L'ÉCOLE ROMANTIQUE
Un esprit nouveau s'était levé du fond de nos âmes. Il apportait 1 accomplissement nécessaire d'une réforme déjà pressentie depuis des siècles : jetée en germe par le christianisme même sur le sol français de la poésie, dès le mojen-âge ; soulevée, de siècle en siècle, par des précurseurs toujours étouffés ; remuée encore et ù. demi formée en théorie sous le règne de Louis XIII ; annoncée depuis et dévoilée par de magnifiques lueurs so'-ties de quelques grandes œuvres de plus en plus rapprochées de la nature, de la vérité dans l'art et du génie réel de notre nation, c'était dans notre âge que cette réforme pacifique devait éclater.
L'histoire en est récente et simple. Ce ne fut point une ténébreuse conspiration.
Depuis peu d'années, la paix régnait avec la Restauration. Tout semblait pour longtemps immobile. Il se trouva quelques hommes très jeunes alors, épars, inconnus l'un à l'autre, qui méditaient une poésie nouvelle. — Chacun d'eux, dans le silence, avait senti sa mission dans son cœur. Aucun d'eux ne sortit de sa retraite que son œuvre ne fût déjà formée. Lorsqu'ils se virent mutuellement, ils marchèrent l'un vers l'autre, se reconnurent pour frères et se donnèrent la main. Ils se parlèrent, s'étonnèrent d'avoir senti dans les mêmes temps le même besoin d'innovation, et de l'avoir conçu dans des inventions et des formes totalement diverses. Ils se confièrent leurs idées d'abord, puis leurs sentiments, et (comment s'en étonneraiton ?) éprouvèrent l'un pour l'autre une amitié qui dure encore aujourd'hui. — Ensuite chacun se retira et suivit sa destinée. — Depuis ces jours de calme, ils n'ont cessé d'alterner leurs écrits ou leurs chants- Séparés par le cours même de la vie et ses diversions imprévues, s'ils se rencontraient, c'était pour s'encourager, par un mot, à la lutte éternelle des idées contre l'esprit fatal de retardement qui engourdit les plus ardentes
convenablement gouvernée. Je veux dire seulement qu'ils s'occupent de chosiue plus innocentes. » (Chateaubriand et son groupe, 11, 429.)
nations dans les temps où il ne se trouve personne qui leur donne une salutaire secousse. — Leurs œuvres se multiplièrent. — Dans ce champ libre nouvellement conquis, chacun prit la voie où l'appelait l'idéal qu'il poursuivait et qu'il voyait marcher devant lui.
Soit que les uns aient donné leurs soins au coloris et à la forme pittoresque, aux nouveautés et au renouvellement du rhythme, soit que d'autres, épris à la fois des détails savants de l'élocution et des formes du dessin le plus pur, aient aimé par-dessus tout à renfermer dans leurs compositions Texamen des questions sociales et des doctrines psychologiques et spiritualistes, il n'en est pas moins vrai que, tout en conservant leur physionomie particulière et leur caractère individuel, ils marchèrent tous, du même pas, vers le même but, et que leur rénovation fut complète sur tous les points. — Le nom qui lui fut donné était depuis longtemps français, et puisé dans les origines de notre langue romane ; il avait toujours exprimé le sentiment mélancolique produit dans l'âme par les aspects de la nature et des grandes ruines, par la majesté des horizons et les bruits indéfinissables des belles solitudes.
La Poésie Epique, Lyrique, Elégiaque ; le Théâtre, le Roman, reprirent une vie nouvelle, et entrèrent dans des voies où la France n'avait pas encore posé son pied. Le style qui s'affaissait fut raffermi, — Tous les genres d'écrits se transformèrent, toutes les armures furent retrempées ; il n'est pas jusqu'à l'Histoire, et même la Chaire sacrée, qui n'aient reçu et gardé cette empreinte.
Les arts ont ressenti profondément cette commotion électrique. L'Architecture, la Sculpture, se sont émues et ont frémi sous des formes neuves ; la Peinture s'est colorée d'une autre lumière ; la Musique, sous ce souffle ardent, a fait entendre des harmonies plus larges et plus puissantes.
Aces marques certaines, le pays a reconnu et proclamé par des sympathies l'avènement d'une École nouvelle.
En effet, dans les œuvres d'art, tout ce qui passionne aujourd'hui la Nation a puisé la vie à ses sources. Il est arrivé que ceux qui semblaient combattre l'innovation prenaient involontairement sa marche, et, lors même que des réactions ont été
tentées, elles n'ont eu quelque succès qu'à la condition d'emprunter les plus essentielles de ses formes.
