‹ Œuvres choisiesChapitre 128 sur 135 · DISCOURS DE RÉCEPTION A L'ACADÉMIE FRANÇAISE · texte numérisé non relu

DISCOURS DE RÉCEPTION A L'ACADÉMIE FRANÇAISE

rection des affaires, mais à celle de l'intelligence publique. Il tient moins à la perfection et à la durée de son œuvre qu'à son action immédiate. Son esprit est agile et prime-sautier, son émotion plus ardente que profonde, sa volonté énergique, ses vues soudaines et praticables. La presse et la tribune sont ses forces. Par l'une, il prépare son pays à ce qu il lui doit faire entendre par l'autre. Une forme unique ne saurait lui suffire. Il faut que les masses l'écoutent et y prennent plaisir ; que, par ses écrits courts et réitérés, il amène à lui leurs intérêts légitimes et leurs passions généreuses avant que sa dialectique les enchaîne. Forcé de plaider chaque jour, et de gagner la cause de son idée ou de son autorité par devant la nation, pour obtenir d'elle les armes nécessaires au combat du lendemain, il faut que sa science ait des anneaux innombrables pour lier dans ses détours tant d'intelligences diverses. — Dans tout ce qui se discute de grandiose ou de minime sur les besoins et la vie d'un peuple, il faut que chacune de ses notions soit précise et prête à sortir de sa bouche, claire et brillante comme les pierreries qui pleuvaient des lèvres de la fée. — Il sait d'avance que sa gloire sera proportionnée au souvenir que laisseront les événements qu'il a suscités ou accomplis, les choses du moment qu'il a discutées. S'il règne sur son temps, c'est assez. Que son époque soit grande par lui, c'est tout ce qu'il veut, bien assuré que, pour parler d'elle, il faudra la nommer de son nom, et que rien ne pourra briser l'anneau dor qu'il ajoute à la chaîne des grandes choses et des faits mémorables.

Qu'il soit orateur, homme d'Etat, publiciste, cet homme, ce dominateur rapide des volontés et des opinions publiques, c'est l'improvisateur.

Entre ces deux puissantes natures, qui peut déterminer les mérites et donner la palme ? La valeur de ces deux créatures diverses ne peut être pesée que par le Créateur ; lui seul peut, après la mort, dignement juger et rémunérer ces deux forces presque saintes de l'âme humaine, comme la postérité seule a droit de les classer parmi les grandeurs de ses terrestres domaines.

Aucun homme n'en aurait le pouvoir, et aujourd'hui moins que jamais, puisque ces deux races, autrefois si distinctes, se

sont alliées et confondues dans le parlement, et ne sauraient, au premier coup d'œil, se démêler qu'avec peine, sous la toge du législateur.

Aujourd'hui, en effet, les historiens sont ministres, et lorsqu'ils se reposent, jettent un regard en arrière et redeviennent historiens. L'inspiration des poètes et des grands écrivains sait se ployer aux affaires publiques, combattre à la tribune, et, dans les armistices, reprendre les chants et les écrits destinés à l'avenir.

Plusieurs portent ainsi un glaive dans chaque main, mais il sera donné à bien peu d'en porter deux d'une trempe égale.

Durant le cours de leur vie^ la nation, émue et reconnaissante de ce grand tableau que forment ses hommes supérieurs, recueille le bien qui lui vient d'eux, et ne cherche point à distinguer leur vocation native de leurs qualités acquises. Mais, après eux, elle sent unanimement et comme d'elle-même quelle était la nature véritable de chacun ; elle le sent par ce même instinct merveilleux qui fait que dans les théâtres un parterre, même inculte, s'il voit passer le Vrai et le Beau, jette, sans savoir pourquoi, un seul cri de cette voix qui semble véritablement alors la voix de Dieu.

Heureux est notre pays, qui produit si souvent des hommes tels, que l'on n'a d'autre embarras que de distinguer quel fut le plus grand de leurs mérites, et lequel en eux l'emporta de ces éléments précieux si étroitement fondus en une seule puissance intellectuelle !

Mais, si ce jugement définitif n'appartient qu'à une postérité éloignée, il reste au moins, à tout homme qui étudie avec indépendance et conscience l'esprit de son temps, le droit modeste de pressentir les jugements de l'avenir et d'exprimer ses propres sympathies ^.

* « L'ordre littéraire et poétique est supérieur, selon moi, comme région habituelle où réside et respire l'esprit à l'ordre politique, » écril Sainte-Beuve qui explique sa pensée en note avec une telle justesse que ses réserves seront le meilleur correctif du parallèle partial — cl déplacé en la circonstance — que Vigny instituait dans son discours. « Entendons-nous bien : je ne prétends pas, ce qui serait ridicule, que les hommes littéraires soient supérieurs aux hommes politiques : je ne prétends pas qu'ils s'occupent de choses plus importantes : il n'y a rien de plus inqjortant pour la société que de subsister cl d'être

Page 1