‹ Œuvres choisiesChapitre 118 sur 135 · ABOUKIR · texte numérisé non relu

ABOUKIR

Six ans après cette séparation, Tenfant, devenu jeune homme reçoit une lettre de son père, écrite « à bord du vaisseau anglais le Cîilloden, devant Rochefort, 1804 ».

...Je suis prisonnier des Anglais depuis le 14 thermidor an VI (ou le 2 août 1798, vieux style, qui, dit-on, redevient à la mode aujourd'hui). J'étais allé à bord de VOrient pour tâcher de persuader à ce brave Brueys d'appareiller pour Corfou. Bona-

parte m'avait déjà envoyé son pauvre aide de camp Julien qui eut la sottise de se laisser enlever parles Arabes. Moi, j'arrivai, mais inutilement. Brue3'^s était entêté comme une mule. Il disait qu'on allait trouver la passe d'Alexandrie pour faire entrer ses vaisseaux ; mais il ajouta quelques mots assez fiers qui me urenL bien voir qu'au fond il était un peu jaloux de l'armée de terre. « Nous prend-on pour des passeurs d'eau ? me dit-il, et croit-on que nous ayons peur des Anglais ? )) Il aurait mieux valu pour la France qu'il en eût peur. Mais s'il a fait des fautes, il les a glorieusement expiées ; et je puis dire que j'expie ennuyeusement celle que je fis de rester à son bord quand on l'attaqua. Brueys fut d'abord blessé à la tête et à la main. Il continua le combat jusqu'au moment où un boulet lui arracha les entrailles. Il se fit mettre dans un sac de son et mourut sur son banc de quart. Nous vîmes clairement que nous allions -sauter vers les dix heures du soir. Ce qui restait de l'équipage descendit dans les chaloupes et se sauva, excepté Casa-Bianca. Il demeura le dernier, bien entendu, mais son fils, un beau garçon, que tu as entrevu, je crois, vint me trouver et me dit : « Citoyen, qu'est-ce que l'honneur veut que je fasse ?» — Pauvre petit ! Il avait dix ans, je crois, et cela parlait d'honneur dans un tel moment I Je le pris sur mes genoux dans le canot et je l'empêchai de voir sauter son père avec le pauvre Orient, qui s'éparpilla en l'air comme une gerbe de feu. Nous ne sautâmes pas, nous, mais nous fûmes pris, ce qui est bien plus douloureux, et je vins à Douvres, sous la garde d'un brave capitaine anglais nommé Collingw^ood, qui commande à présent le CiiUoden. C'est un galant homme s'il en fût, qui, depuis 1761 qu'il sert dans la marine, n'a quitté la mer que pendant deux années, pour se marier et mettre au monde ses deux filles. Ces enfants, dont il parle sans cesse, ne le connaissent pas, et sa femme ne connaît guère que par ses lettres son beau caractère. Mais je sens bien que la douleur de cette défaite d'Aboukir a abrégé mes jours, qui n'ont été que trop longs, puisque j'ai vu un tel désastre et la mort de mes glorieux amis. (III, 4.)

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