II appartient à l'histoire des lettres de constater la formation et l'influence des grandes Ecoles. Il serait ingrat de les nier, injuste et presque coupable de s'efforcer d'en effacer la trace ; car, ainsi que les couches du globe sont les monuments de la nature et marquent ses époques de formation successive, de même et aussi clairement dans la vie intellectuelle de l'humanité, les grandes Ecoles de poésie et de philosophie ont marqué les degrés de ce que j'oserai appeler Véchellc continue des idées.
Votre sagesse, messieurs, a su ne point se laisser éblouir et entraîner tout d'abord par les applaudissements et les transports publics, et elle a voulu attendre que le temps les eût prolongés et confirmés. — Mais aussi, sans tenir compte des vaines attaques, des dénominations puériles, des critiques violentes, et considérant sans doute que les excommunications littéraires ne sont pas toutes infaillibles, vous avez reçu lentement et à de longs intervalles les hommes qui, les premiers, avaient ouvert les écluses à des eaux régénératrices....
Ces « Mémoires de la vie méditative » de Vigny le font admirer et aimer davantage. Louis Ratisbonne rapporte que le poëte lui montrait quelquefois dans sa bibliothèque de « nombreux petits cahiers cartonnés, où il avait depuis longtemps jeté au jour le jour ses notes familières, ses mémento, ses impressions courantes sur les hommes, sur les choses surtout, ses pensées sur la vie et sur l'art, la première idée de ses œuvres faites ou à faire ». Quelques jours avant sa mort, Vigny dit à son ami : « Vous trouverez peut-être quelque chose là. » On y trouve des pensées dignes de Marc-Aurèle ou de Pascal, des maximes dignes de La Bruyère, des Fantaisies oubliées — le mot est du poëte — ^ projets, fragments et plans, mais surtout l'âme candide de Vigny, fils, ami, soldat, citoyen, prêtre convaincu de l'idéalisme, poëte, penseur, héros de l'honneur, du dévouement et de la pitié.
1824. Le combat intellectuel. — Dieu a jeté — c'est ma croyance — la terre au milieu de l'air et de même l'homme
au milieu de la Destinée. La Destinée l'enveloppe et l'emporte vers le but toujours voilé. — Le vulgaire est entraîné, les grands caractères sont ceux qui luttent. — Il y en a peu qui aient combattu toute leur vie ; lorsqu'ils se sont laissé emporter par le courant, ces nageurs ont été noyés. Ainsi, Bonaparte s'affaiblissait en Russie, il était malade et ne luttait plus, la Destinée l'a submergé. — Caton fut son maître jusqu'à la fin. — Le fort fait ses événements, le faible subit ceux que la Destinée lui impose. — Une distraction entraîne sa perte quelquefois, il faut qu'il surveille toujours sa vie : rare qualité.
Comparaison poétique. — L'Islande. — Dans les nuits de six mois, les longues nuits du pôle, un voyageur gravit une montagne, et, de là, voit au loin le soleil et le jour, tandis que la nuit est à ses pieds : ainsi le poète voit un soleil, un monde sublime et jette des cris d'extase sur ce monde délivré % tandis que les hommes sont plongés dans la nuit.
* La deuxième consultation sur le suicide ^...
Là, j'émettrai toutes mes idées sur la vie. Elles sont consolantes par le désespoir même-
Il est bon et salutaire de n'avoir aucune espérance.
L'espérance est la plus grande de nos folies.
Cela bien compris, tout ce qui arrive d'heureux surprend.
Dans cette prison nommée la vie, d'où nous partons les uns après les autres pour aller à la mort, il ne faut compter sur aucune promenade, ni aucune fleur. Dès lors, le moindre bouquet, la plus petite feuille, réjouit la vue et le cœur, on en sait gré à la puissance qui a permis qu'elle se rencontrât sous vos pas.
Il est vrai que vous ne savez pas pourquoi vous êtes prisonnier et de quoi puni ; mais vous savez à n'en pas douter quelle sera votre peine ; souffrance en prison, mort après.
Ne pensez pas au juge, ni au procès que vous ignorerez toujours, mais seulement à remercier le geôlier inconnu qui vous permet souvent des joies dignes du ciel, . .
* Faut-il lire de lumière, au lieu de délivré?
- Annoncée comme sous presse dans la première édition de Stello, 1832, elle ne parut pas.
* Il faut surtout anéantir l'espérance dans le cœur de l'homme.
Un désespoir paisible, sons convulsions de colère et sans reproches au ciel, est la sagesse même.
Dès lors, j'accepte avec reconnaissance tous les jours de plaisir, tous les jours même qui ne m'apportent pas un malheur ou un chagrin.
