroïque. La pensée de la mort ne lui laissait pas de repos : il demandait la paix aux Livres sainis, qu'il lut d'un bout à l'aulre. 11 y apprenait à expier par la pauvreU'; volontaire les délices de sa première vie,* et, en retour des applaudissements qu'il avait

'284 LE BIE>'IIEUREUX JACOPONE DE TODI

trop aimés, à chercher rhumihatioii, le mépris, les huées des enfants. 11 y apprenait à réparer le tort d'une éloquence trop souvent prêtée à l'injustice des hommes, en les instruisant désormais, en les avertissant comme faisaient les prophètes, par des signes plus puissants que tous les discours. De même que Jérémie avait paru sur les places de Jérusalem avec des fers aux mains et le cou chargé d'un joug, pour figurer la captivité prochaine ; ainsi, au milieu d'une fête , Jacopone s'était montré demi-nu , se traînant sur les mains , bâté et bridé comme une bête de somme ; les spectateurs s'étaient retirés pensifs, en voyant où venait aboutir une destinée si brillante et si enviée. Une autre fois, un de ses parents qui sortait du marché portant une paire de poulets, le pria de s'en charger pour un moment : « Vous les « remettrez, dit-il, à ma demeure. » Jacopone alla droit à l'église de Saint-Fortunat, où ce parent avait la sépulture de sa famille, et déposa les poulets sous la pierre du caveau. Quelques heures après, l'autre, tout en colère, vint se plaindre de n'avoir pas trouvé ses bêtes au logis : « >e m'aviez-vous pas prié, ré- « pondit Jacopone, de les porter à votre demeure ? Et . « quelle demeure est la vôtre, sinon celle que vous « habiterez poi-.r toujours ? » C'était la parole de David : « Leurs tombeaux deviendront leurs maisons « pour l'éternité. »

Dans les villes italiennes du moyen âge, chez des peuples passionnés, naïfs, dont toute la vie se passait

LE BlErslIEUlŒUX JACOPOISE J)E TOJ)I 285

sur la place publique , ces souvenirs bibliques ne semblaient pas déplacés, et la prédication pouvait prendre des libertés qu'autorisait l'exemple des saints. Souvent, quand les folies de Jacopone avaient attroupé la foule, il se retournait pour la prêchej:*, et, profitant du droit qu'on lui accordait de tout dire, il attaquait sans ménagement les vices de ses concitoyens. Cependant cet orateur populaire n'avait pas encore de mission. Il s'était affilié seulement au tiers ordre de Saint-François, milice laïque établie pour les fidèles qui, sans quitter le siècle, voulaient vivre sous les lois de la pauvreté et de la charité. C'est alors, sans doute, qu'affranchi des assujettissemenls du monde, et libre encore des observances monastiques, il s'enfonça avec passion dans l'étude de la théologie, dans les obscurités des mystères, dans des questions dont plus tard il reconnut la témérité. Au bout de dixans, il comprit le danger d'un genre de vie trop indulgent pour la fougue de son caractère et pour l'indiscipline de son esprit. En 1278, il vint frapper à la porte du cloître, et voulut être admis parmi les Frères Mineurs. Ceux-ci hésitèrent d'abord à recevoir l'insensé, et le renvoyèrent d'un jour à l'autre, jusqu'à ce qu'enfin il leur prouva son bons sens en leur apportant deux petites pièces, l'une en prose latine rimée, l'autre en vers italiens. La séquence latine disait :

« Pourquoi le monde s'enrôle-t-il sous la bannière ((. de la vaine gloire, dont si passagère est .la félicité

•i.sc !,!• l!IE?sliEUI'il-:i^\ .lACOPOM-: |)K T()l)[

a — Sa pnissniico loinho coninip le vnsp d'argilo qui « se l)riso. — Philot qu'aux vaius meusonges du a monde, eroyez aux lettres qu'on a tracées sur la (( glace... — Dites : que sont devenus Salomon, jadis « si Cameux, et Samson, le chef invincible, — et le (( bel Absalon, et le très -aimable Jonathas ? — Où est « allé César en descendant de la hauteur de son (c empire, et le mauvais riche au sortir de son fes- « tin?... — Que la gloire du monde est une courte (( iéte ! sa joie passe comme l'ombre de l'homme. — a i) pâture des vers ! o poignée de poussière! ô « goutte de rosée! o néant ! pourquoi t'élever ainsi ? « — Tu ne sais si tu vivras demain : fais du bien, « fais-en à tous les hommes aussi longtemps que lu (( le peux. — jN'appelle jamais lien ce que tu peux c( perdre... — -Songe à ce qui est en haut! que ton (( cœur soit au ciel ! Heureux qui sut mépriser le a monde ! »

Le style de cette petite composition n'avait rien qui la distinguât des exercices ordinaires de l'école; mais le cantique italien dont elle étant accompagnée étincelait de verve. Une originalité hardie, quelquefois triviale, y éclatait sous un dialecte rustique, sous un rhythme choisi pour les oreilles du peuple. La douleur et la solitude, ces deux grandes maîtresses du génie, avaient fait du jurisconsulte un poète.

