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XVI LETTRES

enfin, c'est de la tirer de l'indifférence religieuse et de l'accoutumer à de graves et sérieuses discussions

J'ai \u avec plaisir, je dirai presque avec reconnaissance, l'intérêt que tu portes à nos efforts pour soutenir la cause de l'Evangile ; je te ferai savoir tout ce qui s'accomplira autour de nous pour le triomphe de cette divine bannière..

A M. LÂLLIER

Lyon, 17 mai 1858.

Mon cher ami,

Je vous l'assure, Lamache a bien dit, et vous

len remercierez pour moi, ces amitiés formées sous les auspices de la foi et de la charité, dans une double confraternité de disputes religieuses et d' œuvres bienfaisantes, loin de s'attiédir par l'effet d'une absence prolongée, se recueillent et se condensent en quelque sorte, elles se nourrissent de souvenirs ; et vous savez que le souvenir embellit toutes choses, idéalise les réa-

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lités, épure les images et conserve plus volontiers les impressions douces que les émotions pénibles. Aussi toutes ces humbles scènes de notre vie d'étudiants, quand elles me reviennent au demi-jour du passé, ontelles pour moi un charme inexprimable : les réunions du soir aux conférences de M. Gerbet, qui avaient un peu le prestige du mystère et dans lesquelles se firent nos premiers rapprochements ; ces luttes historiques, philosophiques où nous portions une ardeur de si bon aloi, où les succès se mettaient en commun de si grand cœur ; les petites assemblées de la rue du Petit-Bourbon-Saint-Sulpice ^, dont la première eut lieu au mois

de mai, quoi qu'en dise L , et j'y tiens, dussiez-

vous me réputer superstitieux. Et cette fameuse soirée d'où nous revînmes sans désemparer rédiger la pétition à Monseigneur ; et cette visite improvisée où nous nous rendîmes en tremblant, où nous soutînmes un si rude assaut, d'où nous sortîmes si émus ; et les premiers débuts de Lacordaire à Stanislas; et ces triomphes de Notre-Dame que nous faisions un peu les nôtres ; et la rédaction de la Revue européenne dans le salon de M. Bailly; et les vicissitudes de la Société de Saint- Vincent de Paul ; et cette fameuse séance du dernier

décembre 4854 où l'on discuta la division, où L

et moi nous nous traitâmes d'une dure façon, où l'on finit par un embrassement plus amical que jamais, en se souhaitant la bonne année du lendemain !

' Li Sociclc <le Sainl-Vincenl-de-Paul.

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Avec cela les réveillons de Noël, les processions de la Fête-Dieu, les églantines qui fleurissaient si jolies sur le chemin de Nanlerre, les reliques de Saint- Vincent de Paul portées sur nos épaules à Glichy, et puis tant de bons offices échangés, tant de fois le tropplein du cœur épanché en des conversations que la / complaisance de l'un permettait à l'autre de rendre longues ; les conseils, les exemples, les pleurs secrets versés au pied des autels quand on s'y trouvait ensemble, et que la piété de plusieurs provoquait une pieuse jalousie ; enfin jusqu'aux promenades autour des lilas du Luxembourg ou sur la place de Saint-Étiennedu-Mont quand le clair de lune en dessinait si bien les trois grands édifices! Tout cela, mon cher ami, devient pour moi comme le fond du tableau de mes idées ; tout cela jette une lumière douce et un peu triste sur mon existence présente qui perd beaucoup à la comparaison. Je crois vraiment comprendre comment l'histoire devient, pour l'esprit humain, poésie, et pourquoi les peuples gardent avec un attachement si fdial leurs traditions. J'ai ainsi mon âge d'or, mes temps fabuleux, ma mythologie, si vous le permettez : car la Fable s'en mêle nécessairement, ne fût-ce qu'en effaçant toutes les choses triviales au milieu desquelles se trouvaient confondues celles dont j'ai gardé la mémoire. Ce qui est véritable, ce qui est plus sérieux , ce qui a jeté des racines plus profondes, non-seulement dans l'imagination, mais jusqu'au fond du cœur, ce sont les affections formées durant cette période delà vie. J'en ai

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surpris la preuve en moi lors de deux pertes récentes,

celle de S et celle de de L , qui m'ont fait

verser plus de larmes, que d'autres, plus capables, selon l'ordre général, de m'en arracher. J'en acquiers tous les jours une assurance nouvelle lorsque m'arrive

quelque lettre de vous, quelque article de L dans

un journal, quelque nouvelle de L , de P ou

d'autre pareil ; cela me fait oublier toutes les inquiétudes du temps actuel, et, s'il n'était ridicule d'user de cette expression à vingt-cinq ans, je dirais :>

cela me rajeunit

Nous lisons maintenant dans nos réunions, au

lieu de V Imitation^ la vie de saint Vincent de Paul, pour mieux nous pénétrer de ses exemples et de ses traditions. Un saint patron n'est pas en effet une enseigne banale, pour une société, comme un Saint-Denis ou un Saint-Nicolas pour un cabaret : ce n'est même pas un nom honorable sous lequel on puisse faire bonne contenance dans le monde religieux, c'est un type qu'il faut s'efforcer de réaliser, comme lui-même a réalisé le type divin qui est Jésus-Christ. C'est une vie qu'il faut continuer, un cœur auquel il faut réchauffer son cœur ; une intelligence où l'on doit chercher des lumières ; c'est un modèle sur la terre et un protecteur au ciel. Un double culte lui est dû, d'imitation et d'invocation. C'est d'ailleurs à ces seules conditions de s'approprier les pensées et les vertus du saint que la Société peut échapper aux imperfections personnelles de ses membres, qu'elle peut se rendre utile dans l'Kglise et se

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donner une raison d'existence. Saint Vincent de Paul, l'un des plus récents d'entre les canonisés, a un avantage immense par la proximité des temps où il vécut, par la variété infinie des bienfaits qu'il répandit, par l'universalité de l'admiration qu'il inspira. Les grandes âmes, qui approchent Dieu de plus près, y prennent quelque chose de prophétique. Ne doutons pas que saint Vincent de Paul n'ait eu une vision anticipée des maux et des besoins de notre époque : il n'était pas homme à fonder sur le sable ni à bâtir pour deux jours. La bénédiction du quatrième commandement est sur la tête des saints : ils honorèrent ici-bas leur Père céleste, ils vivront longuement. Une immortalité terrestre leur est décernée dans leurs œuvres. C'est pourquoi les Augustin, les Benoît, les Bruno, les François, qui dorment depuis quinze, douze, huit, six siècles dans la poussière, ne cessent pas d'avoir leur postérité spirituelle, leurs représentants debout au milieu des ruines du passé. L'astre de saint Vincent de Paul, monté plus tard sur l'horizon, n'est pas destiné sans doute à fournir une moins longue carrière. Marchons à sa lueur; honorons aussi notre père en la personne de ce patron si digne d'amour, et nous vivrons longtemps aussi. Nous verrons peut-être un jour les enfants de notre vieillesse trouver un large abri sous cette institution, dont nous avons vu les frêles commencements. Nous surtout, habitants des provinces, nous tressaillerons de joie de pouvoir assurer à nos fils cette hospitalité parisienne qui rassurera nos mères. Autour de nous montera

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