* L'art est la vérité choisie.
Si le premier mérite de l'art n'était que la peinture exacte de la vérité, le panorama serait supérieur à la Descente de Croix K
* Lorsqu'un siècle est en marche, guidé par une pensée, il est semblable à une armée marchant dans le désert. Malheur aux traînards ! Rester en arrière, c'est mourir.
* Le célibataire ne donne point, comme le père de famille, des otages à son pays : la femme, les enfants, garants qu'il ne peut déserter et devenir cosmopolite.
* La pensée est semblable au compas qui perce le point sur lequel il tourne, quoique sa seconde branche décrive un cercle éloigné.
L'homme succombe sans son travail et est percé par le compas "-.
Mardi 27 juillet 1830. — Aujourd'hui commencent les soulèvements populaires. — Les ordonnances du 25 en sont la cause. — Le roi va à Compiègne et laisse les ministres faire feu sur le peuple. — On l'entend pendant que j'écris. — Je me sens heureux d avoir quitté l'armée ; treize ans de services mal récompensés m'ont acquitté envers les Bourbons. — Dès l'avènement de Charles X, j'avais prédit qu'il tenterait d'arriver au gouvernement absolu. — Il hait la Charte et ne la comprend pas. Les vieilles femmes de la cour et les favoris le gouvernent. — Il est arrivé à mettre M. de Polignac au ministère et veut l'y maintenir malgré tout. — Il s'est cru insulté par le renvoi des 221 à la Chambre ; il croit pouvoir faire le Bonaparte : Bonaparte était debout derrière ses canons à Saint-Roch. Charles X
' De Romhramlt.
- Cf. Le ConipaSi p. 292.
est à Compiègne. Il a dit : « Mon frère a tout cédé, il est tombé ; je résisterai et ne tomberai pas. » Il se trompe, Louis XVI est tombé à gauche et Charles X à droite. C'est toute la différence.
Mercredi 28, — Je ne puis plus traverser Paris. Les ouvriers sont lâchés, brisent les réverbères, enfoncent les boutiques, tuent, et sont fusillés et poursuivis par la garde. — Le 50"^ de ligne a (dit-on) refusé de faire feu sur le peuple.
J'ai approuvé le ministère du duc de Richelieu ; celui de M. de Martignac. — La seule manière de réconcilier la Restauration et la Révolution, ces deux éternelles ennemis, était de gouverner avec les deux centres et d'écraser de leur poids les extrêmes.
— Aujourd'hui, un extrême l'emporte. Désordres. Illégalité. — Les ministres sont outlaws, hors la loi, et y ont placé le roi.
— Pourquoi n'est-il pas à Paris ? Pourquoi le Dauphin est-il absent ?...
De iMERCREDi A JEUDI 29. — Dcpuis ce matin, on se bat. Les ouvriers sont d'une bravoure de Vendéens ; les soldats, d'un courage de garde impériale : Français partout. Ardeur et intelligence d'un côté, honneur de Fautre. — Quel est mon devoir '! Protéger ma mère et ma femme. Que suis-je ? Capitaine réformé. J'ai quitté le service depuis cinq ans. La cour ne m'a rien donné durant mes services. Mes écrits lui déplaisaient ; elle les trouvait séditieux. Louis XIII était peint de manière à me faire dire souvent : Vous qui êtes libéral. J'ai reçu des Bourbons un grade par ancienneté, au 5® de la Garde, le seul, car j'étais entré lieutenant. Et pourtant, si le roi revient aux Tuileries et si le Dauphin se met à la tête des troupes, j'irai me faire tuer avec eux. — Le tocsin. — J'ai vu l'incendie de la fenêtre des toits. — La confusion viendra donc par le feu. — Pauvre peuple, grand peuple, tout guerrier !
J'ai préparé mon vieil uniforme. Si le roi appelle tous les officiers, j'irai. — Et sa cause est mauvaise ; il est en enfance, ainsi que toute sa famille : en enfance pour notre temps qu'il ne comprend pas. — Pourquoi ai-je senti que je me devais à cette mort? — Cela est absurde. Il ne saura ni mon nom ni ma fin. Mais mon père, quand j'étais encore enfant, me faisait baiser la croix de Saint-Louis, sous l'Empire ; superstition, superstition
politique, sans racine, puérile, vieux préjugé de fidélité noble, d'attachement de famille, sorte de vasselage, de parenté du serf au seigneur. Mais comment ne pas y aller demain matin s'il nous appelle tous? J'ai servi treize ans le roi. Ce mot : le roi, qu'est-ce donc? Et quitter ma vieille mère et ma jeune femme qui comptent sur moi ! Je les quitterai, c'est bien injuste, mais il le faudra. La nuit est presque achevée. — Encore le canon.