« Ecoutez, disait-il, une folie nouvelle dont la fan- « taisie me vient. — L'envie me vient d'être mort, « parce que j'ai mal vécu. Je quitte lesjoiesdu monde

LK BIENHEUPiEllX JACOl'UiNE DE TUDl 2«7

(( pour [ueiidre un plus droit chemin... — Je veux « montrer si je suis un honnne ; je veux me renier moite même et porter ma croix, pour l'aire une Iblie mé- (( morabie. — La folie est telle que je vais la dire : Je « veux me jeter à corps perdu chez des hommes rusti- (( ques et qui déraisonnent, qui déraisonnent par une « sainte démence.

« Christ, tu connais ma pensée, et que je tiens à c< grand mépris le monde, où je restais dans le désir de « bien savoir la philosophie. — Je prétendais savoir la « métaphysique alin de pénétrer dans la théologie, et de « voir comment l'àme peut jouir de Dieu en passant « par tous les degrés de la hiérarchie céleste. — Je (î prétendais pénétrer conmient la Trinité n'est qu'un (( seul Dieu, comment il fut nécessaire que le Verhe a descendit dans Marie. — La science est chose divine ; « c'est uu creuset où se purifie l'or de bon aloi. Mais (• une théologie sophistique a fait la ruine de plusieurs. a — Or écoutez ce que je viens de ])enser : J'ai résolu f( de passer pour stupide, ignorant et dépourvu de sens u et pour un homme plein de bizarrerie* — Je vous (( laisse les syllogismes, les pièges de paroles et les sot< [)hismes, les questions insolubles et les aphorismes, c( et l'art subtil du calcul. — Je vous laisse crier a u votre aise, SocratCj et toi IMaton, épuiser votre lia- (( li'ine, argumenter de part et d'autre, et vous enfonu cer dans le bourbier» — Je laisse l'art merveilleux u dont Arislole écrivit le secret, et les doctrilies plalo- (( nicieniies, cpii, le \)\u> souveiil, ne solit qu'hérésies.

'm LE BIENHEUREUX JACOPONE DE TODl

« — Une intelligence simple et pure s'élève toute seule, « et, sans le secours de leur philosophie, monte jusce qu'en présence de Dieu.

« Je vous abandonne les vieux livres que j'aimai « tant, et les rubriques de Cicéron dont la mélodie « m'était si douce. — Je vous laisse le son des instru- (( ments et les chansonnettes, les dames et dempiselles a jolies, leurs artifices, et leurs flèches qui portent la « mort, et toutes leurs subtilités. — A vous tous les « florins, les ducats et les carlins, et les nobles et les (( écus génois, et toute marchandise de même sorte. — (( Je vais m'essayer dans unerehgion puissante et dure: w si je suis airain ou laiton, c'est ce que l'épreuve nion- « trera bientôt. — Je vais à une grande bataille, a un (( grand effort, à un grand labeur. 0 Christ, que ta « force m'assiste, si bien que je sois victorieux ! — Je « vais «imer d'amour la croix dont l'ardeur déjà m'em- « brase, et lui demander d'une humble voix qu elle me « pénètre de sa folie. — Je vais me faire une ame con- (( templative, et qui triomphe du monde ; je vais trouce ver la paix et la joie dans une très-douce agonie. — « Je vais voir si je puis entrer en paradis par le chemin « dont je m'avise, pour y goûter les chants et les souce rires d'une compagnie immortelle. — Seigneur, ce donne-moi de savoir et de faire ta volonté ici-bas : ce puis je ne m'inquièle plus si c'est ton plaisir de me (c damner ou de me sauver. »

Après la lecture de ces vers, les Frères Mineurs ne craignirent plus d'ouvrir leur porte à Jacopone : ils re-

connurent que sa folie était celle de saint François luimême, lorsqu'aux premiers jours de sa pénitence on le voyait comme un insensé pourchassé à coups de pierres sur les places publiques d'Assise, ou qu'on le rencontrait dans la campagne, tout en pleurs, parce qu'il songeait à la mort du Christ. La même passion possédait maintenant le pénitent de ïodi; elle avait fait le prodige de toucher cette âme endurcie aux leçons des légistes, au froissement des affaires : elle le poussait non-seulement au pied des autels, mais aux champs, dans les bois, dans tous les lieux où le Créateur se révélait par la beauté des créatures. Il allait chantant des psaumes, improvisant des vers, noyant ses chants dans ses larmes ; il embrassait d'une étreinte désespérée les troncs des arbres ; et quand on lui demandait pourquoi il pleurait delà sorte : « Ah ! je pleure, s'écriait-il, « de ce que l'amour n'est pas aimé. » Et comme on le pressait d'expliquer à quels signes le chrétien peut s'assurer qu'il aime son Dieu : « J'ai le signe de la « charité, disait-il, si je demande une chose à Dieu, et (( que Dieu, ne la faisant pas, je l'en aime davantage, et « que Dieu, faisant le contraire, je l'en aime deux fois « plus ^ »

.\e nous défions pas de ces transports, comme d'un élan de l'imagination, sans effet pour l'amendement du cœur. C'était au feu de l'amour de Dieu qu'il fallait

' Racler, Wadcling, Barlliolomteus Pisanus, Opus conformUatum vitai />. Francisci ad vitam Domini nostr'i Jesu C/iristi.

