‹ Œuvres choisiesChapitre 5 sur 33 · LETTRES XXI · texte numérisé non relu

LETTRES XXI

toujours croissant le flot de la génération catholique, et nous apercevrons le moment où il se débordera pour inonder et renouveler la face de notre pauvre patrie. Le besoin en est grand. La mauvaise herbe de Tégoïsme ne semble-t-elle pas se multiplier sans cesse? L'avarice ne prend-elle pas, sous le nom d'économie, un masque philanthropique? En vérité, je me réjouis, au nom de la philanthropie, de voir fermer les tours et resserrer les portes des hôpitaux ! L'usurpatrice se trahit ellemême, elle se dénonce au bon sens public quelque temps abusé ; il faudra bien tôt ou tard qu'elle cède la place à sa sœur légitime, la sainte charité

Lyon, le 10 novembre 1850.

Mon cher ami.

Votre lettre consolatrice est venue me visiter à la campagne, où mes frères et moi nous nous étions retirés pendant quelques jours, pour le besoin de nos santés et pour le repos de nos cœurs. Vos paroles sont descendues dans ma solitude, comme la voix de

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l'ange qu'entendit Agar au désert : car il y a quelque chose d'angélique, c'est-à-dire de fraternel et de supérieur tout à la fois dans l'accent d'un ami comme vous. Aux épanchements d'une affection toute cordiale vous mêlez déjà l'autorité de votre ministère ; vos avis ont cette force bienfaisante qui contraint l'àme à s'ouvrir pour les recevoir et à se laisser guérir.

Ma mère était bien mal la dernière fois que j'eus le bonheur de vous voir; néanmoins je ne m'attendais pas à une si prompte catastrophe. Je pensais la conserver encore tout Thiver, et je m'étais attaché avec toute l'opiniâtreté du désespoir à cette suprême illusion. C'est donc avec une angoisse inexprimable que je l'ai vue m'échapper, lorsqu'un accès de fièvre, déterminé par la température orageuse des premiers jours d'octobre, nous a signalé les approches delà fin. Et cependant les facultés intellectuelles et morales, que la maladie avait d'abord abattues, semblaient se relever; toutes les fois qu'on lui parlait de Dieu et de ses enfants, elle répondait par quelques mots touchants ; elle comprenait toute la gravité de sa position, et néanmoins elle était calme, sereine, et durant le sommeil le sourire s'épanouissait sur ses lèvres. Les secours de la religion et les consolations de la piété filiale entouraient son lit; elle s'en montrait heureuse. Et ainsi trois jours et trois nuits se passèrent. Et la troisième nuit, je veillais auprès d'elle, lorsque, trouvant sa respiration plus embarrassée, j'appelai mou frère aîné qui dormait dans la chambre voisine. Mon petit frère et les domestiques nous enten-

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dirent et se levèrent aussi. jNous nousréunimes tous au pied de sa couche, et là furent dites les dernières prières. Mon pauvre frère Alphonse donna en pleurant l'absolution avec les indulgences : tout était consommé, nous l'espérons, non-seulement pour son salut, mais encore pour l'expiation complète de ses fautes. Il n'y eut alors ni convulsion ni soupir; seulement son haleine, qui allait s'affaibhssant, ne se fit plus sentir. 0 mon ami! nous nous relevâmes orphelins. Quel moment que celui-là! quelles larmes! quels sanglots! Et pourtant je ne sais aussi quelle sérénité intérieure^ quel rayon de lumière au miUeu de notre deuil! Puis le jour qui suivit, et les autres qui vinrent après, ce fut encore de même ; et sa sœur et ses fds, et tous ceux qui l'avaient aimée, se demandaient comment il se faisait qu'ils la pleurassent avec tant de douceur et quelle invisible main versait tant de baume sur leur blessure !

Nous n'ignorons pas le danger de ces sortes de canonisations à huis clos qui, en glorifiant trop tôt les morts, les privent des prières des vivants. Néanmoins notre excellente mère était si pieuse et si charitable, si exempte même des petites imperfections de son sexe^ si éprouvée par les chagrins et les souffrances de toute nature, si admirable dans ses derniers moments, que nous ne pouvons nous empêcher d'avoir beaucoup d'espérance, et qu'à tous les saints sacrifices offerts à son intention nous avons fait attacher une intention subsidiaire pour ilos autres paretits défunts. Sans doute

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