Jeudi 29. — Ils ne viennent pas à Paris, on meurt pour eux. Race de Stuarts I Oh ! je garde ma famille.
Attaque des casernes de la rue Verte et de la Pépinière. Bravoure incomparable des ouvriers serruriers. J'ai mis la tête à la fenêtre pour voir si quelque blessé de l'un des deux partis venait se réfugier ù ma porte. On vient de faire feu sur moi, on a cru que je voulais tirer de la fenêtre. Les trois balles ont cassé la corniche de ma fenêtre. — En vingt minutes, les deux casernes prises.
Vendredi 30. — Pas un prince n'a paru. Les pauvres braves de la garde sont abandonnés sans ordres, sans pain depuis deux jours, traqués partout et se battant toujours...
Samedi 3L — Donc en trois jours, ce vieux trône sapé !
J'en ai fini pour toujours avec les gênantes superstitions politiques. Elles seules pouvaient troubler mes idées par leurs mouvements d'instinct. — Si le duc d'Enghien eût été là ou seulement le duc de Bcrry, j'y serais mort. C'eût peut-être été dommage. Qui sait ce que je ferai !
11 Août. — On ne parle pas des officiers de la garde qui ont fait de nobles traits de bravoure. — Un lieutenant au 6« de la garde, ayant reçu l'ordre de faire feu, a refusé parce que la rue était pleine de femmes et d'enfants. Le colonel réitère l'ordre de faire feu et le menace de le faire arrêter; il prend un pistolet et se brûle la cervelle.
Le Motteux, capitaine au 1^^ régiment, avait envoyé sa démission le jour des ordonnances folles de M. de Polignac, — Le soir, on se bat ; il va trouver son colonel et le prie de regarder sa démission comme non avenue ^ — Sa compagnie est tra-
' Vigny prêle la même attitude au capitaine Renaud, de la Canne de jonc.
quée à la Madeleine, dans les colonnes de l'église que Ton élève ; on lui crie de se rendre, il refuse et est tué.
Ces deux exemples peuvent servir de symbole parfait pour exprimer la situation d'âme de la garde royale. Elle a fait noblement son devoir, mais à contre-cœur...
* Si je faisais le roman que je projette de la Vie et la Mort (Tun soldat. Pensée. — L'obéissance passive, — le martyre d'un soldat. — Je placerais entre lui et le second personnage une actrice qui le suit partout et qui lui raconte la vie de son frère, qui a suivi une carrière politique d'avocat toute magnifique, et toute pleine de trahisons et de récompenses.
* Le jour où il n'y aura plus parmi les hommes ni enthousiasme, ni amour, ni adoration, ni dévouement, creusons la terre jusqu'à son centre ; mettons-y cinq cents milliards de barils de poudre, et qu'elle éclate en pièces comme une bombe au milieu du firmament.
* Oh I fuir ! fuir les hommes et se retirer parmi quelques élus entre mille milliers de mille I
23 Décembre 183L — Naître sans fortune est le plus grand des maux. On ne s'en tire jamais dans cette société basée sur l'or.
Je suis le dernier fils d'une famille très riche '. — Mon père, ruiné par la Révolution, consacre le reste de son bien à mon éducation. Bon vieillard à cheveux blancs, spirituel, instruit, blessé, mutilé par la guerre de Sept Ans, et gai et plein de grâces, de manières. — On m'élève bien. On développe le sentiment des arts que j'avais apporté au monde. — J'eus, pendant tout le temps de l'Empire, le cœur ému, en voyant l'empereur, du désir d'aller à l'armée. Mais il faut avoir l'âge ; d'ailleurs, le grand homme est détesté ; on éloigne de lui mes idées, autant qu'il se peut. — Vient la Restauration. — Je m'arme à seize ans de deux pistolets, et je vais, une cocarde blanche au chapeau, m'unira tous les royalistes qui s'annonçaient faiblement. — J entre dans les compagnies rouges à grands frais. — Un cheval me casse la jambe. Boitant et à peine guéri, je suis la déroute de
* 'Vigny exagère ; sa mère, paraît-il, le lui faisait remarquer.
Louis XVIII jusqu'à Béthune, toujours à l'arrière-garde et en face des lanciers de Bonaparte '. — En 1815, dans la Garde royale, après un mois dans la ligne. J'attends neuf ans que l'ancienneté me fasse capitaine. — J'étais indépendant d'esprit et de parole, j'étais sans fortune et poëte, triple titre v la défaveur. — Je me marie après quatorze ans de services, et ennuyé du plat service de paix. — On vient de faire sans moi une révolution dont les principes sont bien confus. — Sceptique et désintéressé, je regarde et j'attends, dévoué seulement au pays dorénavant.