290 LE BIENllElIREUX JACOl'OlSE DE TODI

rallumer l'amour des hommes dans un siècle de haine. Ce jurisconsullc, longtemps mêlé aux querelles des lamilles, échaufi'é de tous les ressentiments qui armaient les villes d'Italie, et, pour tout dire, contemporain des Vêpres siciliennes, professait maintenant le pardon des oiïenses, et réunissait dans une même affection, non plus ses concitoyens seulement, mais les étrangers. 11 disait : « Je connais que j'aime mon frère, s'il m'offense « et que je ne l'en aime pas moins. » Il disait encore: (( Je jouis du royaume de France bien plus que le roi « de France ; car je prends part à tout ce qui lui arec rive d'heureux, sans avoir le souci de ses affaires. » Va poussant enfin la charité jusqu'au dernier effort, il ajoutait: « Je voudrais, pour l'amour du Christ, sou f- « frir avec une parfaite résignation tous les travaux de u cette vie, toutes les peines, les angoisses, les douce leurs qu'on peut exprimer par la parole ou conce- (( voir par la pensée. Je voudrais aussi de bon cœur (( qu'au sorlir de la vie les démons enqiortassent mon « àme dans le lieu des supplices, pour y supporter tous (( les tourments dus à mes péchés, à ceux des justes « qui souffrent en purgatoire, et même des réprouvés « et des démons, s'il se pouvait ; et cela jusqu'au jour (( du jugement dernier, et plus longtemps encore, sea Ion le bon plaisir de la majesté divine. Et par-dessus (( tout, il me serait très-agréable et d'un souverain « contentement, que toiis ceux pour qui j'aurais souf^ u fert entrassent avant moi dans le ciel, etqu'enlin, si (c j'arrivais après eux, tous ensemble s'entendissent

LE lilËKHEUKEiJX JACOPONE DE TODI "M

« pour me déclarer qu'ils ne me ^ont redevables de « rien. » Sans doute il y a de l'excès dans des vœux si hardis ; mais c'est l'excès de Moïse et de saint Paul souhaitant de devenir anathèmes pour le salut des pécheurs.

Le danger de cette hauteur de sentiments, c'est de s'y complaire; c'est l'orgueil, qui tente le Stylite sur sa colonne, aussi bien que le Cynique dans son tonneau. Voilà pourquoi Jacopone, voulant étabhr solidement l'amour de Dieu et des hommes, le fondait sur le mépris de soi-même. Chargé de poursuivre à la cour de Rome une négociation difficile, il étonnait ses compagnons par sa patience : « Comment, lui disait-on, ne « vous lassez-vous point de vivre avec de telles gens ? « — Et moi, répondit-il, je m'étonne qu'ils me sup- (( portent et ne me chassent pas comme le démon. » En effet, c'était sa doctrine comme celle de tous les sages, que l'homme doit s'appliquer à la connaissance de soi. Mais celui qui se connaît se voit méchant, il se juge donc haïssable, il veut donc être haï; et dès lor« périssent dans leur germe l'orgueil, l'envie et la colère* (^'pendant l'homme, en détestant le mal qui est en lui, ne saurait cesser d'aimer l'existence, qui lui vient de Dieu; et Jacopone voulait concilier tous les droits, de telle sorte « cpi'on ne tombât point dans le vice pour c( sauver la nature, mais qu'on ne détruisit pas la na- (( ture pour déraciner le vice. » Ainsi écartait-il ce re- })roche injustement adressé au mysticisme chrétien, d'avoir serré les liens de la nature humaine jusqu'à

l'étouffer. Pendant qu'il enchaînait les sens, il ne travaillait qu'à l'affranchissement de l'âme; c'est ce qu'il exprimait par la parabole suivante, où se montre bien l'imagination d'un poëte : « Une jeune fille parfaitement belle, et qui possédait une pierre du plus grand prix, avait cincj frères mal accommodés des biens de ce monde. Le premier était joueur de luth, le second peintre, le troisième parfumeur, le quatrième cuisinier, et le cinquième faisait un trafic honteux. Or le musicien, pressé du besoin, vint trouver la jeune fille, etl'ji dit : u Ma sœm^, tu vois que je suis pauvre ; donne-moi « donc ta pierre, et en retour j'accorderai mon luth et « je te jouerai ma plus belle mélodie. » Mais la sœur répondit : « La mélodie finie, qui me fera vivre? Non, (( je ne te vendrai point ma pierre ; mais je la garderai « jusqu'à ce qu'elle me serve à trouver un époux « qui m'entretienne honorallement. » Ensuite vhil le peintre, puis les autres, chacun demandant le joyau, et en retour proposant ses services. Leur sœur les congédia tous avec les ir.êmes paroles. Enfin parut un grand roi qui voulut aussi se faire donner la pierre. La jeune fille répondit : « Sachez, Seigneur, que je ne « possède rien au monde que ce joyau ; si donc je vous « en fais présent, que me donnerez-vous en échange? » Et le roi promit de la prendre pour épouse, de la tenir pour sa dame très-auguste, et de lui assurer une vie éternelle avec une grande aftluence de tous les biens désirables. « Seigneur, dit-elle alors, vos promesses « sont si grandes, que je ne puis vous refuser ce pré-

LE BIENHEUREUX J.VCOl'ONE DE TODI 295

« sent ; je vous le fais volontiers. » Et en parlant ainsi elle lui donna sa pierre précieuse. — Or la jeune (îlle représente l'âme de l'homme, et la pierre le libre arbitre, seul bien dont elle dispose souverainement; les cinq frères figurent les cinq sens, et le roi est Dieu même à qui lame se donne, et qui à ce prix veut bien la déclarer son épouse. »

