MALTE
... Mon père, vieil officier supérieur, toujours dans les camps, m'était tout à fait inconnu, quand un jour il lui prit fantaisie de me conduire en Egypte avec lui. J'avais douze ans. et je me souviens encore de ce temps comme si j'y étais, des sentiments de toute l'armée et de ceux qui prenaient déjà possession de mon âme...
La flotte venait d'appareiller depuis le 30 floréal an VL Je passai le jour et la nuit sur le pont à me pénétrer du bonheur de voir la grande mer bleue et nos vaisseaux Je comptai cent bâtiments et je ne pus tout compter. Notre ligne militaire avait une lieue d'étendue, et le demi-cercle que formait le convoi en avait au moins six. Je ne disais rien. Je regardai passer la Corse tout près de nous, traînant la Sardaigne à sa suite, et bientôt arriva la Sicile à notre gauche. Car la Junon, qui portait mon père et moi, était destinée à éclairer la route et à former l'avant-garde avec trois autres frégates. Mon père me tenait la main et me montrait FEtna tout fumant et des rochers que je n'oubliai point : c'était la Favaniane et le mont Eryx. Marsala, l'ancienne Lilybée, passait à travers ses vapeurs, et je pris ses maisons blanches pour des colombes perçant un nuage ; et un matin, c'était..., oui, c'était le 24 prairial, je vis, au lever du jour, arriver devant moi un tableau qui m'éblouit pour vingt ans.
Malte était debout avec ses forts, ses canons à fleur d'eau, ses longues murailles luisantes au soleil comme des marbres nouvellement polis, et sa fourmilière de galères toutes minces courant sur de longues rames rouges. Cent quatre-vingt quatorze bâtiments français l'enveloppaient de leurs grandes voiles et de leurs pavillons bleus, rouges et blancs, que l'on hissait, en ce moment, à tous les mâts, tandis que l'étendard de la religion s'abaissait lentement sur le Gozo et lefort Saint-Elme : c'était la dernière croix militante qui tombait. Alors la flotte tira cinq cents coups de canon.
Le vaisseau l'Orient était en face, seul à l'écart, grand et immobile. Devant lui vinrent passer lentement, et l un après l'autre, tous les bâtiments de guerre, et je vis de loin Desaix
saluer Bonaparte. Nous montâmes près de lui à bord de VOrient. Enfin pour la première fois je le vis.
Il était debout près du bord, causant avec Casa-Bianca, capitaine du vaisseau (pauvre Orient !), et il jouait avec les cheveux d'un enfant de dix ans, le fils du capitaine. Je fus jaloux de cet enfant sur-le-champ, et le cœur me bondit envoyant qu'il touchait le sabre du général. Mon père s'avança vers Bonaparte et lui parla longtemps. Je ne voyais pas encore son visage. Tout d un coup il se retourna et me regarda ; je frémis de tout mon corps à la vue de ce front jaune et entouré de longs cheveux pendants et comme sortant de la mer, tout mouillés ; de ces grands yeux gris, de ces joues maigres et de cette lèvre rentrée sur un menton aigu. Il venait de parler de moi, car il disait : « Ecoute, mon brave, puisque tu le veux, tu viendras en Egypte, et le général Vaubois restera bien ici sans toi et avec ses quatre mille hommes ; mais je n'aime pas qu'on emmène ses enfants ; je ne l'ai permis qu'à Casa-Bianca, et j'ai eu tort. Tu vas renvoyer celui-ci en France ; je veux qu'il soit fort en mathématiques, et, s'il t'arrive quelque chose ià-bas, je te réponds de lui, moi ; je m'en charge, et j'en ferai un bon soldat. )) En même temps il se baissa, et me prenant sous les bras, m'éleva jusqu'à sa bouche et me baisa le front La tête me tourna, je sentis qu'il était mon maître et qu'il enlevait mon âme à mon père, que, du reste, je connaissais à peine parce qu'il vivait à l'armée éternellement. Je crus éprouver l'effroi de Moïse, berger, voyant Dieu dans le buisson. Bonaparte m'avait soulevé libre et, quand ses bras me redescendirent doucement sur le pont, ils y laissèrent un esclave de plus. (III, 3.)