31 Décembre, minuit. — L'année est écoulée. — Je rends grâces au Ciel qui a fait qu'elle se soit passée comme les autres, sans que rien ait altéré l'indépendance de mon caractère et le sauvage bonheur de ma vie.
Je n'ai fait de mal ù personne. Je n'ai pas écrit une ligne contre ma conscience, ni contre aucun être vivant ; cette année a été inofifensive comme les autres années de ma vie.
1832. — La sévérité froide et un peu sombre de mon caractère n'était pas native.
Elle m'a été donnée par la vie.
— Une sensibilité extrême, refoulée dès l'enfance par les maîtres, et à l'armée par les officiers supérieurs, demeura enfermée dans le coin le plus secret du cœur. — Le monde ne vit plus, pour jamais, que les idées.
— Le Docteur Noir seul parut en moi, Stello se cacha ^...
* Bonaparte meurt en disant : Tête d'armée, et repassant ses premières batailles dans sa mémoire ; Canning, en parlant d'affaires ; Cuvier, en s'analysant lui-même et disant : La tête s'engage.
Et Dieu? Tel est le siècle : ils nV pensèrent pas -^ !
Oui, tel est le siècle. — C'est que la raison humaine est arrivée en ces hommes et doit arriver en tous à la résignation de notre faiblesse et de notre ignorance. Soyons tout ce que nous
^ Cf. Servitude et grandeur, p. 213.
2 Cf. Stdlo.
■^ Vers final de, l'élévation, Les Amants de Montmorency.
pouvons être, sachons le peu que nous pouvons savoir. C'est assez pour si peu de jours à vivre. La résignation qui nous est la plus difficile est celle de notre ignorance. Pourquoi nous résignons-nous à tout, excepté à ignorer les mj'stères de 1 éternité ? A cause de l'espérance qui est la source de toutes nos lâchetés. Nous inventons une foi, nous nous la persuadons, nous voulons la persuader aux autres, nous les frappons pour les y contraindre. — Et pourquoi ne pas dire :
— Je sens sur ma tête le poids d'une condamnation que je subis toujours, ô Seigneur ! Mais, ignorant la faute et le procès, je subis ma prison. J'y /resse cZe /a joazV/e pour l'oublier quelquefois : là se réduisent tous les travaux humains. Je suis résigné à tous les maux et je vous bénis à la fin de chaque jour lorsqu'il s'est passé sans malheur. — Je n'espère rien de ce monde et je vous rends grâces de m'avoir donné la puissance du travail, qui fait que je puis oublier entièrement en lui mon ignorance éternelle.
* On ne peut trop mettre d'indulgence dans ses rapports avec les jeunes gens qui consultent. Je pense qu'il faut toujours les encourager, les vanter, les élever à leurs propres yeux, tirer d'eux tout ce que renferme leur cerveau et l'exprimer comme un grain de raisin jusqu'à la dernière goutte ^..
* Quelquefois notre langue a embelli ce qu'elle a touché ; cela est rare, il est vrai. — J'aime mieux Michel-Ange que Michelangelo et Florence que Firenze.
31 Décembre, minuit. — L'année expire enfin ; cette douloureuse année a soufflé sur nous le choléra et les guerres de toute nature -. Tout ce qui m'est cher a été préservé. Etranger à toutes les haines, j'ai été heureux dans toutes mes affections. Je n'ai fait de mal à personne, j'ai fait du bien à plusieurs. Puisse ma vie entière s'écouler ainsi !
1833. — Plus je vais, plus je m'aperçois que la seule chose essentielle pour les hommes, c'est de tuer le temps. Dans cette
^ Cf. La Bouteille à la Mer, notice.
■' Insurrection do Vcndcc. au nom d'Henri V (mai) ; journées républicaines des 5 et 6 juin à l'occasion des funérailles du général Lamarque, etc.
vie dont nous chantons la brièveté sur tous les tons, notre plus grand ennemi, c'est le temps, dont nous avons toujours trop. A peine avons-nous un bonheur, ou Vamoiir, ou la gloire^ ou la science, ou l'émotion d'un spectacle, ou celle d'une lecture, qu'il nous faut passer à un autre. Car que faire ? C'est là le grand mot.