A cette époque voisine encore des commencements de l'ordre, où chacun des couvents de Saint-François avait ses traditions domestiques, ses maîtres préférés dont on retenait les maximes et les exemples, les discours de Jacopone devaient se conserver fidèlement dans la mémoire des religieux de Todi. Ses compagnons racontaient aussi comment il avait réduit en pratique la doctrine du mépris de soi-même et de la répression des sens. Lui qui avait pâU sur les traités d'Aristote et de Cicéron, comme sur les lois de Justinien, refusait maintenant les honneurs du sacerdoce ; il voulait rester frère lai et se réduire aux plus humbles services de la maison. Il gardait le nom dérisoire de Jacopone que le peuple lui avait donné. Accoutumé à tous les raffinements d'une vie somptueuse, il jeûnait au pain et à l'eau ; il mêlait de l'absinthe à ses aliments. Si par hasard quelque mets moins grossier avait réveillé la complaisance de ses sens, il les châtiait par de rudes fatigues. La tradition ajoute un dernier trait qu'il faut reproduire, précisément parce qu'il soulève notre délicatesse, parce qu'on y voit mieux l'énergie implacable <"t pour ainsi dire sauvage de ce pénitent, résolu de

20i \M rnENHEUUPJIX ,1 Af;OIM)NE DE TOIH

dompter à tout prix les révoltes de la nature. On rapporte qu'au milieu de ses jeunes, il se souvenait des banquets délicieux où jadis il avait convié ses amis. Poursuivi de la tentation de rompre l'abstinence, il prit une viande sanglante, la suspendit dans sa cellule, et l'y garda jusqu'à ce qu'elle fût tombée en pourriture. « Voilà, disait-il à ses sens, la pâture que vous « avez soubaitée; jouissez-en. » Mais il arriva que l'odeur de la chair corrompue se répandit dans le couvent, et trahit l'infraction de la discipline. Les cellules furent visitées, le coupable reconnu, et jeté dans le lieu le plus odieux de la maison. Alors, vengé de lui-même, il composa un cantique de triomphe sur ce refrain : a 0 joie du cœur, qui fais chanter d'amour! »

11 semble qu'arrivée à ce point d'anéantissement volontaire, la vie du pénitent de Todi n'ait plus qu'à finir; et c'est au contraire ici qu'elle recommence. C'est dans le secret de ses guerres intérieures que cette âme intrépide s'était préparée aux luttes publiques où le malheur des temps allait la précipiter, où elle devait pécher par l'emportement de son zèle, et se faire tout pardonner par la pureté de ses intentions.

Les dissensions que Jacopone avait cru fuir en quittant le monde l'attendaient dans l'Église, et jusque dans la paix apparente du cloître. Au moment où il entrait chez les Frères Mineurs, cette grande famille s'était divisée en deux partis. D'une part, on commençait à se relâcher de la pauvreté pVimitive, à demander l'adoucissement d'une règle écrite, disait-on, plus pour les anges que

LE BIENHEIJRFJ'X .l\a)rO>T. DE TODT 295

pour les hommes. D'un nutre côté, le petit nombre des rigides prétendaient retourner à l'ancienne austérité en secouant l'autorité des supérieurs, qu'ils trouvaient complices des abus. Les premiers avaient pour eux la possession des dignités de l'ordre, la gravité d'une vie sédentaire : on les nommait Conventuels. Les seconds étonnaient le monde par la sincérité de leur pénitence; et comme ils gardaient mieux l'esprit de la règle, on les appelait les Frères Spirituels. Ce fut de ce côté que le désir de souffrir et d'expier jeta Jacopone ; et les événements semblèrent d'abord lui donner raison.

11 arriva qu'en 1294, le Saint-Siège étant vacant depuis vingt-sept mois, les cardinaux s'accordèrent à linir le veuvage de l'Eglise et à lui donner pour chef un saint, en la personne de l'ermite Pierre de Morone. Quand l'austère vieillard, tiré de sa cellule et couronné sous le nom de Célestin V, eut prisle gouvernement du monde chrétien, tout son zèle se déclara pour la stricte o])servance des règles monastiques ; les Frères Spirituels obtinrent de lui le privilège de vivre selon la première rigueur de l'ordre, dans des couvents séparés et sons des supérieurs de leur choix. Ce bienfait devait toucher Jacopone ; il montra sa reconnaissance en homme moins jaloux de plaire à ses amis que de sauver leurs âmes. Il adressa an nouveau pontife une épître en vers, dont les rudes avertissements s'accordaient mal avec le langage ordinaire des cours : « Que vas-tu faire, Pierre « de Morone? Te voilà venu à l'épreuve: nous verrons « l'œuvre que préparaient les conlemplations d<' ta cel-

« Iule. Si tu trompes l'attente du monde, malédiction a s'ensuivra. — Comme la flèche vise au but, ainsi le « monde entier regarde vers toi : si tu ne tiens la bâte lance droite, c'est à Dieu qu'on appellera de tes (( jugements. — Je ressentis pour toi une grande « amertume de cœur, quand sortit de ta bouche ce « mot, Je le veux, qui te mit sur le cou un joug assez (( lourd pour faire craindre ta danmalion. — Défie-toi a des bénéficiers, toujours affamés de prébendes. Leur « soif est telle, que nul breuvage ne l'éteint. — darde- « toi des concussionnaires ; ils te montreront blanc ce « qui est noir. Si tu ne sais t'en défendre, tu chanteras « un triste chant. »

Les cris d'alarme de Jacopone ne trouvaient que trop d'accès auprès de Célestin, déjà effrayé des périls du - pontificat. Le vieil anachorète se vit avec terreur seul au sommet de ce tourbillon d'intérêts, de passions et de discordes qui menaçait d'emporter la chrétienté, et que la main des papes les plus fermes avait eu peine à contenir. Au bout de cinq mois, il abdiqua, et reprit le chemin de son désert. Les cardinaux lui donnèrent pour successeur Benoît Gaetani, si célèbre et si calomnié sous le nom de Boniface VIIL Le caractère énergique de Boniface, sa science profonde du droit canonique et civil, une longue vie usée dans les affaires contentieuses de l'Eglise, tout en lui annonçait un homme d'Etat. Mais il était permis de craindre que les qualités du prince séculier ne gênassent l'âme du prêtre, et que ce canoniste consommé ne poussât quelquefois l'amour de la

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justice jusqu'à l'oubli de la miséricorde. Telles pouvaient être les appréhensions de Jacopone, lorsque le pape, troublé par une vision singulière, le consulta. 11 avait vu, disait-il, une cloche sans battant, et dont la circon- (érence embrassait toute la terre. « Sache Votre Sainteté, « répondit le rehgieux, que la grandeur de la cloche « désigne la puissance pontificale qui embrasse le « monde. Mais prenez garde que le battant ne soit le « bon exemple que vous ne donnerez pas * ! »

Ces présages sinistres semblèrent se réaliser aux yeux de Jacopone, lorsque Boniface, révoquant les concessions de son prédécesseur, supprima les privilèges des Frères Spirituels, et les remit sous l'obéissance des supérieurs Conventuels. Au moment où un coup si funeste frappait les ardents réformateurs de l'ordre de Saint-François, des rumeurs étranges commençaient à se répandre. On accusait Boniface d'avoir extorqué l'abdication de Célestin V, en l'effrayant par des bruits nocturnes ; d'avoir jeté le saint vieillard dans une prison pour l'y faire mourir de la main des bourreaux. Rien n'était vrai dans ces récits : mais le mécontente-

» Waddiiig, 1. Y, ad ami. 1298.

La mémoire de Boniface VIII, indiii;nemeiit calomniée, a été honorablement défendue ])ar monseigr;Cur ^\iseman [Dublin Review, t. XV, n" 2'2 et par D. Tosti [Storia di Bonifacio VHI). Je me suis jittaché premièrement au témoignage impartial et oculaire du cardinal de Saint- Georges, ensuite au jugement des historiens les plus désintéressés et les plus graves, tels que ^lansi et Dœllinger. Mansi me paraît avoir caractérisé Boniface VllI avec une équité parfaite : « Ingentes animi dotes contulit, (juanquam sa'culari principatui quam ecclesiaslico aptiores. » [Annal, eccles., ad ann. 1503.)

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ment les semait, la crédulité les recueillait; et les consciences trompées commençaient à se demander si l'on pouvait reconnaître pour le vicaire du Christ le meurtrier d'un saint, si l'abdication de Célestin était licite, le pouvoir de Boniface légitime. Voilà les formidables questions qui se soulevaient de toutes parts, quand, le 10 mai 1297, deux cardinaux ennemis du pape, Jacques et Pierre Colonna, réunis avec un petit nombre de leurs partisans au château de Lunghezza, près de Rome, osèrent protester, par un acte solennel, contre l'élection de Boniface VllI, et, comme usurpateur du Saint-Siège, le citèrent au jugement du prochain concile universel.

Jacopone eut le malheur de paraître dans l'acte, comme témoin requis pour en certifier l'authenticité ; par conséquent, il encourut l'excommunication qui frappa les deux cardinaux et leurs adhérents. Il résidait depuis trois mois au couvent que les Frères Spirituels avaient encore dans la ville de Palestrina, fief des Colonna et leur principale forteresse. C'était de là, c'est-à-dire d'un heu ennemi, où toutes les accusations trouvaient foi, qu'il avait jugé la question qui divisait les esprits ; et, par une de ces illusions que Dieu permet pour humilier la sagesse des hommes, dans une affaire si capitale, l'ancien jurisconsulte, le théologien, le pénitent se trompa. Mais son erreur fut celle d'un cœur passionné pour l'honneur de l'Eglise et déchiré de ses plaies. Toute la tristesse de ces jours de scandale se fait sentir dans les vers suivants, où je trouve bien