* Sainte-Beuve fait un long article sur moi '. Trop préoccupé du Cénacle qu'il avait chanté autrefois, il lui a donné dans ma vie littéraire plus d'importance qu'il n'en eut, dans le temps de ces réunions rares et légères. Sainte-Beuve m'aime et m estime, mais me connaît à peine et s'est trompé en voulant entrer dans les secrets de ma manière de produire. Je conçois tout d'un coup un plan, je perfectionne longtemps le moule de la statue, je l'oublie, et, quand je me mets à l'œuvre après de longs repos, je ne laisse pas refroidir la lave un moment. C'est après de longs intervalles que j'écris, et je reste plusieurs mois de suite occupé de ma vie, sans lire ni écrire.
Sur les détails de ma vie, il s'est trompé en beaucoup de points. Jamais je ne comptais sur la popularité à'Eloa, et je voulais l'imprimera vingt exemplaires. En faisant Cinç-Mars, je dis à mes amis : C'est un ouvrage à public. Celui-là fera lire les autres. Je ne me trompais pas.
Il ne faut disséquer que les morts. Cette manière de chercher à ouvrir le cerveau d'un vivant est fausse et mauvaise. Dieu seul et le poète savent comment naît et se forme la pensée. Les hommes ne peuvent ouvrir ce fruit divin et y chercher l'amande. Quand ils veulent le faire, ils la retaillent et la gâtent.
^Cinq-Mars, Stello, Servitude et Grandeur militaires [onVa bien observé), sont, en effet, les chants dune sorte de poème épique sur la désillusion ; mais ce ne sera que des choses sociales et fausses que je ferai perdre et que je foulerai aux pieds les illusions ; j'élèverai sur ces débris, sur cette poussière, la sainte beauté de l'enthousiasme, de l'amour, de l'honneur, de la bonté, la miséricordieuse et universelle indulgence qui remet toutes les fautes, et d'autant plus étendue que 1 intelligence est plus grande.
^ Portraits contemporains, II.
3 Avril. — Un vaisseau cargue toutes ses voiles dans Forage et se laisse aller au vent. Je fais de même dans les chagrins et les grands événements ; pour ménager les forces de ma tête, je ne lis ni n'écris, et je ne laisse prendre à la vie sur moi que le moins possible.
Malgré tout ce travail de la volonté, la douleur nous saisit au cœur malgré nous et reste là.
1834. — Roman moderne. — Un homme d'honneur. — L'honneur est la seule base de sa conduite et remplace la religion en lui. — Lui faire passer sa vie entière par toutes les professions actuelles, dont en même temps son contact fera ressortir les défauts et dont sa conduite fera la satire.
L'honneur le défend de tous les crimes et de toutes les bassesses : c'est sa religion. Le christianisme est mort dans son cœur. A sa mort, il regarde la croix avec respect, accomplit tous ses devoirs de chrétien comme une formule et meurt en silence.
L'ennui est la grande maladie de la vie; on ne cesse de maudire sa brièveté, et toujours elle est trop longue, puisqu'on n'en sait que faire. Ce serait faire du bien aux hommes que de leur donner la manière de jouir des idées et de jouer avec elles, au lieu de jouer avec les actions qui froissent toujours les autres et nuisent au prochain...
* Je ne peux plus lire que les livres qui me font travailler. Sur les autres, ma pensée glisse comme une charrue sur du marbre. — J'aime à labourer.
* Dans les temps les plus vicieux de l'histoire, je vois que la majorité est consciencieuse et cherche le vrai et l'honnête.
J'ai rendu grâce à Dieu en mon âme en faisant cette remarque ; j'ai cherché à l'appliquer à tous les temps, en tremblant, et je l'ai trouvée juste avec bonheur.
J'en ferai grand usage et l'appliquerai à notre temps et au passé.
^ Consolons-nous de tout par la pensée que nous jouissons de notre pensée même, et que cette jouissance, rien ne peut nous la ravir,
^ La contemplation du malheur même donne une jouissance intérieure à l'âme, qui lui vient de son travail sur l'idée du malheur.
* La terre est révoltée des injustices de la création ; elle dissimule par frayeur de Téternité ; mais elle s'indigne en secret contre le Dieu qui a créé le mal et la mort. Quand un contempteur des dieux paraît, comme Ajax, fils d'Oïlée ^, le monde l'adopte et l'aime; tel est Satan, tels sont Oreste et don Juan. Tous ceux qui luttèrent contre le ciel injuste ont eu l'admiration et l'amour secret des hommes.
1835. — L'honneur, c'est la poésie du devoir.
* Le seul gouvernement dont, à présent, l'idée ne me soit pas intolérable, c'est celui d'une république dont la constitution serait pareille à celle des Etats-Unis améi'icains -.
*... Je ne sais pourquoi j'écris. La gloire après la mort ne se sent probablement pas ; dans la vie, elle se sent bien peu. L'argent ? Les livres faits avec recueillement n'en donnent pas.
— Mais je sens en moi le besoin de dire à la société les idées que j'ai en moi et qui veulent sortir.
* Je pense qu'il y a des cas où la dissipation est coupable. Il est mal et lâche de chercher à se distraire d'une noble douleur pour ne pas souffrir autant. Il faut y réfléchir et s'enferrer courageusement dans son épée.
* Il m'est arrivé ce mois-ci trois choses heureuses :
Emile Péhant, placé à Vienne comme professeur de rhétorique.
— Sauvé.
Chevalier, marié par amour, et heureux.
Léon de WaiHj»^ a hérité de cinq cent mille francs, dit-on. Que les autres soient heureux au moins, leur vue me fait du bien.
* Aucun siècle passé n'est regrettable pour le nôtre. — Cela ressort de toute vue de Thistoire.
1836. — Une Fable. — Un homme est condamné à mort après
^ Ce prince adroil, brave, mais brutal et cruel, fil violence à Cassandre, après la prise de Troie. L'audacieux guerrier, échappé au naufrage suscité par les dieux, se sauva sur un rocher, et dit arroj>animent : J'en échapperai malgré les dieux. Neptune, ou Pallas, le fit périr. (Dictionnaire de la Fable.)
- Vigny venait de lire De la démocratie en Amérique, d'A. de Tocqucville.
un crime, un assassinat. — Un an s'écoule entre la condamnation et l'exécution. Echappé à Fétranger et grandi dans sa vie. Dans cet intervalle, il devient illustre et vertueux. — Le jour arrive, on l'arrête, on l'exécute. La loi le tue en santé, lui donne la mort en pleine vie, la honte en pleine gloire.
Donc les juges condamnent un scélérat ; mais le bourreau tue un homme régénéré, moral et chrétien ^
* Je ne fais pas un livre, il se fait.
Il mûrit et croît dans ma tête comme un fruit.
* Le travail est un oubli, mais un oubli actif qui convient à une âme forte.
1837. — Une famille troublée par le danger subit d'un malade n'a pas le temps de sentir d'abord sa douleur tout entière, parce qu'elle court et s'agite comme l'équipage d'un navire en danger ; mais c'est après la mort qu'un étonnement profond la saisit et une indicible stupeur de voir l'absence de la vie et du mouvement.
*... Il y a vingt ans, mon père mourut aussi ^ ; j'étais près de son lit ; ses blessures, ses infirmités, l'âge aussi (de soixantequatorze ans), après un faible rhume, le faisaient mourir. Il me tendit la main courageusement. Il avait sa raison entière et dit nu médecin : <( N'est-ce pas le râle. Monsieur ? » — Il ne se trompait pas. — (( Mon enfant, me dit-il, — j'avais dix-sept ans, — je ne veux point faire de phrases, mais je sens que je vais mourir ; c'est une vieille machine qui se détraque. Rends tu mère heureuse, et garde toujours ceci. ))
C'était le portrait de ma mère fait par elle-même ; je l'ai encore, placé sur sa tabatière. J'ai obéi et je l'ai rendue heureuse, (lela est écrit dans ma conscience, et je l'écris devant tous et devant Dieu. Lorsqu'elle grondait, c'était la maladie qui parlait pur sa bouche ; je m'en allais, de peur de répondre.
Mon père, couvert de blessures, était courbé en marchant. L'horrible douleur de l'agonie le redressa violemment : il mourut droit, sans se plaindre, héroïquement.
^ Cf. Les Misérables (1862).
'■^ Le poëte vient de raconter la mort de sa mère.
J'étais trop jeune pour supporter cette vue ; je m'évanouis. A présent, j'ai plus vécu, j'ai vu mourir. J'ai pu soutenir ma mère ; mais ma douleur est plus profonde et plus grave, son acier me pénètre bien plus avant.
*... Une sorte de fierté me donne des forces et me fait relever la tête. Dans ces quatre années d'épreuves qui viennent de se passer, ma vie était entravée de difficultés sans nombre et tout se réunissait contre moi pour me faire résoudre à me séparer de ma mère. Il me fut souvent conseillé de l'envoyer dans une maison de santé; je refusai, je la logeai chez moi. Ce qu'il m'a fallu de combinaisons pour... empêcher que les dépenses que fsa maladie] causait ne fussent senties et ne vinssent nuire au bien-être de la famille, était d'une telle difïiculté, exigeait tant d'efforts de patience, que je me suis vu plusieurs fois sur le point d'y succomber... J'aurais mieu.x aimé me faire soldat que d'emprunter le moindre argent à mes plus proches parents ; et presque tout ce que m'ont donné mes travaux : Chatterloiiy Servitude et Grandeur, mes œuvres complètes, a servi à payer les dettes que des dépenses, toujours au delà de mou revenu réuni au sien, m'avaient fait contracter.