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moins de colère que tl'amour : « L'Eglise^ pleure, elle a pleure et se lamente, elle sent tout le malheur d'une « détestable condition. — 0 très-noble et douce « mère, pourquoi pleurer ? Tu semblés souffrir de (( grandes douleurs. Cjute-moi ce qui te fait pousser « des plaintes sans mesure. — 31on lils, si je pleure, (( j'en ai bien sujet : je me vois sans père et sans époux. a J'ai perdu enfants, frères et neveux ; tous mes amis « sont captifs et chargés de liens. — Les miens jadis « vivaient en paix : maintenant je les vois en discorde; « les infidèles m'appellent immonde, à cause du maua vais exemple que mes enfants ont semé. — Je vois « la pauvreté bannie... Us ont remis en honneur Tor « et l'argent. Mes ennemis ont fait ensemble im grand a festin ; toute bonne coutume s'est évanouie. De là « mes larmes et mes gémissements... — Où sont les « patriarches pleins de foi... les prophètes pleins d'es- « pérance?... Où sont les apôtres pleins d'amour... et « les martyrs pleins de force ?... — Où sont les préce lats justes et fervents, dont la vie faisait le salut des « nations? La pompe, la puissance et les grandeurs « sont venues me gâter une si noble compagnie. — « Où sont les docteurs pleins de sagesse ? J'en vois « beaucoup qui ont grandi en science, mais leur vie « ne s'accorde point avec mes lois, ils m'ont foulée (( aux pieds, jusqu'à désoler mon cœur. — 0 reHgieux ! « votre tempérance faisait jadis mon plaisir. Maince tenant, je vais visitant tous les monastères : il en « est peu où mon àme soit consolée... — Nul n'ac-

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« court à mes cris. Dans tous les États je vois le « Christ mort. 0 ma vie î ô mon espoir! ô ma joie ! a Dans tous les cœurs, mon Dieu, je te vois K étouffé ! »

Mais si l'amour trompé inspirait ces lamentations, la politique des Colonna s'en servait. Les plaintes du pénitent de Todi, soutenues de l'autorité de son nom, portées sur les ailes de la rime et du chant, allaient susciter des ennemis à Boniface VIII d'un bout à l'autre de l'Italie. C'est vers le môme temps que les biographes de Jacopone fixent la date d'une satire trop célèbre, où l'on aperçoit, derrière le Franciscain fourvoyé, la main des hommes d'Etat qui le poussent : la chanson italienne prépare les voies aux griefs articulés bientôt après par les jurisconsultes de Phihppe le Bel : « 0 pape Boniface, tu as joué beaucoup au jeu de ce ((. monde ! je ne pense pas que tu en sortes content. « — Comme la salamandre vit dans le feu, ainsi dans « le scandale tu trouves ta joie et ton plaisir. — Tu (( tournes ta langue contre toute règle religieuse, et i( tu profères le blaspbème au mépris de toute loi. — « Ni roi, ni empereur, ni quelque autre que ce fût, ne a te quitta jamais sans emporter une cruelle blessure. « — 0 criminelle avarice ! soif prodigieuse, capable « de boire tant d'argent et d'être encore altérée ! » 11 faut assurément détester ce langage. Mais il faut rappeler que Jacopone, égaré, croyait flétrir un usurpateur, et non le chef légitime de l'Église. 11 faut enfin considérer le péril d'un siècle de luttes où deux grands es-

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prits peuvent se rencontrer sans se reconnaître, et employer à se combattre des armes qu'ils devaient réunir pour le service de Dieu. D'autres se scandaliseront d'un tel spectacle : nous pouvons nous y in- «îtruire. Nous y apprendrons, pour les temps de discorde, à croire la vertu possible dans des rangs qui ne sont pas les nôtres, et à mesurer nos coups dans la mêlée, puisqu'ils peuvent tomber sur des adversaires dignes de tous nos respects.

La faute du Religieux était grande: la pénitencefut terrible. Lorsqu'en septembre 1298, Boniface, après un long siège, eut réduit Palestrina, Jacopone expia ses vers au fond d'un cachot. Lui-même nous décrit le lieu souterrain où il fut enfermé « comme un lion, » les chaînes qu'il traînait retentissant sur le pavé, la corbeille où le geôHer lui laissait son pain de chaque jour, l'égout au bord duquel il se penchait pour étancher sa soif. Mais le vieux pénitent se riait de ces rigueurs. On ne pouvait, disait-il, lui faire plus de mal qu'il ne s'en voulait. Il y avait trente ans qu'il priait Dieu de le punir; et, dans la joie de se voir exaucé, il mêlait ses chants au bruit de ses fers.

Cependant, cet homme invincible aux souffrances pha sous l'excommunication. Dans le silence du cachot, il eut le temps de considérer la cause pour laquelle il se trouvait mis au ban de la chrétienté. 11 se vit seul dans la disgrâce de Dieu et des hom.mes, pendant que les auteurs mêmes du schisme, les Colonna, en habits de deuil et la corde au cou, étaient allés se jeter

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aux pieds de lîoiiiface, désormais chef incontesté de r?]glise universelle. Jl se rendit enfin , et demanda grâce dans des vers qui respirent encore la fierté d'une âme mal domptée. Le prisonnier y défie son vainqueur et son juge ; il lui propose un nouveau genre de combat : « Absous-moi, dit-il, et laisse-moi les autres pei- « nés jusqu'à l'heure de quitter ce monde. Frappe « tant qu'il te plaît, je m'assure de vaincre à force « d'aimer. Car je porte au cou deux bouchers sous « lesquels je ne crains pas de blessures : le premier, « d'un diamant éprouvé, c'est la haine de moi-même ; « l'autre, d'une escarboucle flamboyante, c*est l'amour (( d'autrui. » Boniface ne répondit point à ce pieux défi. IjCS mois s'écoulèrent, et avec l'an loOO s'ouvrit le jubilé universel, où le souverain Pontife convoquait les fidèles de toute la terre. Du fond de sa prison, Jacopone entendit les cantiques des pèlerins qui passaient, traînant leurs enfants avec eux, et portant sur leur dos leurs vieux pères pour aller chercher le pardon au tombeau des apôtres. Et pendant que deux cent mille étrangers à la fois inondaient les basiliques de Rome, pendant que les pécheurs repentants y trouvaient la paix, lui, tout brisé d'austérités, il n'avait part ni aux joies, ni aux prières, ni aux sacrements du peuple chrétien. 11 adressa donc au Pape une seconde lettre, plus humble et plus suppliante :