Le travail est beau et noble. Il donne une fierté et une confiance en soi que ne peut donner la richesse héréditaire. Bénis soient donc les malheurs d'autrefois, qui ôtèrent à mon père et à mon grand-père leurs grands châteaux de la Beauce, puisqu'ils m'ont fait connaître cette joie du salaire d'ouvrier qu'on apporte à sa mère, en secret et sans qu'elle le sache.
27 Décembre. — La douleur n'est pas une. F^Ue se compose d'un grand nombre d'idées qui nous assiègent et qui nous sont apportées par le sentiment ou par la mémoire.
Il faut les séparer, marcher droit à chacune d'elles, la prendre corps à corps, la presser jusqu à ce qu'elle soit bien familière, l'étouffer ainsi ou du moins Tengourdir, et la rendre inoffensive comme un serpent familier...
Novembre [1838]. — Au Maine-Giraud. — Il n'y a qu'aux poètes qu'il arrive de pareilles choses. Mes pères aimaient ce château féodal ^
^ Cf. E. Dupuy, A. de V. II, p. ;U)8.
C'est une petite forteresse entourée de bois de chênes, d'ormes, de frênes et de vertes prairies rafraîchies par des fontaines et des sources pures. Les rentes féodales et les prises seigneuriales lui donnaient beaucoup de valeur et épargnaient presque toute culture. On se promenait à l'ombre des bois et au bord des eaux ; le revenu arrivait tout seul. — La Révolution vient et fait la soustraction de tout revenu. Il me reste donc de grands bâtiments et un grand parc à entretenir, et des bois que je n'ai pas le courage de couper, parce que les vieux arbres ressemblent à de grands parents, et que leur absence ôterait tout charme à
I habitation.
Si tout cela, du reste, ne rapporte rien, il y a un dédommagement : c'est que les impositions en sont énormes et me donnent le droit d'être député. — Or c'est justement ce que je ne veux pas être. Mon âme et ma destinée seront toujours en contradiction. ■ — C'était écrit.
Cette terre est une sorte de cheval que je nourris chèrement et que je monte une fois en sept ans '.
Le 7, MERCREDI. — Je reçois la nouvelle de la perte de mon beau-père.
Dans la crainte qu'elle ne tombe malade ici, où je suis loin des secours et des médecins, je la cache à Lydia [M»iede Vigny]. Ma pauvre enfant, vous dormez pendant que je souffre pour votre avenir des inquiétudes mortelles. — La destinée a juré de m'empêcher de travailler. A peine je repose ma tête, qu'elle me secoue par le bras et me force de souffrir et partir. Ma lutte contre la vie est perpétuelle et fatigante. La vie me lasse et ne me donne de plaisir nulle part ; je n'en avais depuis deux mois qu'à voir la gaieté de Lj dia revenue avec la paix de la campagne.
II faut qu'un chagrin pour elle vienne m'y frapper. Je retarde le coup qu'il faudra bien lui donner. — J'ai ressenti un tremblement nerveux et un frisson de fièvre toute la nuit. Votre calme,
' Dans une leltrc de Vignj^ à un ami (5 scpl. 1837), on lit : « Il n'y a rien de fondé dans l'intention qu'on me suppose de vendre le Mainc- Giraud... Je désire garder cette propriété et j'ai le projet d'j-^ aller achever de longs ouvrages que le mouvement de Paris peut interrompre, et pour lesquels il nie faut le recueillement de la campagne. Je vais y envoyer même des malles de livres. » (Lettre publiée par M. Louis de Bordes de Portage.)
JOURNAL D'UN POETE 2b:>
votre sommeil, ma ehère Lydia, ma seule amie, me diichirent le cœur.
* J'ai reçu une éducation très forte. L'habitude de l'application et d'un travail perpétuel m'a rendu si attentif à mes idées, que le travail du soir ou de la nuit se continue en moi à travers le sommeil et recommence au réveil. Puis vient la vie de la journée, qui n'est pour moi que ce qu'était la récréation du collège et, le soir, revient le travail du matin dans sa continuation vigoureuse et toujours la même.
De la comparaison. — Les hommes du plus grand génie ne sont guère que ceux qui ont eu dans l'expression les plus justes comparaisons. Pauvres faibles que nous sommes, perdus par le torrent des pensées et nous accrochant à toutes les branches pour prendre quelques points dans le vide qui nous enveloppe.