« Le pasteur, pour mon péché, m'a mis hors de la « bergerie; et mes bêlements ne m'en font point rou- « vrir la porte. 0 pasteur, pourquoi ne point te ré-

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« veiller à mes gémissements? Longtemps j'appelai, « mais je ne fus pas entendu.

a Je suis comme l'aveugle qui criait sur le chemin. « Quand les passants le reprenaient, il ne criait que « plus fort : « 0 Dieu, prenez pitié de moi ! — Que me « demandes-tu? dit le Seigneur. — Seigneur, que je (( revoie la lumière ! que je puisse à haute voix chanter « VHosanna des enfants !

« Je suis le serviteur du centurion, et je ne mérite « point que tu descendes sous mon toit. Il suffit que « par écrit me soit donnée l'absolution : ta parole me « tirera du miheu des pourceaux.

« 11 y a trop longtemps que je reste couché sous le « portique de Salomon, au bord de la Piscine. Un grand « mouvement s'est fait dans les eaux en ces jours de « pardon. Le temps passe, et j'attends encore qu'il me « soit dit de me lever, de prendre mon lit, et de re- (( tourner à ma demeure

« La jeune fille était morte dans la maison du chef « de la synagogue. Pire est la condition de mon Ame, « tant lui pèse le joug de la mort. Je te prie de me « tendre la main et de me rendre à saint François, pour « qu'il me donne ma place à table, à côtéde mes frères.

« Destiné à l'enfer, j'en touche déjà la porte. La Re- « ligion, qui fut ma mère, mène un grand deuil avec a tout son cortège. Elle voudrait entendre ta voix puisce santé me dire : « Vieil homme, lève-toi. » Alors se « changeront en cantiques de joie les pleurs qu'elle a (^ versés sur ma vieillesse. »

Des supplications si touchantes ne fléchirent pas la sévérité de Boniface VÏII. On raconte même qu'un jour, passant devant le cachot où languissait Jacopone, il se pencha vers les barreaux : « Eh bien ! Jacques, lui « cria-t-il, quand sortiras-tu de prison? — Saint-Père, « répondit le religieux, quand vous y entrerez. » La prédiction ne tarda pas à s'accomplir. Le 7 septembre de l'an 1505, Sciarra Colonna, neveu des cardinaux de ce nom, et Guillaume deNogaret, émissaire de Philippe le Bel, entraient dans Anagni à la tête de trois cents chevaux, forçaient les portes du palais et portaient une main sacrilège sur le Pontife, qui , un mois après, en mourut de douleur. Toute la chrétienté s'émut à ce récit. Plusieurs même parmi les ennemis politiques de Boniface se souvinrent qu'ils étaient chrétiens, et Dante flétrit d'un vers immortel ceux qui avaient faille Christ prisonnier en la personne de son vicaire ^

Jacopone fut absous de l'excommunication quand Benoît XI, successeur de Boniface, par une bulle datée du !23 décembre loOo, leva les peines prononcées contre les Colonna et leurs adhérents. 11 trouva dans le couvent des Frères Mineurs, à GoUazone, le repos de ses dernières années. C'est là qu'on aime à voir le vieil athlète désarmé, et ce caractère impétueux, capable encore de tendresse, non-seulement pour Dieu, mais pour les hommes. Une amitié très-douce l'attachait

' Dante, Purgat., xx :

Veggio in Alagna entrai- lo fiordaliso, E nel vicario suo Gristo esser catto.

à frère Jean de l'Alvernia, en qui semblait revivre l'âme de saint François. Un jour qu'il le savait pris d'une lièvre quarte, abattu de corps et d'esprit, il lui adressa des vers et un présent. Les vers exhortaient frère Jean à souffrir, comme le vase de métal souffre les coups du marteau qui le façonne. Ils rappelaient que la douleur est expiatoire pour le pécheur, glorieuse pour l'homme sans péché. Le présent qui accompagnait cette épître se composait de deux sentences latines : « J'ai « toujours considéré et je considère comme une grande « chose de savoir jouir de Dieu. Pourquoi? Parce que (( dans ces heures de jouissance l'humihté s'exerce avec « respect. — Mais j'ai considéré et je considère comme « la plus grande chose de savoir rester privé de Dieu. (( Pourquoi? Parce que dans ces heures d'épreuve la foi « s'exerce sans témoignage, l'espérance sans attente de c( la récompense, et la charité sans aucun signe de la (( bienveillancedivine. «G'esttoutrabrégédel'ascétisme chrétien, et \ Imitation nsi pas de doctrine plus solide. Mais en même temps les cantiques de sainte Thérèse et de saint Jean de la Croix n'ont pas de langueurs plus passionnées que le petit poëme suivant, ouvrage de la vieillesse de Jacopone, et comme le dernier son de cette corde qui allait se briser : « 0 amour, divin amour, « pourquoi m'avoir assiégé? Tu semblés épris de moi (( jusqu'à la folie : je ne te laisse point de repos. Tu as « mis le siège devant mes cinq portes : l'ouïe, la vue, le « goût, l'odorat, et le loucher. — Si je sors de moi « par la vue, tout ce que je vois est amour. Dans toutes

H les formes c'est toi qui te j)eins, toi sous tontes « les couleurs... — Si je sors par la porte de l'ouïe « pour trouver la paix, que signifient pour moi les « sons? C'est encore toi, Seigneur ; et tout ce que j'ente tends ne parle que d'aimer. — Si je sors par la porte « du goût, par celles de l'odorat et du toucher, je re- « trouve ton image en toute créature. Amour, que je « suis insensé de vouloir te fuir ! — Amour, je vais « fuyant pour ne point te livrer mon cœur. Je vois que « tu me transfigures et que tu me fais devenir amour « comme toi, si bien que je n'habite plus dans mon « bœur, et que je ne sais plus me retrouver. — Si « j'aperçois dans un homme quelque mal, ou vice, ou « tentation, je me transforme et j'entre en lui : je me « pénètre de sa douleur. Amour sans mesure, quelle « âme chétive tu as entrepris d'aimer! — 0 Christ « mort, mets la main sur moi, tire-moi de la mer au « rivage. Ici tu me fais languir à la vue de tes plaies. « Ah ! pourquoi les as-tu souffertes ? Tu l'as voulu pour « me sauver. »

Vers la fin de 130G, Jacopone, chargé d'années, tout brisé des étreintes de l'amour divin, tomba malade, et reconnut les approches de la mort. Ses compagnons le pressaient de demander les sacrements de l'Eghse ; mais il déclara qu'il attendrait frère Jean de l'Alvernia, dont il était tendrement aimé, et des mains de qui il voulait recevoir le très-saint corps de Jésus- Christ. A ces mots, les religieux commencèrent à s'affliger, car il n'y avait nul espoir que frère Jean pûl être

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averti en lemps ulilo... Mais le mourant, comines'il ne les entendait point, se soulevant sur sa couche, entonna le cantique Anima benedctta. 11 avait à peine achevé ce chant, quand les frères virent venir dans la campagne deux des leurs, dont l'un était Jean de l'Alvernia. Un pressentiment impérieux l'amenait au lit de mort de son vieil ami : il lui donna d'abord le baiser de paix, et ensuite les saints mystères. Alors Jacopone, ravi de joie, chanta le cantique Gi^^sit, nostrafidanza; après quoi il exhorta les frères à bien vivre, leva les mains au ciel, et rendit le dernier soupir. Cétait la nuit de Noël, au moment où le prêtre, commençant la messe dans l'église voisine, entonnait le Gloria in excelsis.

Le souvenir des dissensions religieuses s'était effacé. Il ne restait de Jacopone que la tradition de sa pénitence, l'exemple de l'amour de Dieu poussé par lui jusqu'au dernier effort de la nature, et enfin ses cantiques populaires, répandus comme une rosée du ciel sur les montagnes de l'Ombrie. Les ignorants et les pauvres aimèrent ce saint homme qui avait chanté pour eux, et ils se pressèrent à son tombeau. Jacopone reçut un culte public, et fut mis au nombre des Bienheureux. Il est vrai qu'on ne trouve ni les actes, ni la date de sa béatification dans les Annales de lordre de Saint- François. Mais on voit, en 1596, l'évoque Angelo Cesi élever, dans l'église de Saint-Fortunat deTodi, un monument où il recueillit les restes du saint pénitent : il y fit graver cette inscription : « Ce sont les os du bien-

« heureux Jacopone de' Benedetti, de Todi, frère mi- « neur, qui, s'étant rendu insensé pour l'amour du a Christ, par un artifice nouveau, trompa le monde et « ravit le ciel ^ »

Souvent l'esprit de schisme a cherché sa justification dans la conduite des saints qui poursuivirent d'une parole sévère les désordres du clergé, ou que le malheur des temps mit en lutte avec les princes de l'Église. Ceux qui remuent toute l'histoire pour trouver des ennemis à la papauté n'ont eu garde d'ouhlier Jacopone. Toutefois ce qu'ils voulaient tourner à la confusion du Catholicisme fait précisément sa gloire. Rome ne craignit pas de souffrir à ses portes, dans une ville du domaine pontifical, le culte public rendu à cet homme juste, mais trompé. Elle avait puni d'une peine temporelle l'erreur d'un moment ; elle permit qu'on récompensât d'honneurs sans fin une vie de vertus. L'Eghse, en pardonnant les violences de Jacopone, montra une fois déplus qu'elle a sondé jusqu'au fond le cœur humain, et qu'elle en a compris les contradictions ; car il y a dans le cœur de l'homme un amour sévère, jaloux, incapable de rien souffrir d'imparfait chez ce qu'il aime. Son langage est dur, et les étrangers le prennent souvent pour le langage de la haine ; mais ceux de la famille savent ce qui se cache de tendresse sous ces emportements.

^ Wadding annal., t. VI. ann. 1306. — Voici le texte latin de l'épilaplio : « Ossa B. Jacoponi de Benedictis, Tuderlini, Fr. ordinis Minoriim, quistullusproplerChristum, nova mundum arte delusit et cœliim rapuit. »

DES DEVOIRS LlTTÉRAlllES

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